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Full text of "La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861"

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UNIVERSITY OF ILLINQS 

AT URBANA-CHAMPAIGN 

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LA 

MER LIBRE DU PÔLE 

VOYAGE DE DÉCOUVERTES 

DANS LES MERS ARCTIQUES 

EXÉCUTÉ EN 1860-1861 



9829 — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE 
Rue de Flearos, 9, à Paria 



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Le D' J. J. Haye». 



LA 

MER LIBRE DU PÔLE 

VOYAGE DE DÉCOUVERTES 

DANS LES MERS ARCTIQUES 

EXÉCUTÉ EN 1860-1861 

PAR 

LE DOCTEUR J. J. HAYES 

TRADUIT DE L'aNGLAIS 
ET ACCOMPAGNÉ DE NOTES COMPLÉMENTAIRES 

PAR 

FERDINAND DE LANOYE 

OUTRAGE HXDSTRÉ DE 70 GRATUBES SOB BOIS 
KT ACCOMPAGHÉ DE S CAKTBS 



PARIS 

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N» 77 

1868 

Tons droia réservés 






J'AVAIS EV L'INTENTION DE DÉDIER CE LIVRE 



WILLIAM PARKER FOULEE 

DE PHIUDELPHIE 



dont la puissante intelligence et la généreuse amitié 

m'ont mis à même de donner un corps à mes projets 

et d'assurer le succès d'une entreprise 

oîi je n'avais pour phare et pour guide 

que la lumière de la foi et l'ardeur de la jeunesse. 

Ne pouvant aujourd'hui 

offirir à cet homme, excellent entre tous, ce tribut de mon admiration, 

je le voue , comme une dette sacrée. 



A SA MÉMOIRE 



J. J. Hayes. 



% 4^ 



INTRODUCTION. 



Plan de l'expédition. — Publication du projet. — Appel aux sociétés 
scientifiques. — Lectures et Conférences. — Libéralités du public 
et de diverses sociétés. — Achat d'un navire à Boston. — Diffi- 
cultés dans le choix d'un équipage. — Organisation définitive. — 
Matériel scientifique. — Subsides abondants. 



Je me propose de raconter dans ce volume les incidents 
de mon voyage dans les mers polaires. 

Le plan de cette entreprise date de l'époque où je sui- 
vais en qualité de chirurgien l'expédition du regrettable 
docteur Kane, de la marine des États-Unis^ et bien qu'à 
mon retour, en octobre 1855, mon projet ne me parût pas 

1. Arctie explorations : the second Grinnell expédition in searchofsir 
John Franklin, in the years 1853-54-55, by Elisha Kent Kane, M. D. U. S. N. 
— 2 vol. in-S*. Philatlelphia. Il est fâcheux que cet ouvrage, magnifique- 
ment illustré et l'un des plus complets qui aient été publiés $ur la matière, 
n'ait pas été intégralement traduit en français. Il n'en existe dans notre 
langue que les fragments que nous en avons publiés dans le premier vo- 
lume du Tour du monde et dans la modeste compilation où, sous le titre 
de la Mer polaire, nous avons donné la t-ubstance abrégée des relations de 
voyages entrepris à la recherche des épaves de l'expédition de Franklin. 
{Trad.) 



XI INTRODUCTION. 

encore exécutable, je n'en ai jamais abandonné la pensée. 
11 embrassait un vaste champ de découvertes ; je me pro- 
posais de franchir le détroit de Smith, de compléter l'étude 
des côtes nord du Groenland et de la terre de Grinnell, 
puis de pousser mes recherches aussi loin que possible 
dans la direction du pôle Nord. 

Pour base de mes opérations, je choisis la terre de Grin- 
nell, découverte par moi dans mon précédent voyage; j'en 
avais suivi les rivages jusqu'au 80* degré de latitude, et j'é- 
tais persuadé qu'elle conviendrait parfaitement à mon but. 

Comme plusieurs éminents géographes et naturalistes, 
j'étais convaincu que l'Océan ne peut être gelé autour du 
pôle Nord, qu'une vaste mer libre, dont l'étendue varie 
avec les saisons, se trouve encadrée dans la formidable 
ceinture de glaces qui a défié tant d'audacieux assauts, et 
je désirais ajouter encore aux preuves accumulées à cet 
égard, d'abord par les anciens navigateurs hollandais et 
anglais, plus tard par les voyages de Scoresby, de Wrangel 
et de Parry, et tout récemment par l'expédition du docteur 
Kane. 

On le sait, le plus grand obstacle qu'ait à vaincre l'ex- 
plorateur qui veut résoudre ce problème important de la 
physique du globe, consiste dans la difficulté de briser avec 
un navire l'immense barrière de glaces ou de la franchir 
en traîneau, de manière à se saisir enfin de la seule preuve 
décisive. Mon précédent voyage m'avait amené à conclure 
que la voie du détroit de Smith offre le plus de chances de 
succès; j'espérais ouvrir une route à mon bâtiment jusqu'au 
80* parallèle, puis, à l'aide des chiens indigènes, transpor- 
ter sur la glace un canot, et enfin, si pareille fortune 
m'était réservée, le lancer dans la mer libre pour continuer 
ma route vers le Nord. 



% 



INTRODUCTION. m 

On verra dans les pages suivantes ce que j'ai pu réaliser 
de ce dessein. 

On se rappelle que le point le plus éloigné atteint par 
les navires du docteur Kane fut le port Van Rensselaer, 
par 78» 37' de latitude. D'après les souvenirs d'un voyage 
en traîneau que nous avions entrepris pendant notre séjour 
dans cette région, il me semblait que, sous le même pa- 
rallèle, mais sur la rive occidentale, je pourrais trouver 
une station plus favorable à la fois comme lieu d'hiver- 
nage et comme centre de recherches. 

Il est inutile de m'é tendre sur les avantages d'un tel 
poste comme centre d'observations scientifiques : j'étais en- 
couragé dans ma tâche, non-seulement par l'espoir de com- 
pléter nos connaissances géographiques sur cette région 
du globe et de résoudre définitivement le problème de la 
mer circompolaire , mais aussi par celui d'élucider plu- 
sieurs questions scientifiques qui s'y rattachent intime- 
ment. 

Les courants aériens et maritimes, la température de 
l'eau et de l'air, la pression atmosphérique et les ma- 
rées , les variations de la pesanteur, de la direction et de 
l'intensité des forces magnétiques, l'aurore boréale, la 
formation et la marche des glaciers, et d'autres importants 
détails de la physique du globe, forment un ensemble de 
données, encore un peu confuses, qui, selon moi, ne pou- 
vaient que gagner à être étudiées sur le théâtre en ques- 
tion. Des années de séjour et les labeurs incessants d'un 
certain nombre d'hommes spéciaux me semblaient pouvoir 
être utilement employés dans ce but. 

Pressé par ces motifs, je m'adressai avec confiance au 
monde savant et à mes concitoyens. 

La réponse , quoique très-satisfaisante à la fin , fut plus 



# 



IV INTRODUCTION. 

lente à venir (jue je ne l'avais d'abord espéré. Plusieurs 
circonstances concouraient à décourager le public, et la 
principale était l'idée, alors généralement répandue, que 
toute entreprise ayant le pôle Nord pour but devait néces- 
sairement avorter, et n'amener d'autre résultat que le 
sacrifice coupable de vies utiles et précieuses. 

Après plusieurs vaines tentatives, les influences favora- 
bles à mes projets commencèrent à prévaloir, et ce fut 
surtout, j'aime à le reconnaître, le concours de ces As- 
sociations scientifiques dont les opinions font loi dans le 
monde, qui donna l'impulsion à ce mouvement. 

C'est devant la Société américaine de géographie et de 
statistique que, pour la première fois, en décembre 1857, 
je développai mon plan d'exploration et les moyens que je 
comptais employer. C'est là que, pour la première fois 
aussi, j'éprouvai ce découragement auquel j'ai déjà fait 
allusion; tous ceux qui s'intéressaient à mes desseins 
comprirent qu'il fallait, avant de faire appel aux amis 
de la science, prouver au public que le voyage proposé 
était, non-seulement praticable, mais encore ne présentait 
pas, à beaucoup près, autant de dangers qu'on pouvait le 
craindre. 

Je me vouai à cette tâche que bien des gens croyaient 
sans espoir, mais j'avais vingt-cinq ans, et à cet âge on se 
décourage difficilement. Aidé des personnes favorables à 
mon entreprise, je fis annoncer que j'étais prêt à accepter 
l'appel des sociétés littéraires ou des Clubs qui organisaient 
des Conférences pour l'hiver; — les Lectures étaient alors 
très en vogue, et chaque petite ville parlait de ses cours avec 
orçueil. 

Les invitations affluèrent et toutes mes heures fu- 
rent employées. Les journaux littéraires et scientifiques, 



INTRODUCTION. v 

la presse, toujours prompte à propager les idées libérales 
et éclairées, me donnèrent leur appui cordial, et, au com- 
mencement du printemps de 1858, nous eûmes la satisfac- 
tion de constater que plusieurs des erreurs populaires sur 
les dangers de l'expédition aux terres arctiques étaient déjà 
dissipées. 

Sur l'invitation du professeur Joseph Henry, je fis, dans 
la magnifique salle de l'Institution Smithsonienne à Was- 
hington, une série de lectures qui assurèrent à mon 
projet la bienveillance et le soutien du professeur A. D. 
Bâche, le savant et habile directeur de l'Inspection des 
côtes des États-Unis. 

En avril 1858, je soumis mon plan à l'Association scien- 
tifique américaine et ce corps de « représentants de l'hu- 
manité » désigna seize de ses principaux membres pour 
former une commission chargée de s'occuper de Vexpèdi- 
tion arctique. 

Il ne restait plus qu'à réunir les fonds nécessaires; pour 
cela, des comités furent promptement organisés par la So- 
ciété scientifique, l'Académie des sciences naturelles de 
Philadelphie, la Société de géographie, le Lycée d'histoire 
naturelle de New-York, l'Académie des arts et sciences et 
la Société d'histoire naturelle de Boston. 

Ces divers comités ouvrirent des listes de souscription et 
le professeur Bâche, toujours le premier à encourager les 
découvertes scientifiques, voulut bien inscrire en tête son 
nomjnfluent et illustre. 

Le savant secrétaire de l'Institution Smithsonienne, le 
professeur Joseph Henry, nous offrit généreusement plu- 
sieurs instruments scientifiques; nous fûmes aussi puis- 
samment aidés par M. Henry Grinnell, dont le zèle et les 
sacrifices en faveur de l'exploration des régions arctiques 



Ti IXTBODUCTIOX. 

aaHl trop biei cniHis pour qne faîe liiesoiB dTca fiôie ià 

raneev « 

Je HfMhcssw |itos taord à laChunlve de commerce de 
ftew-Tort, et à cdk de Hifladriphie; crtte dernière s*aii> 
fRsaa de MMBmcr «ae commissioii ponrle mèniebiit qoe 
les .u n iftr% aoMBlifiqpM&. Je pariai anssi, dus le salle des 
de llBstitiit Lovdl à Bosloii^ deiant mie nom- 
ai^MmWe e ifxmie par les soins de rAcadèmîe des 
aris et des s ckaces; à cette occasîoii cA grâce à râoqnoÉl 
affm dke pfésâdent §ea Hiomiiahle Ed Evmlt et des pr«K 
fem e ms È^^ÊSsa et W. B. Roecrs, mi nomean comité faA 
«■Samsë ponr coqpêicr aiec cens que J'ai dgà mentiomiés. 
Je c untim Mis pendent ce temps les lecfaires dont J'aTaîs 
retiré tant dlamnlages, car^ tant en intéressant le publie à 
mon entrepeîm, dles étaient aussi nne soaroe de proBt 
Le icsnltxt cacnflunt de denx leclnres qoe je fis 
les anapioes de la Sodêlé de géograpiiie est dû sans 
donie à Fag^ni dhalearenx que donnèiait à mcn 
projet les fisooorsdn Bér. Ihltetlnine^dnBév. J. P.IIiamp- 
mn, da professenr, aajonrfhm major général, Mitdiel . 
de M. Egiicrd lîlde, dont la guerre diîle deraiit Idire un 
Ivïgadfar général, et surtout celui du savant D^ lieber. 

VtÊÊâH maniindtr par les géographes européens fat à 
peine moindre qne celui de nos assodatioas sdentifiqiMs. 
L Ymim nt ptésideaft de la Société géograyhiqoe de Londres^ 
air Boderïck Inpejr Murdûson, en annonçant à ce corps 
projets d'une noureile expéditiMi aux ré- 
pcdaires^ rifinu les voeux les plus ardents pour le 




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VIII INTR0DUGT10x\. 

nouveau baptême qui plus tard, à ma requête, fut con- 
firmé par un acte du Congrès. 

La saison s'avançait rapidement : nous aurions dû être 
partis déjà et chaque jour de relard ajoutait à mon anxiété; 
je craignais de ne pouvoir plus franchir les glaces de la mer 
de Baffîn, et choisir un lieu d'hivernage avant que les ban- 
quises n'eussent fermé tout accès. Aussi, ce fut avec la plus 
yive satisfaction que je vis enfin le navire amarré dans la 
darse de M. Kelly et les ouvriers activement occupés à le 
mettre en état. Pour nous protéger contre les frottements 
et la pression des glaces , un revêtement de bordages en 
chêne épais de deux pouces et demi fut cloué sur les flancs, 
et tout l'avant, jusqu'aux écubiers, fut recouvert d'épaisses 
feuilles de tôle. A l'intérieur, on renforça le schooner par 
de solides baux, entre-croisés à douze pieds les uns des 
autres, un peu au-dessous de la ligne de flottaison et for- 
tement maintenus à l'aide de courbes additionnelles et 
d'entremises en diagonale; enfin, pour manœuvrer plus 
facilement au milieu des glaces, son gréement fut changé, 
et à sa mâture ordinaire on ajouta des huniers. 

Pendant ces travaux indispensables, le mois de juin s'é- 
coulait, et il était presque achevé lorsque le bâtiment fut 
amené au quai pour recevoir son chargement , composé 
en grande partie « d'ofl'randes au nom de la science. » Ces 
dons n'arrivant pas régulièrement , il s'ensuivait assez de 
confusion dans l'emmagasinage et cela suffit pour expli- 
quer de nouveaux retards. Dans les circonstances les plus 
favorables, un mois n'eût pas été de trop pour armer un 
navire, acheter et caser une cargaison des plus variées, 
construire et rassembler traîneaux, canots, équipements de 
voyage , se munir d instruments et de tout le matériel in- 
dispensable à une exploration scientifique, bref, réunir les 



INTRODUCTION. ix 

mille et une choses nécessaires à une expédition si hasar- 
deuse et si lointaine. A nulle époque de ma vie je n'en- 
tassai plus d'anxiété et de labeurs que pendant ce long 
mois de préparatifs. 

Le choix de l'équipage ne me fut pas un moindre souci ; 
les volontaires affluaient : j'en aurais eu de quoi former 
une escadre, le difficile était de trouver ceux que leur con- 
stitution ou leurs habitudes rendaient propres à une pa- 
reille entreprise. Le plus grand nombre n'avait jamais mis 
le pied sur un navire , et bien qu'ils se déclarassent prêts 
« à tout faire », la plupart, ainsi qu'il arrive souvent, n'au- 
raient été capables de rien. 

Je fus assez heureux pour m'assurer le concours de 
mon ancien compagnon de l'expédition Grinnell, M. Au- 
guste Sonntag, revenu en 1859 du Mexique, où il dirigeait 
de savantes explorations qu'il m'avait proposé d'aban- 
donner pour m'aider dans mes travaux préliminaires; 
nommé à son retour directeur adjoint de l'observatoire 
Dudley, d'Albany, il sacrifia pour m'accompagner la posi- 
tion avantageuse qu'il venait d'obtenir. 

Le choix fait, nous étions quinze : 

D' J, J. Hayes, commandant. 

L. J. Aug. Sonntag, astronome, conmiandant en se- 
cond. 
S. J. MXormick, officier de manœuvres. 
Henry W. Dodge. 

Henry G. Radcliffe, aide-astronome. 
George F. Rnorr, secrétaire. 
Gollin G. Starr. 

Gibson Carruthers, contre-maître et charpentier. 
Francis L. Harris, Harvey Heywood, volontaires. 



X INTRODUCTION. 

John M'Donald, Thomas Barnum, Charles M'Cormick, 
William Miller, John Williams, matelots. 

Notre matériel scientifique était suffisant : l'Institution 
Smithsonienne nous fournit une bonne provision de ther- 
momètres, de baromètres et d'instruments non moins uti- 
les , ainsi que de l'esprit-de-vin , et tout le matériel né- 
cessaire pour la conservation de spécimens d'Histoire 
naturelle. 

J'ai aussi, pour cette dernière branche de mes prépa- 
ratifs, à remercier l'Académie des sciences naturelles 
de Philadelphie et le Muséum de Cambridge. M. Taglia- 
beau , l'habile opticien de New- York , me fit cadeau de 
splendides thermomètres à alcool , et la courtoisie du di- 
recteur du Bureau topographique de Washington me valut 
deux sextants de poche, précieux instruments que je n'au- 
rais pu acheter ou emprunter ailleurs. J'avais espéré que 
l'Observatoire national me fournirait un appareil pour 
sonder par de grands fonds, mais on m'apprit que cette 
concession ne pourrait être faite sans un acte du Congrès. 
Je réussis mieux en dehors des limites de la routine nauti- 
que; le directeur de l'inspection des côtes me remit un 
cercle vertical qui remplissait le double emploi d'une lu- 
nette méridienne et d'un théodolite, un magnétomètre bien 
éprouvé et un cercle à réflexion. 

Nous avions trois grands chronomètres, deux chronomè- 
tres de poche réservés pour les voyages en traîneau ; un 
excellent télescope dont l'objectif était de quatre pouces et 
demi; et, sous la surveillance du regrettable M. Bond, de 
Cambridge, et de M. Sonntag, je fis construire un pendule 
d'après le plan de l'instrument de Foster. 

De ce côté tout allait bien, mais les hommes spéciaux 



INTRODUCTION. xi 

manquaient : de tous mes compagnons, M. Sonntag était le 
seul réellement instruit. 

L'armement du schoner était parfait et la soute bien 
garnie; dabondantes conserves de viande, de légumes et 
de fruits nous rassuraient contre le scorbut, et une bonne 
provision de bœuf séché, de tablettes de bouillon (mélange 
de viande, de carottes et d'oignons) préparés exprès pour 
nous par la compagnie de conserves alimentaires de New- 
York, nous garantissaient une nourriture saine et facile à 
transporter dans nos courses en traîneau; je la préférai au 
pemican ordinaire. Nous étions munis de solides et chauds 
vêtements de laine et quatre grosses balles de peaux de 
bison nous promettaient aide et protection contre les vents 
du nord; de plus, nous avions un arsenal de carabines, de 
fusils et de poudre, quarante tonneaux de charbon, du 
bois de chauffage et bon nombre de planches de pin desti- 
nées à abriter le navire pendant l'hivernage. 

Je donnai moi-même le dessin des traîneaux et je fis 
construire sous mes yeux les tentes, les lampes à cuire nos 
aliments et le reste du matériel nécessaire. Je ne pourrais 
sans manquer à la délicatesse dire ici les noms d'une foule 
d'amis dont nous reçûmes des livres et 4,outes sortes de 
petites provisions que nous avons dûment appréciées pen- 
dant notre captivité dans les glaces. 

Le départ étant fixé au 4 juillet, les amis de l'expédition 
furent convoqués par M. 0. W. Peabody, secrétaire du co- 
mité de Boston , pour venir nous dire un dernier adieu. 
Malgré le temps brumeux et sombre, plusieurs centaines 
de personnes se rendirent à l'appel : notre petite troupe 
était réunie pour la première fois, et, quoiqu'un accident 
imprévu nous empêchât de lever l'ancre, nous fûmes aussi 
heureux qu'on peut l'être , en écoutant les discours et les 



LA 



MER LIBRE 

DU PÔLE. 



CHAPITRE I. 

Départ de Boston. — La rade de Nantasket. — En mer. 



Dans la soirée du 6 juillet 1860, le schooner les Élals-Unis 
détacha les amarres qui le fixaient au quai, prêt à partir 
le jour suivant. 

Le matin se leva clair et brillant; une demi-heure avant 
moi plusieurs amis vinrent à bord, pour nous accompagner 
jusqu'à l'entrée de la baie, et parmi eux se trouvaient Son 
Excellence le gouverneur de l'État et les représentants des 
Comités de Boston, New-York et Philadelphie. Une société 
nombreuse et sympathique couvrait le pont du grand et 
beau remorqueur, le P. P. Fortes, qui, se plaçant près de 
nous et saisissant notre câble, nous remorqua hors de 

1 



2 LA MEK LIBRE. 

l'ancrage. Sur le (|uai Long, une batterie, que le maire de 
la ville avait fait placer en notre honneur, nous salua au 
passage; maints vivats d'adieu se succédaient à mesure que 
nous descendions la baie. 

Le vent n'étant pas favorable, nous jetâmes l'ancre dans 
la rade de Nantasket ; le remorqueur ramena à Uoston la 
plupart de nos amis et je restai dans ma cabine à conférer 
une dernière fois avec les ])rincipaux promoteurs de l'entre- 
prise. Une liasse de papiers, remise alors entre mes mains, 
me rendit seul propriétaire du navire et de son armement. 
Le soleil se couchait pendant nos causeries, et comme le 
vent menaçait de souffler de l'est pendant le reste de la 
nuit, je retournai à Boston dans le yacht de M. Baker. 

Pendant ma courte absence, l'officier de manœuvre ne 
resta pas inactif : il fit rouvrir la cale et essaya de mettre 
un peu d'ordre dans le chargement des ponts. Certes, nous 
ne paraissions guère préparés au départ : les provisions 
nous arrivaient encore en masse aux derniers moments, et 
le tillac était littéralement couvert de caisses et de ballots 
qu'on ne savait où caser ; longtemps après la nuit close on 
travaillait encore à débrouiller cet effrayant pêle-mêle ; le 
pilote n'était pas venu, et il fallait l'attendre jusqu'au len- 
demain matin. 

Je passai cette dernière nuit dans le yacht de M. Baker, 
(|ui me ramena en compagnie d'amis décidés à ne nous 
«luitter qu'après nous avoir vus en bon chemin; notre es- 
corte était complétée par les jolis yachts Stella et Howard, 
aux propriétaires desquels je suis heureux d'adresser ici de 
nouveaux remercîments. 

Aux lueurs grisâtres de la première aube , la petite flot- 
tille leva ses ancres et fit voile vers la ville, pendant que, 
c^ncore émus de leurs derniers adieux et poussés par un 
bon vent, nous gagnions la pleine mer. 

.\.vant le soir, les côtes avaient disparu, et j'étais de 
nouveau bercé par les vagues du grand Atlantique ; de nou- 



CHAPITRE I. 3 

veau, je voyais le soleil disparaître sous la ligne des eaux, 
et je contemplai les nuages aux changeantes couleurs sus- 
pendus au-dessus de la terre que je venais de quitter, jus- 
qu'à ce que la dernière teinte d'or et de cramoisi se fût 
fondue dans le doux crépuscule. Me glissant alors dans 
mon humide et étroite cabine, je goûtai le premier repos 
profond et continu que j'eusse pris depuis plusieurs se- 
maines. L'entreprise, qui durant cinq ans avait absorbé 
toutes mes pensées, était maintenant en voie d'exécution ; 
appuyé sur la Providence et fort de mon énergie, j'avais foi 
dans l'avenir. 




CHAPITRE II. 



Traversée de Boston au Groenland. — La discipline à bord. — Les 
ponts. — Nos quartiers. — Le premier iceberg. — Le cercle 
polaire. — Le soleil de minuit. — Le jour sans fin. — Nous appro- 
chons de la terre. — Spectacle magique.— Le port dePrôven. 



Je n'arrêterai pas longtemps le lecteur sur notre traver- 
sée d'Amérique au Groenland; elle présenta, du reste, peu 
d'incidents dignes d'attention. 

Je m'occupai d'abord de ré(juipage : ofliciers et matelots 
réunis, je leur représentai qu'étant, pour bien des mois 
sans doute , appelés à former seuls notre petit univers , 
nos intérêts, notre ambition, notre vie même, tout nous 
faisait une loi de reconnaître les obligations ({ui nous 
liaient les uns aux autres; que, si nous les avions toujours 
sous les yeux, nous ne trouverions plus difficile de subor- 
donner les considérations de l'égoïsme aux nécessités du 
l)ienêtre et du salut de tous. La réponse fut telle que je 
la pouvais attendre et je me suis souvent félicité d'avoir, 
dès le début, établi nos relations mutuelles d'une manière 
si satisfaisante. Non-seulement le résultat en fut très favo- 
rable au bonheur commun, mais encore ce système m'é- 
pargna nombre de pénibles soucis; du commencement à la 



CHAPITRE ir. 5 

fin de notre voyage, je n'ai eu à constater la moindre in- 
fraction à mes ordres et à la discipline généralement en 
usage. 

Ce point important réglé, vint le tour du schooner ; 
ici les difficultés étaient infiniment plus compliquées : ira- 
possible de rendre notre habitation présente un peu con- 
fortable, impossible de mettre un ordre quelconque dans 
le chaos de son chargement. Nous étions déjà secoués par 
les flots de l'Océan que notre pont offrait encore le spec- 
tacle du plus désespérant pêle-mêle : barils, caisses, 
planches, canots, colis de toutes sortes étaient cloués ou 
amarrés aux mâts et aux œuvres mortes ; tout était en- 
combré et il jie restait de l'avant à l'arrière qu'un anguleux 
sentier tracé dans l'entassement. Pour lieu de promenade, 
nous n'avions que la dunette, étroit espace de douze pieds 
de long sur dix de large, et où il nous avait fallu laisser 
maint objet dont la vraie place eût été à fond de cale; au- 
dessous des écoutilles, tout était bondé : pas un coin, pas 
un recoin, pas un trou qui ne fût rempli, et le désordre 
du pont devait nécessairement durer jusqu'à ce qu'une 
lame complaisante vînt balayer tout ce bric-à-brac; je dis 
complaisante, car nous n'aurions pu nous décider à rien 
jeter à la mer. Cependant nous étions tellement chargés 
que le pont, par le travers des passavants, ne s'élevait 
que d'un pied et demi au-dessus de l'eau, et qu'en se 
courbant sur le bastingage on pouvait toucher la mer. La 
cuisine occupait toute la place entre le panneau de l'avant 
et le grand mât; l'eau, embarquant par-dessus les mu- 
railles, inondait les passavants ; le feu de la cuisine et 
l'ardeur du cuisinier s'éteignaient souvent à la fois, et je 
laisse à penser si la régularité de nos repas en était com- 
promise. 

Ma cabine, ménagée tout à l'arrière du rouf, s'élevait 
de deux pieds au-dessus du pont , et mesurait dix pieds 
sur six. Deux œils de bœuf pendant le jour, et la nuit . 



6 LA MER LIBRE. 

une lampe grinçant dans ses supports, éclairaient mon 
réduit dune faible lueur; de chaque côté, une soute ser- 
vait de magasin pour les provisions et rechanges du na- 
vire. Le charpentier confectionna une couche étroite à mon 
usage et lorsque je l'eus recouverte d'un magnifique tapis 
brodé et entourée de brillants rideaux rouges, je fus ébloui 
du luxe qui allait être mon partage. 

Devant ma cabine, un espace assez restreint était occupé 
par l'échelle du dôme, l'office du maître d'hôtel, le tuyau 
de poêle, un baril de farine et la « chambre » de M, Sonntag. 
En descendant deux marches,* on se trouvait dans le carré 
des officiers, petite pièce de douze pieds de côté et de six 
pieds de hauteur; elle était lambrissée de chêne et con- 
tenait huit cadres, dont, par bonheur, quelques-uns 
n'avaient pas de maîtres ; on le voit, notre installation ne 
pouvait guère prétendre au titre de confortable ; celle des 
matelots n'était pas meilleure : ils se trouvaient logés 
sous le gaillard d'avant, tout contre les murailles du 
navire. 

Notre route passait entre l'île de Sable et les caps orien- 
taux de Terre-Neuve. Ceux qui ont navigué dans les 
parages de la Nouvelle-Ecosse, se rappellent ces brouil- 
lards lourdement suspendus sur la mer, pendant la chaude 
saison surtout; nous en eûmes plus que notre bonne part. 
Dès le second jour de la traversée, nous avions fait leur 
connaissance ; pendant une semaine nous fûmes envelop- 
pés d'une atmosphère si dense que le soleil et l'horizon 
avaient complètement disparu pour nous. Nous ne pûmes 
faire une seule observation, et pendant cette période il 
nous fallut recourir sans cesse à la sonde et à nos calculs, 
mais des courants variables rendaient fort douteuse cette 
méthode d'appréciation. 

Le sixième jour de cet éternel brouillard, je commen- 
çais à être très-sérieusement préoccupé, mais le maître de 
manœuvre m'assurait être certain de notre position, et, 



CHAPITRE IL 7 

la carte déployée devant nous, me le prouvait par les 
sondages : nous doublerions le cap Race pendant le quart 
du matin. 

A l'heure indiquée, je me trouvai sur le pont, et, comme 
précédemment, notre position fut relevée au moyen de la 
sonde ; mais le plomb n'était qu'un prophète menteur : 
nous courions droit sur le cap. Cependant, calmé par les 
affirmations positives de Mac Cormick, j'étais descendu 
déjeuner, lorsque j'entendis ce cri terrible et qu'on n'oublie 
plus jamais : « Les brisants devant nous ! » J'accourus en 
toute hâte : à une portée de pistolet se dressait une haute 
falaise noire contre laquelle la mer se précipitait avec 
fureur. Nous aurions topché au bout de quelques minutes, 
si le schooner n'était venu rapidement au vent; les voiles 
furent masquées ; nous réussîmes à nous arrêter avant 
que la brise n'eût gonflé la toile, puis nous commençâmes 
à nous éloigner lentement. L'écume, rejetée par le rocher 
sombre, retombait sur notre pont et il me semblait que 
de la main j'aurais pu toucher le récif; nous fûmes bientôt 
rassurés en le voyant peu à peu disparaître derrière les 
plis épais du rideau de brume, mais tout danger n'était 
pas encore passé ; en une demi -heure, le vent tomba 
presque entièrement, nous laissant aux prises avec une 
mer très-dure, pendant que des ténèbres montait vers nous 
la voix profonde de l'abîme irrité d'avoir perdu sa proie. 

Le vent fraîchit enfin vers midi et nous délivra de ces 
angoisses. Résolus de laisser un vaste champ au redou- 
table cap, nous courûmes E. S. E. jusqu'à ce que la cou- 
leur de l'eau nous eût enfin rassurés sur l'éloignement de 
notre terrible voisin ; la goélette reprit sa route vers le 
cap Farewell; une bonne brise soufflait du sud, et à la 
nuit nous filions vent arrière sous le hunier aux bas-ris. 
Les latitudes fuyaient sous notre rapide sillage, et peu de 
jours après nous labourions les eaux qui baignent les 
côtes rocheuses du Groenland. 



8 LA MER LIBRE. 

Le 30 juillet, à huit heures du soir, j'avais le bonheur 
de repasser le Cercle polaire arctique ; nous pavoisâmes 
le navire tandis qu'une salve de canon témoignait de 
notre joie : nous entrions enfin dans notre champ de tra- 
vail. 

Vingt jours à peine s'étaient écoulés depuis notre départ 
de Boston, et en moyenne nous avions fait cent quatre- 
vingts kilomètres par jour : la côte de Groenland, cachée 
par un nuage, était à dix lieues environ ; le cap Walsing- 
ham*, se trouvait par le travers de notre tribord, et si 
l'état de l'atmosphère l'eût permis, nous aurions aperçu de 
la hanche de bâbord le haut sommet du Suckertoppen. La 
terre était encore voilée à nos regards, mais nous avions 
croisé le premier glaçon, nous avions vu le soleil de mi- 
nuit, nous entrions dans le jour sans fin. Le soleil inon- 
dait encore ma cabine que la douzième heure sonnait à la 
modeste pendule qui faisait entendre son tic-tac au-dessus 
de ma tête. Ayant déjà vécu de cette étrange vie , elle n'a- 
vait plus d'inconnu pour moi , mais les officiers ne pou- 
vaient dormir et erraient çà et là, comme dans l'attente 
du crépuscule ami, précurseur du sommeil. 

Nous avions rencontré notre premier iceberg^ la veille 
de notre arrivée au Cercle polaire. En entendant la mer 
se briser avec fureur contre la masse encore enveloppée de 
brume, la vigie fut sur le point de crier : « Terre ! » mais 
bientôt le formidable colosse émergea du brouillard ; il 
venait droit sur nous, terrible et menaçant ; nous nous 
hâtâmes de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide 
irrégulière d'environ trois cents pieds de largeur et cent 
cinquante de hauteur ; le sommet en était encore à demi 
cache dans la nuée, mais l'instant d'après, celle-ci brus- 

1. Promontoire le plus oriental de la Meta incognito; appellation qui sem- 
ble devoir rester atlachce à la masse d'iles et de glace qui s'étend entre la 
mer de Baffin, celle d'Hudson et le détroit du Régent. {Trad.) 

2. Montagne de glace flottante. — Voir Tappendice A. 



CHAPITRE IL 9 

quement déchirée nous dévoila un pic étincelanl autour 
duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capri- 
cieuses. Il y avait quelque chose de singulièrement étrange 
dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes 
lui prodiguaient leurs plus folles caresses ; froid et sourd 
il passait, les abandonnant à leur plainte éternelle. 

Dans le détroit de Davis, nous eûmes à passer quelques 
heures des plus rudes; une fois, surtout, je crus que nous 
touchions au terme misérable de notre carrière. Nous cou- 
rions vent arrière sous la misaine et la grande voile, le ris 
pris et sous le foc, ayant à lutter contre une mauvaise 
houle , lorsque la lisse de l'avant fut arrachée ; tout tomba 
sur le pont, il ne resta pas un pouce de toile dehors, 
excepté la grande voile qui battait furieusement le mât; 
c'est un miracle que nous n'ayons pas fait chapelle et som- 
bré immédiatement. Rien n'aurait pu nous sauver, si la 
barre n'avait pas été tenue par une main vigoureuse. 

Qu'on me permette de citer ici quelques passages de mon 
livre de bord : 

« Malgré tout ce fracas, rien ne nous paraît extraordi- 
naire dans les événements qui viennent de se passer; ils 
nous semblent faire nécessairement partie de l'expédition 
elle-même. Nos hommes supportent courageusement les 
ennuis et reçoivent avec une virile bonne humeur chaque 
nouveau coup de la fortune; les journaux les ont appelés 
une poignée de héros; ils méritent ce titre; ils veulent le 
garder. Parfois les matelots sont littéralement noyés sur le 
gaillard d'avant; la cabine se remplit d'eau dix à douze 
fois par jour, et la table, placée juste au-dessous, a été 
fréquemment, sans l'aide du maître d'hôtel, parfaitement 
débarrassée des assiettes et des plats ; ma chambre est sou- 
vent inondée et la majeure partie de mes livres tout à fait 
gâtée; je renonce à les maintenir sur leurs rayons; une 
fois j'ai trouvé toute ma petite bibliothèque voguant sur 
le pont après un plongeon audacieux du schooner et 



10 LA' MER LIBRE. 

le passap:e d'une l.ime énorme à travers l'échelle du 
dôme. » 

Ma première intention était de m'arrêter à Egedesrainde 
ou quelque autre des stations danoises les plus méridio- 
nales, pour y acheter des fourrures avant de pousser vers 
le nord où nous espérions trouver des chiens de trait; 
le vent était bon, et nous en profitâmes, comptant du reste 
nous procurer ce dont nous avions besoin à Prôven et à 
Upernavik. 

Le 31, nous arrivions près de l'extrémité sud de l'île 
Disco. Une soudaine déchirure du brouillard nous fit en- 
trevoir de hautes montagnes aux sommets blancs de neige ; 
l'instant d'après, la vision avait disparu, mais nous sa- 
vions maintenant que la terre était proche, et nous con- 
statâmes avec orgueil, qu'en dépit de la brume, nous avions 
parfaitement calculé notre position. De ce moment, l'inté- 
rêt de notre voyage doubla. 

Le lendemain, nous passions à la hauteur du bras nord 
du fiord de Disco, par le 70" degré de latitude; nous glis- 
sions sur la mer , poussés par un vent léger et les fiords 
de Waigat et d'Oomenak furent bientôt derrière nous ; le 
2 août au soir, nous approchions du hardi promontoire 
de Svarte-Huk, à soixante-dix kilomètres seulement de 
Prôven vers lequel nous nous dirigions. 

« Le cœur de l'homme délibère sa voie, mais l'Éternel 
conduit ses pas. * 

Au moment même où nous nous félicitions à l'idée de 
faire une petite promenade hygiénique sur les collines 
du Groenland, le vent commença à montrer d'alarmants 
symptômes de faiblesse; après quelques efforts spasmo- 
diques il exhala son dernier souffle et nous abandonna sur 
les eaux calmes à un ennui qu'accroissait encore notre 
impatience. Nous étions vivement contrariés, mais bientôt 
le soleil dispersa les vapeurs qui depuis si longtemps 
nous emprisonnaient de leur voile humide, et notre dés- 



GHAPITRK IL 11 

appuintement fut oublié devant la scène admirahle qui se 
déployait à nos yeux. 

Pour la plupart de nos camarades, le Groenland était en- 
core une sorte de mytlïe ; depuis quelques jours nous en 
suivions les côtes, mais, sauf l'apparition de Disco, les nua- 
ges et la brume l'avaient constamment dérobé à nos re- 
gards. Mais voici qu'il secouait son manteau de nuées et 
se dressait devant nous dans son austère magnificence : ses 
larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, 
ses rochers déchirés et sombres, sa terrible désolation. 

A mesure que le brouillard s'élevait et roulait lentement 
ses grisâtres traînées sur la surface des eaux bleues , les 
icebergs se succédaient et défilaient devant nous , comme 
les châteaux fantastiques d'un conte de fées. Oubliant que 
nous venions de notre libre volonté vers cette région d'â- 
pres réalités, à la poursuite d'un but peu attrayant par lui- 
même, il nous semblait être attirés par une main invisible 
dans la terre des enchantements. Les elfes du nord, dans 
un accès d'enfantine gaieté, avaient jeté sur notre tête leur 
voile magnifique et nous conduisaient à l'éternelle demeure 
des dieux. Voici le Walhalla des hardis rois de la mer, 
voilà la cité de Freyer, le dieu soleil ; Alfheim et les retraites 
des elfes; Glitner aux murs d'or et aux toits d'argent, et 
Gimle le séjour des bienheureux; plus brillant que le so- 
leil, et là-bas, bien loin, perçant les nuages, Himinborg, le 
mont céleste où le pont des dieux élève Son arche jusqu'au 
firmament. 

Il est difficile d'imaginer une scène plus chargée d'im- 
pressions solennelles; impossible de dire quel enthou- 
siasme éveillait en nous chaque changement soudain de ce 
glorieux décor! 

Minuit. 

Je viens de descendre encore tout transporté de la ma- 
gnificence merveilleuse du soir. La mer est unie comme 



12 LA MER LIBRE. 

une glace , pas un pli , pas une ride , pas nn souffle de 
vent ; le soleil chemine avec bonheur sur l'horizon du 
nord, de légères nuées flottent suspendues dans l'air, les 
iceberçs se dressent autour de nous, les noires arêtes des 
côtes se profilent vivement sur le ciel ; les nuages et la mer, 
les glaces et les montagnes sont baignés dans une splendide 
atmosphère de cramoisi, de pourpre et d'or. 

Dans mon précédent voyage, je n'avais contemplé rien de 
si beau. L'air rappelait, par sa mollesse, une de nos belles 
nuits d'été, et cependant nous étions entourés de mon- 
tagnes nues et de ces icebergs que, dans notre terre aux 
vertes collines et aux forêts frémissantes, on associe à des 
idées de froide désolation. Le ciel était brillant et doux 
comme le poétique firmament d'Italie ; les blocs de glace 
eux-mêmes avaient perdu leur morne aspect, et tout em- 
brasés des feux du soleil ressemblaient à des masses de 
métal incandescent ou de flamme solide ; près de nous, pa- 
reil à un bloc de marbre de Paros incrusté de gigantes- 
ques opales et de perles d'Orient, se dressait un immense 
iceberg ; à l'horizon et si loin que la moitié de sa hauteur 
disparaissait sous la rouge ligne des flots, un autre nous 
rappelait par sa forme étrange le vieux Colisée de Rome, — 
Le soleil poursuivant sa course, passa derrière lui et l'illu- 
mina soudain d'un jet de flammes éblouissantes. 

•Mais c'est au pinceau du peintre de retracer de telles 
splendeurs. Dans sa grande toile des Icebergs, Church a 
seul pu jusqu'ici traduire la magie d'une semblable 
vision. 

L'ombre des montagnes de glace colorait d'un vert ad- 
mirable l'eau sur laquelle elles reposaient; mais plus 
belles encore étaient les teintes délicates des vagues lé- 
gères glissant sur les pentes de ces îles de cristal. Partout 
où l'iceberg surplombait, les tons devenaient plus chauds ; 
sous une cavité profonde, la mer prenait la couleur opaque 
du malachite alternant avec les transparences de l'éme- 



CHAPITRE IL 15 

raude, pendant qu'à travers la glace elle-méiue courait 
diagonalement une large bande de bleu cobalt. 

La splendeur de cette scène était encore accrue par les 
milliers de cascatelles qui, de toutes ces masses flottantes, 
ruisselaient dans la mer, alimentées par les flaques de 
neige et de glace fondues, qui s'amassent dans les dépres- 
sions de la surface accidentée de ces glaciers errants. 

Parfois un bloc immense, se détachant tout à coup de 
leurs parois, s'abîmait dans les profondeurs avec un fracas 
épouvantable pendant que la vague roulait sourdement à 
travers les arceaux brisés. 

Perdu dans l'oubli du monde réel, j'étais depuis plusieurs 
heures absorbé dans ma rêverie, lorsque je fus rappelé à 
moi-même par le cri du contre-maître : 

« Glaçons à ranger le bord ! » 

Nous dérivions lentement vers un iceberg de la hauteur 
de nos mâts : les embarcations furent mises à flot en toute 
hâte , et notre goélette hors d'affiaires , je descendis m'é- 
tendre sur mon cadre. 

Je m'éveillai quelques heures après, tout grelottant de 
froid ; l'œil de bœuf s'était ouvert et versait sur ma couche 
des torrents de brume glacée. Je courus sur le pont, nous 
étions de nouveau ensevelis sous le brouillard; mer, ice- 
berçs et montagnes, tout avait disparu. 

Nous marchions depuis vingt-quatre jours et notre pro- 
vision d'eau était presque épuisée ; aussi fûmes-nous heu- 
reux d'utiliser notre loisir forcé en remplissant nos barils 
de la belle eau claire et pure qui descendait d'un iceberg 
voisin. 

A la fin, grâce à quelques bouûees de vent , nous cou- 
rûmes des bordées parmi les îles basses qui couvrent les 
côtes au-dessus de Svarte Huk. Sonntag nous ayant précé- 
dés dans un canot, il nous envoya de Prôven un pilote 
qui nous dirigea lentement à travers un détroit si- 
nueux. 



16 



LA MER LIBRE. 



Le 6 août, quelques minutes après minuit, nous jetions 
l'ancre dans le plus commode des petits ports : l'aboiement 
des chiens et une odeur indescriptible de vieux pois- 
son pourri nous annonçaient un établissement groën- 
landais. 




CHAPITRE III. 



La colonie de Prôven. — Les nochers groënlandais. ^— Rareté des 
chiens. — Libéralité du résident. — La flore arctique, — Kayaks 
et oumyaks. 



Nous fûmes accueillis dans le port de Prôven par la plus 
singulière flottille et les plus étranges bateliers qui aient 
jamais escorté un navire. C'étaient les Groënlandais et leurs 
fameux kayaks. 

Le kayak est certainement la plus frêle des embarcations 
qui aient jamais porté le poids d'un homme. Construite en 
bois très-léger, la carcasse du bateau a neuf pouces de pro- 
fondeur, dix-huit pieds de longueur et autant de pouces de 
large , vers le milieu seulement ; elle se termine à chaque 
bout par une pointe aiguë et recourbée par le haut. On re- 
couvre le tout de peaux de phoques rendues imperméables, 
et si admirablement cousues par les femmes au moyen de 
fil de nerfs de veaux marins, que pas une goutte d'eau ne 
passerait à travers les coutures; le dessus du canot est 
garni comme le fond ; seulement, pour donner passage au 
corps du chasseur, on a laissé une ouverture parfaitement 
ronde et entourée d'une bordure de bois sur laquelle le 
Groënlandais lace le bas de sa blouse également iraper- 

2 



18 LA MER LIBRE. 

méable ; il est ainsi solidement fixé à son kayak où l'eau ne 
saurait pénétrer. Une seule rame de six ])ieds de long, apla- 
tie à chaque bout, qu'il tient par le milieu et plonge alter- 
nativement à droite et à gauche, lui sert à diriger cette 
embarcation, aussi légère qu'une plume et gracieuse comme 
un caneton nageant ; elle n'a pas plus de lest que de quille 
et rase la surface de l'eau; la partie supérieure en est né- 
cessairement la plus lourde, aussi faut-il une longue habi- 
tude pour conduire un kayak avec succès, et jamais danseur 
de corde n'eut besoin de plus de sang- froid que le pêcheur 
esquimau. Sur ce frêle esquif, il se lance sans hésiter dans 
la tempête et se glisse à travers les écueils blancs d'écume; 
cette lutte sauvage est sa vie, et, en dépit de la mer furieuse, 
il poursuit sa route sur les grandes eaux^ 

Je les suivais des yeux pendant qu'ils se massaient autour 
du navire et nous assourdissaient de leurs indiscrètes de- 
mandes; la civilisation leur a appris à tenir en haute estime 
le rhum, le café, le tabac; mais, en gens avisés, nous en 



1. Pour les besoins de leur ménage et le transport de leurs effets, du 
campement d'été à la station d'hiver, ces Groenlandais ont bien une autre, 
embarcation, Votimyak, large machine quadrangulaire , rappelant par sa 
forme et son peu de profondeur les bacs grossiers de nos petites rivières, 
mais n'ayant, du reste, que ces points de ressemblance avec ces inventions 
primitives de l'art nautique. Il est construit des mêmes matériaux que le 
kayak, c'est-à-dire d'une membrure de bois ou d'os de cétacés, revêtue de 
peaux de phoques, si bien cousues et tannées qu'elles sont imperméables, 
et si solides que, malgré leur transparence parcheminée qui laisse entrevoir 
sous elles la couleur et la profondeur des ondes, elles supportent le poids de 
huit, dix et jusqu'à douze nautoniers. Ceux-ci, du reste, sont toujours 
choisis parmi le beau sexe; car jamais un Esquimau ne monte à bord d'un 
oumyak, même quand sa famille y voyage; il l'accompagne au besoin, scellé 
('ans son kayak, lui sert de guide et de pilote; mais il laisse philosophique- 
ment sa femme, ses filles et ses sœurs pagayer à tour de bras et diriger 
l'embarcation vers le point convenu entre eux. Rappelons que c'est dans un 
oumyak et avec un équipage féminin, que de 1828 à 1830, le capitaine 
Graah, de la marine royale de Danemark, après avoir franchi les étroits 
canaux qui découpent l'extrémité méridionale du Groenland, put visiter et 
relever géographiquement une centaine de lieues de cette côte orientale 
qui fait face à l'Islande, et dont une banquise, permanente, depuis plusieurs 
siècles, interdit les abords aux navigateurs venant du large. {Trad.) 



CHAPITRE III. 21 

donnâmes seulement à ceux qui nous offraient quelque 
chose en échange : un vieil Esquimau, dans le cours de sa 
longue vie, avait réussi à pêcher quelques mots d'anglais, 
et nous tendait un beau saumon en criant à tue- tête : « Livre 
rhum! bouteille sucre M » 

Nous n'aurions voulu rester qu'un seul jour à Prôven, 
mais nos désirs furent contrariés par des circonstances aux- 
quelles je fus forcé de me soumettre avec toute la bonne 
grâce possible : il me fallait des chiens de trait : la réussite 
de nos plans était à ce prix, et je savais déjà qu'il me serait 
fort difficile de m'en procurer. Pendant que l'accalmie nous 
retenait près de Svarte-Huk , Sonntag, pour ne pas perdre 
de temps, s'était rendu au village et nous avait rapporté les 
plus affligeantes nouvelles : l'année précédente une sorte 
de peste avait sévi sur les attelages, et ne laissait que la 
moitié du nombre de chiens indispensable à la prospérité 
des tribus; aussi, toutes nos offres d'argent ou de provi- 
sions furent d'abord nettement refusées , et n'aboutirent 
enfin qu'à de très-maigres résultats. 

M. Sonntag avait été voir le vice- résident qui l'informa 
de circonstances si fâcheuses pour nous ; il lui promit toute- 
fois de s'intéresser personnellement à cette affaire et nous 
conseilla d'attendre le résident, M. Hansen, qui habite Uper- 
navik, à soixante-douze kilomètres plus au nord. Il était 
annoncé pour le lendemain ; rien ne pouvait être fait sans 
l'intervention du tout-puissant fonctionnaire. 



1. Pour moins que cela, pour un verre d'alcool ou une pincée de tabac, 
vous obtiendrez d'un de ces amphibies (pourvu que la mer soit belle et que 
quelque congénère soit à portée de lui venir en aide au besoin) de faire avec 
son kayak le saut périlleux, c'est-à-dire de se renverser sous l'eau, la tête 
en bas, et d'opérer un tour complet sur l'axe de sa navette de tisserand. 

Cet exercice, qu'on peut appeler la haute école du kayak , exige autant 
d'adresse que de sang-froid, car la plus légère erreur de mouvement serait 
un danger pour l'homme, la perte de sa pagaie serait la mort. Il ne revient 
à la surface que soufflant et rejetant l'eau par les narines, comme un mar- 
souin, mais toujours prêt à recommencer, en vue d'une nouvelle récompense. 
{Trad.) 



22 LA MER LIBRE. 

M, Hansen arriva le jour suivant et me donna son plus 
bienveillant concours, mais il ne nous laissa guère d'illu- 
sions sur le succès : les ravages de la maladie s'étaient 
étendus partout, des meutes entières avaient péri, et pas 
un chasseur n'en possédait le nombre accoutumé. Tout ce 
que pouvait pour moi le résident, c'était de "mettre ses pro- 
pres attelages à ma disposition, et cette offre généreuse, il 
me la présenta avec une délicatesse qui me fit douter un 
instant si sous la jaquette de cuir de phoque ne se cachait 
pas un grand d'Espagne. De plus, il expédia au chef-lieu 
et à diverses petites stations des courriers chargés de « pré- 
venir le public » ({ue tout chien à vendre serait des mieux 
accueillis à Prôven ou àUpernavik. 

Cette aimable conduite de M. Hansen était tout à fait dé- 
sintéressée et en deiiors de ses devoirs officiels. Sur ma 
demande, le ministère de Washington avait prié le gouver- 
nement danois de m'accorder l'aide et le secours donnés 
jusque-là aux expéditions anglaises et américaines, mais 
les ordres qui furent le résultat de cette démarche ne par- 
vinrent au Groenland que l'année suivante ; la bienveil- 
lance du résident avait devancé les prescriptions de son 
gouvernement. 

De longs détails sur le passé et le présent de Proven 
offriraient peu d'intérêt au lecteur. Cette petite station 
échelonne ses pauvres demeures sur l'éperon méridional 
d'une des nombreuses îles de gneiss qui s'étendent entre 
la pénin.sule de Svarte-Huk et la baie de Melville. La mai- 
son du gouvernement, haute d'un étage et badigeonnée de 
brai et de goudron, une boutique, le logement des em- 
ployés européens , deux ou trois cabanes aux murs en tor- 
chis goudronné, et habitées par les Danois mariés à des 
Groënlandaises, quelques huttes de pierres et de mottes de 
gazon recouvertes de vieilles planches sur lesquelles 
pousse l'herbe, d'autres qui n'ont pu se donner le luxe 
d'une semblable toiture, une douzaine de tentes en peaux 



CHAPITRE III. 23 

de veaux marins dispersées rà et là parmi les rochers ; plus 
bas, une huilerie pour la fonte de la graisse de baleine et 
de phoque, voilà la ville de Prôven. Au sommet de la col- 
line, hissé sur un vieux mât rabougri, le drapeau danois, 
déroulant ses plis gracieux au vent de la mer, donne seul 
quelque dignité à cette misérable bourgade. 

La civilisation est encore représentée par un vieux ca- 
non rouillé couché dans l'herbe au pied de l'étendard , et 
dont la voix enrhumée avait salué notre approche, lors- 
que notre ancre mordit les rochers du Groenland. 

Cette « colonie » , comme l'appellent les Danois, date pres- 
que des jours du vénérable Hans Egede ; elle fut nommée 
Prôven (l'Essai), et cet Essai, comme ce fut heureusement 
le cas pour mainte station groënlandaise , a très-bien 
réussi. Les habitants vivent presque tous de la chasse aux 
veaux marins , et peu d'établissements du Groenland sep- 
tentrional sont dans un état aussi prospère; en quelques 
années, ils amassent assez de peaux et d'huile de phoques 
pour charger un brick de trois cents tonneaux; il est fa- 
cile, d'ailleurs, aux regards les moins attentifs de consta- 
ter le commerce du lieu; sur la grève, parmi les rochers, 
autour des huttes sont amoncelés d'horribles débris à tous 
les degrés de décomposition, et ces ignobles voiries , dont 
l'odorat n'est pas moins choqué que la vue, rendirent as- 
sez désagréable notre séjour dans cette station. 

Mais derrière la ville, comme tout était différent! Entre 
les roches abruptes s'ouvre la plus délicieuse des vallées 
arctiques. Profitant du court été de ces froides régions, elle 
s'était couverte d'un épais tapis de mousses et de grami- 
nées parmi lesquelles abondaient la Poa arctica, la Glyceria 
arclica, VAlopecurus alpinus; de petits ruisseaux de neige 
fondue gazouillaient entre les pierres ou se précipitaient 
follement en bas des rochers; des myriades de petits pa- 
vots aux pétales d'or, Papaver nudicaule, frissonnaient au- 
dessus du gazon ; ils avaient pour lidèles camarades une 



24 LA MER LIBRE. 

dent de lion, Leontodon palustre, très-proche parente de celle 
qui émaille nos prairies; la renoncule des neiges, dont je 
retrouvais avec plaisir la jolie et souriante fleur, et la Po- 
tentille qui m'était moins familière, la Pédiculaire pourprée 
brillaient çà et là sur le tapis d'émeraude. Je recueillis sept 
espèces difîérentes de saxifrages rouges, blancs et jaunes. 
Le bouleau nain et la belle Andromède, qui au Groenland 
tient la place de nos bruyères, croissaient entrelacés, dans 
une retraite abritée au nord par les roches, et je ne pus 
m'empêcher de sourire en couvrant de mon bonnet une fo- 
rêt entière de petits saules qui poussaient dans le terrain 
spongieux. 

Je connaissais Prôven depuis 1853, et je n'y trouvai 
guère de changement. L'ex-résident Christiansen vivait en- 
core, un peu plus décrépit, mais tout aussi pingre que par 
le passé. Il se plaignait amèrement du docteur Kane, lui 
reprochant d'avoir manqué à ses promesses. J'essayai de le 
calmer en lui assurant que le docteur était tout au moins 
excusable, puisqu'il avait perdu son navire ; mais sept ans 
de la vie de l'avare s'étaient usés à rêver d'abord, à pleurer 
ensuite le baril de farine américaine, et il ne voulait pas 
être consolé. Lorsque j'octroyai enfin le cadeau tant désiré, 
le vieux ladre, qui pouvait à peine se traîner d'un endroit 
à un autre, trouva la force de briser le couvercle pour ras- 
sasier sa vue du trésor de ses songes. Ses fils et leur nuée 
d'enfants, dont les traits et la chevelure annonçaient la 
double origine, se pressaient autour du précieux baril. Ces 
jeunes gens étaient les meilleurs chasseurs et possédaient 
les plus beaux attelages de la station; mais, en dépit de nos 
instances réitérées, ils ne voulurent pas nous vendre une 
seule de leurs bêtes. J'attribuai d'abord leur opiniâtreté à 
leur vieux grognon de père ; plus juste, maintenant, je re- 
connais qu'ils avaient de meilleures raisons. Ils savaient 
par une dure expérience combien sont longs ces hivers de 
misère où les chiens manquent pour traîner le chasseur : 



CHAPITRE III. 25 

les vendre, c'était s'exposer à la famine: je leur offris en 
vain du porc, du bœuf, des conserves, de la farine, des fè- 
ves ; ils préféraient encore la chasse et ses dangers. 

Les courriers revenaient les uns après les autres, nous 
apportant tous des nouvelles désastreuses. Une demi- 
douzaine de vieux chiens et trois ou quatre jeunes, voilà 
tout ce que je recueillis pour me consoler de ma longue 
attente : la seule chose qui me rendit quelque espoir, c'est 
que le résident était retourné à Upernavik, où je comptais 
être plus heureux. 




CHAPITRE IV. 



Upernavik. — Hospitalité des habitauts. — Mort et funérailles 
de Gibson Caruthers. — Une collation à bord. — Adieu. 



Le 12 au matin, nous étions en mer, et le soir nous ar- 
rivions à Upernavik. L'accès du port est rendu assez diffi- 
cile par un récif qui se trouve en dehors de l'ancrage, 
mais nous fûmes assez heureux pour entrer sans accident, 
grâce au pilote que nous avions amené de Proven. Cet in- 
dividu, parfait original dans son genre, était un païen con- 
verti, et savourait avec orgueil la joie d'être baptisé et de 
porter le nom d'Adam. Vêtu de peaux de phoques usées, 
notre Palinure n'aurait guère pu poser pour le portrait 
d'un « marin modèle, » mais nul pilote au monde n'était 
plus naïvement convaincu de sa propre importance. Son 
extérieur toutefois n'appuyait guère ses prétentions et l'of- 
ficier de manœuvres, peu confiant de son naturel, le ques- 
tionna si longuement, qu'Adam finit par s'impatienter, et 
concentrant sa vanité et sa science dans une courte phrase 
(jui signitiait : « Je suis le niaître de la situation, » il 
ajouta en mauvais anglais : a Assez d'eau dans le port.... 
pas de rochers du tout, » jniis il se relira d'un air de 



CHAPITRE IV. 29 

dignité offensée. Il n'en dirigea pas moins bien notre 
petit bâtiment. 

Nous jetâmes l'ancre près du brick danois le Thialfe. 
C'était le premier navire que nous eussions vu depuis les 
pêcheurs de Terre-Neuve ; il chargeait des huiles et des 
peaux pour Copenhague, et M. Bordolf, le commandant, 
nous apprit qu'il allait mettre à la voile sous peu de jours; 
nous pourrions écrire à tous ceux qui là-bas attendaient 
anxieusement de nos nouvelles. 

Les habitants de la colonie étaient déjà très-excités par 
l'arrivée du brick danois; un second navire devenait un 
événement des plus remarquables. La colline tapissée de 
mousse qui de la ville descend à la mer, était couverte de 
groupes bigarrés et pittoresques ; hommes, femmes, enfants, 
tous étaient accourus pour nous voir débarquer. 

M. Hansen me reçut à la bonne vieille façon Scandinave, 
et me conduisant à la maison du gouvernement, me pré- 
senta à l'ancien résident, le docteur Rudolf, digne repré- 
sentant de l'armée danoise , qui se disposait à repartir 
par le Thialfe. Assis devant une chope de bière, armés 
d'une pipe hollandaise, nous discutions bientôt la pos- 
sibilité d'acheter des chiens , et l'état des glaces vers le 
nord. 

L'aspect général d'Upernavik diffère fort peu de celui 
de Prôven ; quelques huttes et quelques Esquimaux de plus 
ne suffiraient pas à lui donner le premier rang, si la sta- 
tion n'avait l'insigne honneur de posséder le résident 
danois du district, une mignonne église et un joli pres- 
bytère. Une figure féminine entrevue derrière les blancs 
rideaux de bizarres petites fenêtres me fit penser que 
j'approchais de l'habitation du pasteur : je frappai à la 
porte, et fus introduit dans un charmant parloir dont l'ex- 
quise propreté annonçait la présence d'une femme, par la 
plus étrange servante qui ait jamais répondu à l'appel 
d'une sonnette ; c'était une grosse Esquimaude au teint 



30 LA MER LIBRE. 

cuivré, à la chevelure noire nouée en touffe au sommet de 
la tête; elle portait une blouse qui lui couvrait la taille, 
des pantalons de peaux de phoques, des bottes montantes 
teintes en écarlate et brodées d'une manière qui aurait sur- 
pris les blondes filles de la Saxe. La chambre était par- 
fumée de l'odeur des roses, du réséda et de l'héliotrope 
qui fleurissaient au soleil près des rideaux de mousseline 
neigeuse, un canari gazouillait dans une cage, un chat 
ronronnait sur le tapis du foyer, et un homme à l'air 
distingué me tendait sa main blanche et douce pour me 
donner la bienvenue. C'était M. Anton, le missionnaire. 
.Mme Anton et sa sœur vinrent nous rejoindre, et nous 
fûmes bientôt assis autour de la table de famille ; vin de 
Médoc irréprochable, café de choix, cuisine danoise, hospi- 
talité Scandinave, m'auraient vite fait oublier les misères 
inséparables de vingt-cinq jours à bord de notre goélette 
encombrée, si ma visite à M. Anton n'eût été motivée par une 
bien triste mission : un membre presque indispensable de 
notre périlleuse entreprise, M. Gibson Caruthers , était 
mort pendant la nuit etje venais prier le pasteur de vouloir 
bien présider aux funérailles qui devaient avoir lieu le 
jour suivant. 

Isolés comme nous l'étions du reste du monde, cette 
cérémonie était doublement navrante : homme de tête et 
de cœur, le défunt s'était fait aimer de nous tous, et sa 
mort soudaine nous avait atterrés; la veille il se couchait 
en parfaite santé, au matin on le trouvait déjà refroidi 
dans son cadre. Pour notre expédition cette perte était des 
plus sérieuses. Avec M. Sonntag, c'était le seul de l'équi- 
page qui connût les mers arctiques, et j'avais beaucoup 
compté sur son intelligente expérience. Sous les ordres de 
Haven, il avait accompagné la première expédition Grinnell, 
1850-51, et en avait rapporté la réputation d'un hardi et 
courageux marin. 

Il me serait impossible de rendre la tristesse et la déso- 



CHAPITRE IV. 33 

lation du cimetière d'Upernavik; il est situé sur la colline 
au-dessus de la ville, et comme on n'y trouverait pas la 
moindre parcelle de terre , il consiste tout simplement 
en un escalier aux assises rocheuses sur lesquelles on 
place les grossiers cercueils recouverts ensuite de pierres 
brutes; morne et dure couche pour ceux qui dorment là 
dans l'éternel hiver ! Sur une de ces marches funèbres, et 
dominant la mer qu'il avait tant aimée, notre pauvre ami 
repose au bruit des vagues qui lui chantent leur requiem 
sans fin. 

Il nous fallut consacrer quatre jours entiers à l'achat 
des attelages et de notre garde-robe arctique : peaux de 
rennes, de phoques et de chiens. A Prôven déjà, nous nous 
en étions procuré un certain nombre que nous avions 
remises aux femmes indigènes pour les confectionner à la 
derrière mode esquimaude. Les bottes , en particulier, ré- 
clament beaucoup de soin et d'attention ; elles sont en cuir 
de phoque, cousu de fil de nerfs, et on sait les accommo- 
der d'une façon merveilleuse à la forme du pied. Une botte 
bien faite est absolument imperméable, et celles que por- 
tent les belles du pays sont aussi élégantes qu'utiles. Les 
peaux, alternativement exposées au soleil et à la gelée, 
deviennent d'une parfaite blancheur, et peuvent recevoir 
toutes les nuances suggérées par la fantaisie de l'ouvrière 
et par les matières tinctoriales que le résident se trouve 
posséder dans ses magasins. Gomme toutes leurs sœurs , 
les Groënlandaises aiment à plaire; elles ne dédaignent 
pas d'exciter l'admiration, et les couleurs gaies et voyantes 
leur sont particulièrement agréables. Aussi, et bien que 
le caprice individuel se donne libre carrière , la vogue est 
surtout aux bottes écarlates ou aux bottes blanches bro- 
dées de rouge. Il serait difficile d'imaginer un plus co- 
mique spectacle que celui de toutes les jambes jaunes, 
violettes, bleues, cramoisies et blanches qui couvraient la 
grève lorsque nous entrions dans le port. 

3 



34 LA MER LIBRE. 

Sur une population de deux cents àraes , Upernavik 
compte une vingtaine de Danois et un plus grand nombre 
de « sang-mèlés » . 

Mais c'est assez parler de cette petite station ; le lecteur 
doit avoir à la quitter autant de hâte que j'en éprouvais 
moi-même. Grâce à M. Hansen, j'emmenais trois chas- 
seurs et un interprète. Ce dernier n'était pas moins que le 
résident du microscopique établissement de Tessuissak; 
il avait obtenu un an de congé qu'il comptait passer à 
Copenhague et son passage était déjà arrêté sur le Thialfe; 
mais il ne sut pas résister aux offres brillantes que je lui 
faisais, et il se transporta du brick danois à bord de notre 
petit schooner. C'était un gaillard plein d'entrain et de 
courage , fait à la vie du Groenland qu'il habitait depuis 
dix ans. Très-intelligent, du reste, il avait acquis à bord 
du baleinier anglais assez d'usage de notre langue pour 
nous devenir très utile dans nos rapports avec les Esqui- 
maux, dont il connaissait parfaitement l'idiome, et, pour 
couronner le tout , c'était un excellent chasseur et un émi- 
nent conducteur de chiens. 11 nous promettait même son 
attelage, un des meilleurs de toyt le Groenland septen- 
trional; malheureusement pour nous, il l'avait laissé à 
son établissement de Tessuissak, à cent dix kilomètres 
plus au nord, et cette acquisition tant désirée devait nous 
obliger encore à un nouveau retard. 

Je réussis, en outre, à engager deux marins danois qui 
élevèrent au chiffre de vingt notre nombre total. Voici les 
noms de mes nouvelles recrues : 

Pierre Jansen, interprète et surintendant des chiens. 

Charles-Emile Olsurg, matelot. 

Charles-Christian Petersen, matelot et charpentier. 

Peter, Marc et Jacob, Esquimaux convertis, chasseurs et 
conducteurs d'attelages. 

La cordialité touchante des habitants d'Upernavik m'a 
laissé le plus doux souvenir ; je ne puis me rappeler sans 



CHAPITRE IV. 35 

émotion leur désir de nous être utiles et leurs généreux 
efforts pour nous procurer ce qui nous manquait encore ; 
j'ajoute, à leur louange, que tous ces services étaient com- 
plètement désintéressés; ils refusaient opiniâtrement ce que 
je pouvais leur offrir, et c'est à peine si je panins à faire 
accepter à quelques-uns un baril de farine ou une boîte de 
conserves. « Vous n'en aurez que trop besoin pendant votre 
voyage, » répondait-on partout. M. Hansen renvoya même 
à bord le présent que j'avais cru devoir lui faire en échange 
de l'attelage dont il m'avait libéralement fait cadeau. Aussi 
me sembla-t-il que je ne pouvais quitter l'établissement 
sans donner à ces braves cœurs un témoignage de ma pro- 
fonde reconnaissance. La veille de mon départ, j'invitai à 
une collation les représentants du roi Frédéric VII; j'expé- 
diai donc à terre mon secrétaire, M. Knorr, muni de cartes 
d'invitation cérémonieusement écrites sur beau papier de 
Paris, et scellées de cire parfumée. Quelques heures après, 
il était de retour, ramenant six convives avec lui : les deux 
dames du presbytère, Mme et M. Hansen, le pasteur et le 
docteur Rudolf; le capitaine du Thialfe les avait déjà pré- 
cédés. 

En présence d'hôtes si inaccoutumés, notre vieux coq 
suédois et le maître d'hôtel avaient à moitié perdu la tête : 
préparer un lunch pour des dames était complètement en 
dehors des rudes traditions culinaires et de la gravité usi- 
tées dans les expéditions arctiques. « Non ! ils ne compre- 
naient pas le capitaine ! » Tout en maugréant, le steward 
s'empressa de fourrer dans un coin les cuirs de phoques 
entassés dans la cabine : il n'en resta que l'odeur : ce qui 
était déjà trop; mais sa figure ne commença à se dérider 
que lorsque de nombreux plats dus à ses actives combi- 
naisons furent déposés fumants sur la nappe blanche, jus- 
que-là précieusement gardée dans une armoire secrète. Le 
brave homme s'était surpassé, et, en dépit des sinistres 
prévisions qu'il faisait en confidence à son ami le cuisinier : 



36 LA MER LIBRE. 

« C'est moi qui vous le dis! tous ces gaspillages nous mè- 
neront à la ruine! • son visage se rassérénait par degrés et 
finit par prendre l'expression du plus légitime orgueil. 

Rendons hommage à la vérité : la collation faisait grand 
honneur à nos ofiiciers de bouche ; les viandes et les légu- 
mes conservés ollraient une diversion agréable aux habi- 
tants de ce pays de phoques ; les lacs du Groenland avaient 
fourni leurs magnitiques saumons, et, pour ma part, je tirai 
de leur cachette les vins éclos au soleil de France, sous le 
ciel doré de l'Italie, et le rhum de Santa-Cruz qui nous ser- 
vit à faire un punch délicieux. La conversation était bien un 
peu languissante au commencement, mais, en quelques mi- 
nutes, chacun y mit du sien : anglais , danois, allemand, 
latin abominable, tout se mêla aussi harmonieusement que 
les ingrédients du punch; on but au roi, au président, à 
notre bonne chance , à tout et au reste ; on nous adressa 
de nombreuses harangues où naturellement abondaient les 
allusions aux successeurs des glorieux fils d'Odin. Les tètes 
s'échauffaient, et l'un de nous, stimulé par le tribut de 
louanges qu'on venait de payer au vaillant Harold et à la 
vierge des Russies, aux rois de mer et à leurs amours, pro- 
posait le toast le plus cher aux marins : — « A nos femmes 
et à nos belles ! » lorsque des pas lourds ébranlèrent l'é- 
chelle du dôme et le contre-maître parut, comme autrefois 
le spectre de Banquo au festin de Macbeth : 

« L'officier de quart, monsieur, vous fait dire, monsieur, 
que les chiens sont à bord, monsieur, et qu'on est prêt à 
lever l'ancre, comme vous l'avez ordonné, monsieur. 

-- Bien. Et le vent ? 

— Léger et soufflant du sud, monsieur. » 

Il n'y a pas à hésiter, il faut jeter les hôtes à la mer. Les 
messieurs cherchent en toute hâte les châles et les man- 
teaux des dames; les dames elles-mêmes sont précipitées 
dans le canot; le docteur Rudolph se charge de notre cour- 
rier, promettant de le remettre au consul américain de 



CHAPITRE IV, 



37 



Copenhague ; le cabestan crie, le schooner déploie ses ailes 
blanches, nous sentons se rompre le dernier lien qui nous 
attachait au monde, au monde de l'amour, du soleil et des 
vertes prairies, en voyant sur la colline d'Upernavik dispa- 
raître les rubans aux brillantes couleurs et les mouchoirs 
blancs qui nous saluaient encore. 




CHAPITRE V. 



Dans les icebergs. — Dangers de la navigation arctique. — Nous 
courons risqua d'être coulés. — Dimensions d'une montagne de 
glace, — Les abords de la baie de Melville. 



Upernavik marque à la fois l'extrême limite du monde 
civilisé et de la navigation relativement facile ; le danger 
réel commençait pour nous, que nous distinguions encore 
la petite église à pignons adossée à la colline noire; une 
épaisse ligne de m.ontagnes de glace se présentait au tra- 
vers de notre route, et nous n'avions d'autre parti à pren- 
dre que d'y pénétrer bravement. 

La tâche n'était pas aisée : il nous fallait louvoyer péni- 
blement dans un interminable archipel d'icebergs, aussi 
variés de forme que de volume ; à côté de blocs gigantes- 
ques mesurant soixante-dix mètres de hauteur, sur une 
base de près de deux kilomètres, on en voyait d'autres qui 
ne dépassaient pas les dimensions du schooner : cathédra- 
les gothiques aux clochers ruinés ; prismes de cristal dont 
les pointes aiguës se dessinaient sur l'azur du ciel; lour- 
des figures géométriques d'une morne blancheur, à arêtes 
nettement coupées sur lesquelles les cascades se précipi- 
tent à grand bruit, sans fin et sans nombre; ils étaient si 



CHAPITRE V. 41 

rapprochés, qu'à quelque distance ils paraissaient former 
sur la mer un immense revêtement de glace, et que l'ho- 
rizon en était encoml)ré. Lorsque nous eûmes pénétré dans 
la formidable enceinte , notre rayon visuel n'avait pas plus 
d'étendue que si nous eussions été enfoncés dans la plus 
"épaisse futaie de la Forêt-Noire. Le maître d'hôtel, poëte 
égaré sur notre navire, sortait de la cuisine au moment où 
les glaces se refermaient derrière nous ; il s'arrêta un 
instant, jeta un mélancolique regard sur la trouée par la- 
quelle nous avions pénétré, et replongea dans l'écoutille 
en murmurant d'après Dante : 

En franchissant ce seuil, laissez-y l'espérance ! 

En ce moment aussi les officiers réclamaient leur café à 
grands cris et nous n'avons jamais su si la citation érudite 
du steward avait trait aux icebergs ou à la cabine de ces 
messieurs. 

Nous passâmes quatre jours à cheminer lentement dans 
les défilés de cet interminable labyrinthe; nous avancions 
à grand'peine : la faible brise qui nous poussait vers le 
nord nous laissait souvent en calme plat, et nous mainte- 
nait pendant de longues heures immobiles au milieu d'un 
brouillard glacé, ou sous l'intense clarté d'un plein jour 
permanent. Cet état de choses avait sans doute le charme 
de la nouveauté pour la plupart d'entre nous, mais il ne 
nous apportait pas moins beaucoup de dangers et de soucis. 
Les montagnes de glaces, obéissant surtout à l'impulsion 
des courants inférieurs , étaient stationnaires par rapport à 
nous ; le courant de la surface qui nous drossait çà et là en 
nous jetant en dehors de notre route, rendait la position du 
navire assez désagréable; aussi, nous apprîmes bientôt à 
regarder ces masses comme nos ennemis naturels, et à 
nous en défier. 

Souvent nous n'échappâmes à un abordage qu'en armant 
à grande hâte les embarcations pour remorquer le navire, 



42 LA MER LIBRE. 

ou bien en fixant une ancre à glace sur un autre iceberg, 
et en nous balant sur cette ancre. Quelquefois nous nous 
amarrions à la montagne elle-même, attendant le vent. 
Rudes labeurs rarement suivis d'effet. 

Je n'avais d'autre consolateur que mon crayon; je dessi- 
nais avec rage, et je profitai d'un ciel clair et pur pour es- 
sayer mon appareil photographique. Mes deux jeunes amis, 
MM. Knorr et Radcliffe, m'aidèrent à le débarquer sur une 
île voisine, et nous nous mîmes à l'œuvre ; si notre pre- 
mier début ne fut pas brillant, il servit du moins à nous 
convaincre que nous arriverions dans la suite à quelque 
chose de mieux. Malgré tous mes efforts, il m'avait été im- 
possible d'adjoindre un photographe à notre expédition, et 
nous n'avions d'autres guides que quelques livres; mais 
nous poursuivîmes courageusement nos travaux; en dépit 
de notre inexpérience et de la température souvent défa- 
vorable, nous fûmes assez heureux pour obtenir vers la fin 
quelques fidèles reproductions des sauvages splendeurs de 
la nature arctique. 

Sonntag nous avait accompagnés ; il obtint de bonnes 
hauteurs au sextant pour déterminer notre position, et se 
servit du magnétomètre avec un égal succès. Knorr ajouta 
de beaux oiseaux à mes richesses ornithologiques : diver- 
ses variétés de mouettes*, des bourgmestres % des kittiwa- 
kes babillards', et de gracieuses hirondelles de mer*, cou- 
vraient les icebergs de leurs troupes pressées ; nos chasseurs 
tiraient les canards-eiders ^ qui volaient au-dessus de nos 
tètes en longues lignes onduleuses. Les phoques prenaient 

1. Les variétés de cette famille les plus fréquemment observées dans les 
mers arctiques sont : Larxis attricilla eu mouette de Franklin ; Xema sa- 
binii ou mouette de Sabine ; Rhodostethia Rossii ou mouette de Ross. 

2. Lams glcucus de Temming et de Gould. 

3. Rissa tridactyla de Temming et de Buffon; Larus rissa de BrQnn. 

4. Sterna hirundo de Ch. Bonaparte; Sterna arctica de Temming et de 
J. Richardson. 

6. Somateria molissima. (Trad.) 



CHAPITRE V. 43 

leurs ébats sur les eaux paisibles : ils plongeaient vivement 
dans la mer, puis nous montraient leurs faces intelligentes 
et sympathiques, à physionomie presque humaine; ils nous 
regardaient d'un air si innocemment curieux, que je n'au- 
rais pas eu le cœur d'en tuer un seul, n'eût été la néces- 
sité de nourrir nos chiens esquimaux. 

Nous menions une étrange vie, et un peu de danger n'é- 
tait peut-être pas le moindre attrait de ce monde de magi- 
((ue beauté et de singulière magnificence; volontiers, je me 
serais abandonné au charme de ces heures rêveuses, si 
notre repos forcé n'avait consumé un temps presque in- 
dispensable à une tâche bien autrement importante. 

Quatre longs jours de calme continu auraient lassé la 
traditionnelle patience de Job ; du reste, les diversions ne 
nous manquaient pas : un souffle de vent venait renouve- 
ler pour nous le supplice de Tantale , — un courant dan- 
gereux nous prenait en traître, — un menaçant iceberg 
arrivait droit sur nous; — vite il fallait jeter l'ancre, 
amarrer le schooner à une montagne de glace ou échapper 
au péril à force de rames. 

Comme détail caractéristique de la navigation de ces 
mers , l'aventure suivante est peut-être digne d'être rap- 
portée. 

Pendant la nuit, nous avions pu avancer de quelques 
kilomètres ; mais après le déjeuner le vent tomba complè- 
tement, et le schooner ne paraissait pas bouger plus qu'un 
soliveau. Nous ne pensions plus aux courants, et tous les 
regards étaient tournés vers le sud, occupés à guetter le 
moindre symptôme de brise, lorsqu'on s'aperçut que le 
flot avait changé et nous portait sans bruit vers un groupe 
d'icebergs situés sous le vent. Nous dérivions précisément 
sur un de ceux que l'équipage avait baptisés du nom signi- 
ficatif de Ne me touchez pas! Crevassé, érodé, creusé par le 
temps, il présentait en plusieurs endroits la structure 
alvéolée d'un vieux gâteau de miel. Le moindre choc, le 



44 LA MER LIBRE. 

moindre déplacement d'équilibre pouvait déterminer l'é- 
boulement du colosse; malheur alors au malheureux navire 
exposé au choc de ses débris ! 

Le courant nous entraînait avec une vitesse inquiétante, 
et pendant que nous mettions le canot à la mer pour es- 
sayer d'amarrer notre câble à un bloc échoué à une cen- 
taine de mètres, nous rasions le bord de deux icebergs, 
dont l'un se dressait à plus de trente mètres au-dessus de 
nos mâts; à l'aide de gaffes, nous parvînmes à changer un 
peu la course du schooner, mais, juste au moment où 
nous pensions avoir échappé à la collision redoutée, un 
remous nous ht encore dévier et nous jeta presque de flanc 
sur la masse flottante. 

Le navire toucha à tribord, et le choc, quoique assez lé- 
ger, détacha des fragments de glace qui auraient suffi pour 
nous abîmer, si l'avalanche ne se fût précipitée un peu 
plus loin; quelques morceaux tombèrent au milieu de 
nous sans atteindre personne : quittant en toute hâte l'ar- 
rière, nous nous précipitâmes tous sur l'avant pour suivre 
avec anxiété les manœuvres du canot remorqueur ; l'ice- 
berg commençait à tournoyer et s'avançait lentement sur 
nous, les éclats de glace pleuvaient plus épais sur l'ar- 
rière , le gaillard d'avant, seul, était encore épargné. 

Ce fut l'iceberg lui-même qui nous préserva de la des- 
truction : une masse énorme , représentant douze fois au 
moins le cube de notre petit navire, se détacha de la partie 
immergée et s'abîma près de nous en faisant rejaillir d'im- 
menses gerbes d'écume ; cette rupture arrêta le mouve- 
ment de révolution, et l'iceberg reprit son équilibre dans 
la direction opposée ; mais les grincements de la quille 
nous révélèrent un autre danger : une longue pointe de 
glace s'avançait horizontalement au-dessous du schooner, 
et nous courions risque de chavirer ou d'être lancés en l'air 
comme une paume. Cependant les hautes parois de notre 
ennemi avaient cessé de se pencher sur nous, et la mitraille 



CHAPITRE V. 45 

de glaçons qu'elles projetaient ne tombait plus sur notre 
pont; nous courûmes aux gaffes, et, avec une vigueur 
que redoublait le péril, nous essayâmes d'éloigner le na- 
vire ; tous les bras travaillaient : le danger respecte peu 
la dignité du gaillard d'arrière. 

Accablés de fatigue , nous nous laissions gagner par le 
découragement , lorsque l'iceberg vint encore à notre se- 
cours : une détonation effrayante nous fit tressaillir et se 
répéta à de courts intervalles, de plus en plus rapprochés, 
jusqu'à ce que l'atmosphère tout entière ne parut plus 
que comme un réservoir d'épouvantables retentissements. 

Le côté opposé du géant s'était fendu ; bloc après bloc 
s'écroulait dans la mer, ébranlant la vaste masse et la ren - 
voyant vers nous; le mouvement de rotation s'accélérait, 
les monstrueux grêlons recommençaient à tomber, et at- 
terrés déjà par ce terrible spectacle, nous nous attendions, 
à chaque seconde, à voir la partie de l'iceberg la plus voi- 
sine de nous se détacher et nous entraîner dans sa chute ; 
nous eussions été aussi inévitablement perdus que la ca- 
bane du berger sous l'avalanche des Alpes. 

Par bonheur, Dodge, qui manœuvrait le canot, avait 
réussi à implanter une ancre à glace et à y amarrer soli- 
dement son aussière ; il nous faisait le signal si impatiem- 
ment attendu : « Tirez sur le câble ! » Il s'agissait de notre 
vie ; nous halâmes longrt;emps et avec vigueur ; les secon- 
des étaient des minutes et les minutes des heures. Enfin 
le schooner s'ébranla : lentement, majestueusement, l'ice- 
berg s'éloignait, emportant notre grande vergue, et rasant 
la hanche du navire; mais nous étions sauvés : à peine 
avions-nous franchi une vingtaine de mètres, que la masse 
glacée subissait la rupture tant redoutée ; sa paroi la plus 
rapprochée de nous se déchira avec un craquement effroya- 
ble et tomba lourdement dans la mer, nous couvrant de 
longues fusées d'écume, et soulevant une vague qui, après 
nous avoir secoué comme l'aurait fait le souffle de la lem- 



46 LA MER LIBRE. 

j)ête, nous laissa, harassés d'émotions et de fatigues, au 
milieu des débris de cette ruine immense. 

A la lin, nous réussîmes à nous dégager et à nous placer 
assez loin pour contempler avec calme l'objet de notre 
terreur ; cela se balançait, cela roulait comme un être vi- 
vant; à chacune de ses révolutions, de nouvelles masses 
se désagrégeaient, énormes avalanches qui se précipitaient 
en sifflant dans la mer écumante ; quelques heures après, 
il n'en restait plus qu'un mince fragment, infime débris 
de sa grandeur passée , et les blocs qui s'en étaient déta- 
chés flottaient tranquillement bercés par la marée. 

Faut-il attribuer ce qui suivit aux vagues créées par la 
dissolution de l'iceberg, aux chauds rayons du soleil ou à 
ces deux causes combinées? Je ne sais, mais toute la journée 
fut remplie par une suite prolongée de ruptures et de bris 
de glaces croulantes. A peine étions-nous en sûreté, qu'à 
trois kilomètres environ de notre bâtiment, un gigantesque 
iceberg, ayant quelque ressemblance avec le palais du Par- 
lement britannique, commença à se désagréger : une tour 
élevée fut précipitée dans la mer, pendant que la nuée de 
mouettes qui l'avaient choisie pour lieu de repos s'envo- 
lait en poussant des cris aigus ; d'autres la suivirent dans 
sa chute ; un pavillon carré se détacha à grand bruit ; la 
masse mutilée tourna sur elle-même; et après cinq heures 
de convulsions et de tapage, le splendide colosse n'était 
plus qu'un fragment qui s'élevait à peine à cinquante 
pieds au-dessus des eaux. Un autre iceberg qui parais- 
sait mesurer deux kilomètres de longueur sur plus de 
trente mètres de hauteur se fendit en deux, après un cra- 
quement vif et aigu suivi de détonations éclatantes : mille 
pièces d'artillerie simultanément déchargées n'auraient 
pas fait un plus effroyable vacarme: les deux immenses 
moitiés oscillèrent des heures entières au milieu des flots 
qu'elles soulevaient avant de pouvoir reprendre leur 
équilibre. Même la masse solide à laquelle nous étions 



CHAPITRE V. 47 

amarrés carillonnait dans l'infernal concert et se débar- 
rassa d'un de ses angles , plus grand que Saint-Paul , la 
cathédrale de Londres. 

Je ne saurais décrire le vacarme, le fracas qui nous as- 
sourdirent pendant cette journée, et je recours pour le 
faire au Vieux marin de Coleridge : 

c La glace à bâbord, 

La glace à tribord, 
Partout encombrait la mer pâle ; 

Craquant et grondant, 

Rugissant et hurlant < 
Comme une ronde infernale. » 

Il semblait, en vérité, que le vieux Thor lui-même se 
fût mis de la fête ; on eût dit que, sorti de son royaume du 
Tonnerre et de son palais aux cinq cent quarante salles, sur 
son char aux boucs rapides, il avait franchi les montagnes, 
et que , ceint de son baudrier de combat , armé de son 
marteau irrésistible et de ses gantelets de fer, il s'amusait 
à abattre à droite et à gauche les Géants de la gelée. 

Ce n'est guère que dans la belle saison, durant les mois 
de juillet et d'août, que les icebergs sont d'un si dange- 
reux voisinage. Leur dissolution est probablement due à 
l'inégalité de chaleur et de dilatation qui s'établit alors 
entre l'intérieur de leur masse congelée et leur surface 
soumise à l'action des rayons solaires. Sur le côté éclairé 
d'une montagne de glace, j'ai souvent vu des fragments 
détachés avec force sur une ligne presque horizontale et 
lancés au loin comme par l'explosion d'une mine. Cette 
explosion et ces éboulis sont toujours accompagnés de 
nuages de vapeur causés sans doute par le contact de la 
glace froide de l'intérieur avec l'air ambiant, beaucoup 
plus chaud ; les rayons du soleil se jouent dans ces nuées 
et produisent de splendides effets de lumière. 

Je le sens, ma plume est impuissante à retracer les ter- 
ribles aspects des icebergs ; que serait-ce si j'en voulais 



48 LA MER LIBRE. 

peindre les merveilleuses beautés ! Déjà je l'ai essayé lors- 
que ces 111s des glaciers se présentaient à nos yeux comme 
des blocs de malachite ou de marbre, baignés de flammes 
et flottant, sous des cieux rayonnants, sur une mer teinte 
des nuances de l'arc-en-ciel ; aujourd'hui le ciel était gris, 
l'air froid, et la glace partout d'une blancheur morne ou 
d'un bleu transparent. 

J'eus la fantaisie d'aller visiter l'iceberg, d'environ deux 
cents pieds de haut, auquel nous étions amarrés, et 
j'exécutai ce projet, je dois le dire, un peu avant l'éboulis 
d'un de ses angles, dont j'ai parlé un peu plus haut, et 
qui nous coûta une ancre à glace et cent soixante mètres 
de câble. Dans ma courte traversée, je fus vraiment sur- 
pris de l'admirable transparence des eaux. Du plat -bord 
du canot , je pouvais voir la glace plonger sous la mer à 
une profondeur incroyable ; le schooner se réfléchissait si 
parfaitement dans son miroir splendide, qu'il fallait la 
comparaison avec les objets avoisinants pour dissiper l'il- 
lusion que produisaient sur nous ces deux navires ju- 
meaux, flottant quille contre quille, suspendus dans l'air. 
Arrivé au sommet de la montagne de glace, je vis au sud- 
est un énorme rocher qui projetait son ombre noire sur 
les eaux ; le contraste entre cette ombre et la mer éclairée 
par le soleil était tellement prononcé, qu'il fallait un cer- 
tain efi'ort de réflexion pour ne pas voir, dans la ligne qui 
les divisait, comme le vide béant d'un abîme insondable. 

Il eût été difficile de se faire une juste idée de l'immense 
quantité de glace qui flottait autour de nous. J'essayai de 
compter les icebergs isolés ; arrivé à cinq cents, j'abandon- 
nai la tâche. Près de moi, ils se dressaient dans toute la 
rudesse de leurs profils aux arêtes aiguës ; plus loin , les 
lignes adoucies par la distance se fondaient dans le ciel 
gris et clair, et là-bas, là-bas, sur la vaste mer d'argent li- 
quide, l'imagination évoquait d'étranges et merveilleux 
fantômes ; les masses d'azur et de cristal revêtaient toutes 



CHAPITRE V. 49 

les lormes : figures humaines, animaux de toutes sortes, 
monuments d'arcliitecture. Le dôme de Saint-Pierre s'éle- 
vait au-dessus du clocher de la vieille église de la Trinité ; 
une tour byzantine et un temple grec se dressaient à l'om- 
bre d'une pyramide. 

Vers l'orient, la mer était semée de petites îles, — taches 
noires sur les eaux resplendissantes. Des icebergs de toutes 
tailles se pressaient dans les canaux de cet archipel, jus- 
•lu'à ce que, dans le lointain, ils parussent se masser pour 
défendre l'accès d'une plaine neigeuse, qui, se relevant en 
talus, se perdait vers l'horizon dans une étroite bande d'un 
blanc teinté de bleu. 

Du nord au sud , aussi loin qu'il pouvait s'étendre , le 
regard suivait cette ligne d'albâtre derrière les dentelures 
de la crête : nous reconnaissions la grande merde glace (|ui, 
de l'est à l'ouest et du nord au midi, recouvre tout le con- 
tinent groënlendais ; ses pentes blanches, inclinées vers le 
littoral , ne sont que les abords d'un glacier gigantesque, 
fleuve de cristal qu'elle jette à l'Océan , et d'où étaient 
tombés, les uns après les autres, la plupart de ces icebergs 
au milieu desquels nous venions de passer de longues 
heures d'admiration et de terreur. 

Enfin le vent du sud ébranla les icebergs et nous délivra 
de notre dangereuse prison. Le soir du 21 août, nous en- 
trions dans un port tout juste assez large pour permettre 
au schooner de tourner sur lui-même. Nous jetâmes l'ancre 
près d'une berge rocheuse où se dressaient quelques tentes 
de peaux de phoques, habitations d'été d'Esquimaux pa- 
raissant assez « cossus » pour le pays ; deux ou trois 
huttes étaient recouvertes d'herbes et de mousse ; la plus 
belle appartenait à Jensen, notre interprète. Nous étions à 
Tessuissak, nom qui se traduit par le lieu où se trouve une 
baie. Sonntag emporta son horizon artificiel et son sextant, 
pour établir la position réelle de cet établissement , chose 
(|ui ne s'était jamais vue dans son histoire, et que les ha- 

4 



50 LA MER LIBRE. 

bitants, je le crains, ne surent point apprécier à sa juste 
valeur. 

Nous comptions repartir dans une couple d'heures, mais 
l'attelage deJensen était dispersé, et pendant qu'on courait 
après les chiens, un banc de glace dérivait à l'entrée du 
port et l'obstruait entièrement. 

Les chiens furent enfin rassemblés et embarqués à notre 
bord ; j'avais donné ou troqué ceux qui n'avaient pas 
grande valeur ; nous possédions maintenant quatre atte- 
lages superbes. Trente bêtes sauvages sur le pont de notre 
goélette! Plaignez notre sort, ô vous qui aimez une vie 
paisible et un navire bien propret. Quelques-uns de ces 
animaux logeaient dans des cages placées le long des pas- 
savants ; d'autres couraient çà et là, tous horriblement 
épeurés et prêts à se battre ; leurs éternels hurlements 
rendaient nos jours et nos nuits insupportables. 

Nos préparatifs étaient terminés ; notre garde-robe fut 
complétée contre échange de fèves et de porc salé. Notre 
matériel polaire se trouvait en bon ordre ; on avait propre- 
ment et soigneusement enroulé les câbles, et placé les 
ancres à glace, les crampons, les cisailles, les gafl'es, de 
manière à les trouver au moment du besoin. Le cabestan 
et le guindeau jouaient librement, et Dodge, qui n'avait pas 
oublié ses années de service, était venu me dire : « Tout 
est paré pour l'action. » — La marée voudrait-elle bien 
entraîner la glace et nous donner la liberté? 

Je ne pouvais plus maîtriser mon impatience : la saison 
s'avançait, la température était au-dessous du point de 
congélation, chaque nuit formait déjà une légère croûte de 
glace sur les mares d'eau douce; tout au plus si j'avais 
encore devant moi une quinzaine de jours utilisables. Le 
Fox, malgré sa machine à vapeur, fut complètement blo- 
qué dans la glace, le 26 août 1857, et nous étions au 22' ! 

1. Le Fox, expédié en 18.^7 par lady Franklin, l'Artémise moderne, à la 



CHAPITRE V. 51 

Tout ce qu'il me fut possible d'inventer contre l'ennui 
de ces retards forcés, je le tentai. Je me remis à la photo- 
graphie, mais pour obtenir des résultats encore moins 
satisfaisants que la première fois. Je fis jeter la drague, 
qui ne nous rapporta pas grand' chose; j'herborisai dans 
les environs et ne récoltai rien que je n'eusse déjà trouvé 
à Prôven et à Upernavik. Les fleurs sentaient venir l'hiver; 
déjà les pétales commençaient à tomber et penchaient mé- 
lancoliquement leurs tètes flétries ; elles semblaient sup- 
plier la bise du nord de leur laisser encore quelques jours 
d'existence. 

Je ne réussis qu'à une seule chose : à coucher sur mon 
album un immense iceberg échoué à l'entrée du havre et 
à en inscrire les dimensions sur mon cahier de notes. 
Haut de cent cinq mètres, il mesurait près d'un kilomètre 
et demi en longueur, et les naturels m'assurèrent qu'il 
était là depuis plus de deux ans ; la partie émergée pré- 
sentait une forme à peu près rectangulaire ; j'en pouvais 
conclure que les mêmes lignes se continuaient au dessous 
de la surface de la mer, et, comme des mesures précé- 
dentes m'avaient donné la certitude que la glace d'eau 
douce flottant dans l'eau salée s'enfonce des sept huitièmes 
de sa masse totale, ce fils des glaciers du Groenland était 
échoué à près d'un kilomètre de profondeur. Je laisse aux 
amateurs de ces sortes de problèmes le plaisir de trouver 
le prix de cet iceberg en dollars et en cents, s'il était 
transporté dans la région des fromages à la glace ou du 
Champagne frappé, de rechercher ce qu'il en faudrait pour 
payer la dette nationale de telle ou telle monarchie, ou 
encore de combien ses services dépasseraient tous ceux 



recherche des reliques funéraires des deux navires de son mari, VErèbe et 
la Terreur, disparus depuis douze ans. — Voir la relation du capitaine. 
Mac-Clintock : The voyage of the Fox, a tiarratke of the discotenj ofthe 
fate of sir John Franklin, etc. (Trad.) 






52 LA MER LIBRE. 

que rend au monde civilisé, en un demi-siècle, la surface 
congelée des étangs de Boston. 

La mer se décida enfin à chasser l'ennemi qui nous 
barrait le passage, et, dans la soirée du 22, le schooner re- 
prenait sa marche sinueuse à travers les icebergs et les 
îlots. Le cap Shackleton et la * Tête de Cheval » étaient 
par le travers de bâbord, et nous poursuivions notre route 
vers la baie de Melville. 




CHAPITRE VI. 



La baie de Melville. — La glace du milieu. — Le grand courant po- 
laire. — Encore un iceberg dangereux. — Le cap York. — A la 
rescousse de Hans. 



Le soleil de minuit ne nous éclairait plus et les nuits com- 
mençaient à devenir sombres ; la vigilance nous était plus 
nécessaire que jamais ; en dépit de toutes nos précautions, 
nous faillîmes toucher sur un récif caché au large de la 
« Tête de Cheval » , et que nos cartes ne signalent pas ; 
puis il nous fallut passer entre des champs de glace, les 
premiers que nous eussions rencontrés. Les lames du sud- 
ouest accouraient menaçantes et se brisaient avec rage sur 
la barrière qui les repoussait ; nous réussîmes à échapper 
sans grand dommage pour nos solides bossoirs. 

A huit heures du matin, nous arrivions en vue de la 
pointe de "SVilcox ; le Pouce du Diable émergeait d'un léger 
nuage qui en voilait encore la base ; la baie de Melville était 
devant nous. Grimpé sur la vergue de misaine, je parcou- 
rus l'horizon à l'aide de ma lunette ; la mer était libre par- 
tout, à peine si on distmguait çà et là quelque vagabond 
iceberg. Vers l'ouest, il est vrai, la réverbération des glaces 
sur le ciel nous révélait la présence de l'ennemi: mais du 



54 LA MER LIBRE. 

côté du nord, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, la 
jioule « sans limite et sans lin », faisait onduler la surface de 
l'Océan. iMon cœur débordait de joie : le succès de notre 
expédition, au moins pour cette année, dépendait entière- 
ment de l'état de cette mer, et mes rêves les plus ambitieux 
ne me l'avaient jamais montrée telle que je la voyais au- 
jourd'hui. — Le lecteur me saura gré de lui donner quel- 
ques détails sur la région que nous allions parcourir, et de 
lui expliquer les conditions physiques qui enchaînaient 
étroitement les destinées de notre voyage à cette partie des 
mers groënlandaises. 

Pour les géographes, la baie de Melville est tout simple- 
ment une ligne courbe qui échancre la côte du Groenland 
septentrional, mais les navigateurs lui donnent une aire 
bien autrement étendue, et depuis longtemps les baleiniers 
nomment ainsi la partie de la mer de Baffin qui commence 
au sud avec la glace du milieu et se termine vers les eaux 
du nord. 

Ces eaux du nord se trouvent parfois près du cap York 
par 76° de latitude, mais souvent on les rencontre plus haut, 
et la glace moyenne, généralement connue sous le nom de 
Pack^ descend quelquefois jusqu'au cercle polaire. Ce pack 
est formé par des glaçons flottants de dimensions fort va- 
riables et dont la longueur se mesure par kilomètres et 
par mètres, et l'épaisseur par pouces ou par brasses. Gou- 
vernés par les vents et les marées , tantôt ils se pressent 
les uns contre les autres, ne laissant guère d'espace libre 
entre eux; tantôt ils sont séparés par de larges fissures, 
La brise ou les courants les poussent sans cesse vers tous 
les points cardinaux , et cette dangereuse barrière ne se 
franchit qu'au prix de bien des fatigues ; on met souvent 
des semaines et des mois à la traverser. 

Depuis 1616, que Baffin montant la Discovery^ petit navire 
de cinquante-huit tonneaux, pénétra le premier dans ces 
parages, ceux-ci, malgré tous leurs périls, ont été le 



CHAPITRE VI. 57 

champ de pêche favori des baleiniers; leur flotte, qui 
comptait autrefois plus de cent voiles par an, est réduite 
aujourd'hui à dix ou douze. Plus d'un brave navire a 
sombré, écrasé sans merci entre ces glaces aux côtes de 
fer; mais ceux qui parviennent à échapper, retournent au 
pays chargés de l'huile des pauvres baleines, que leur 
mauvaise fortune pousse vers le détroit de Lancaster, la 
baie de Pond ou les côtes qui s'étendent au-dessous. 

La glace du milieu ne reste pas stationnaire et n'est jamais 
complètement prise même au cœur de l'hiver. On se rap- 
pelle le sort du steamer le Fox, enveloppé vers la fin de 
l'automne, et délivré au printemps seulement, après une 
dérive pleine de périls, jusque vers le cercle polaire'. 

A mesure que l'été s'avance, le pack se désorganise de 
plus en plus jusqu'à ce que la solide ceinture adhérente aux 
côtes et qu'on nomme le fast ou la glace de terre, soit elle- 
même entamée; il en reste cependant presque toujours une 
bande étroite jusqu'à la fin de la saison : les baleiniers, na- 
turellement désireux d'éviter la banquise, et à leur exem- 
ple les navires chargés d'explorations scientifiques , s'atta- 
chent opiniâtrement à suivre cette bande et essayent de se 
glisser vers le nord par la dernière crevasse entr'ouverte, 
« la passe du rivage », comme ils la nomment ordinaire- 
ment. En effet, si le vent d'ouest pousse la glace sur eux, 
ils peuvent toujours, ou scier un dock pour leur navire, ou 
trouver une crique pour l'amarrer. Entin, si par hasard la 
glace flottante a disparu et qu'il n'y ait point de brise, ils 
ont encore la ressource de le faire haler par l'équipage. 
(Il est très-rare que pour la pêche des baleines on se serve 
de bâtiments à vapeur.) 

Les fleuves de l'Océan sont pour beaucoup dans la forma- 
tion de cette barrière. Le grand courant polaire, venant 
de la mer du Spitzberg chargé de lourdes rnasses de gla- 

1. Voir l'appendice Tt. 



58 LA MER LIBRE. 

çons, et amenant aux Groënlandais une maigre provision 
de bois flotté par les grands fleuves de la Sibérie, descend 
le long de la côte orientale du Groenland, contourne le 
cap Farewell et remonte au nord jusqu'au cap York où 
il s'infléchit vers l'ouest ; là , il s'unit au large torrent en- 
combré de glaces que vomit l'océan Arctique à travers les 
détroits de Smith, de Jones et de Lancaster. Il se dirige vers 
le sud , côtoie le Labrador et Terre-Neuve , après s'être 
grossi des eaux de la mer de Hudson, et se glissant entre 
le "Gulf Stream et le rivage américain , rafraîchit de ses 
froides ondes les baigneurs de Newport et de Long-Branch 
pour se perdre enfin à l'orient des caps de la Floride. 

Un seul regard jeté sur la carte de la mer de Baffin mon- 
tre que cette marche du courant forme autour de la l)an- 
quise une sorte de lent tourbillon qui enferme les glaces 
et les empêche de descendre plus rapidement vers le sud ; 
on comprend aussi que vers la fin du mois d'août les 
dimensions de la glace du milieu soient réduites de beau- 
coup ; fondue par le soleil, érodée par les eaux, une grande 
partie a déjà disparu, et le reste se trouve dans un état de 
dissolution plus ou moins avancée. Cette époque serait donc 
très-favorable pour la navigation si l'approche rapide de 
l'hiver ne devenait une source de dangers sérieux : lors- 
qu'on est ainsi au milieu des glaces, le premier abaisse- 
ment de la^ température peut vous engluer pour dix mois. 
Aussi les baleiniers essayent-ils de traverser la barrière en 
mai ou en juin, et quelquefois plus tôt, quand la glace est 
encore dure et que la débâcle commence à peine. 

Huit jours seulement nous séparaient de la fin du mois 
d'août ; plus que jamais je regrettais mes inévitables éta- 
pes aux établissements groënlandais. — Mon plan, arrêté 
dès notre séjour à Upernavik, était de prendre la banquise 
aussitôt que nous la rencontrerions , de la couper au pre- 
mier endroit favorable et de naviguer en droite ligne vers 
le cap York sans m'attacher à la glace de terre. Le vent 



CHAPITRE VI. 59 

soufflait de l'est depuis plusieurs jours, poussant ainsi le 
pack vers les côtes de l'Amérique et laissant devant nous 
un immense espace libre et ouvert. En serait-il de même 
jusqu'au cap York? J'avais déjà entrevu sur le ciel de l'ho- 
rizon au N. 0. Yiceblink^ ou la réverbération des glaces : 
aujourd'hui elles n'étaient pas bien éloignées. Et demain? 

Pendant que je songeais ainsi, le vent s'éleva et souffla 
grand frais, la mer devint très-houleuse derrière nous ; 
un nuage sombre qui planait sur le sud depuis quelques 
moments s'étendit au-dessus de nos têtes, et couvrant le 
ciel de ses lambeaux déchirés, nous inonda de vapeurs gla- 
cées qui se changèrent bientôt en trombes de neige. Impos- 
sible de rien voir à quelques mètres autour de soi : aussi 
m'empressai-je de redescendre du perchoir incommode que 
m'avait offert la vergue de mizaine. 

Que fallait-il faire maintenant? poursuivre notre route, ou 
mettre à la cape et attendre un temps plus favorable? — 
Dans ce dernier cas, le navire abandonné à lui-même déri- 
verait dans les ténèbres et courrait grand risque de heurter 
un iceberg isolé, ou les champs de glace qui viendraient tôt 
ou tard nous barrer le passage; de plus, et c'était pour moi 
l'objection principale, nous ne profiterions pas de la bonne 
brise qui nous poussait rapidement vers le nord. ^ En con- 
tinuant notre course, au contraire, il était à craindre, par 
cette atmosphère épaisse, que nous ne tombassions droit 
sur l'ennemi sans l'apercevoir à temps pour en détourner le 
navire. Mon irrésolution ne fut pas de longue durée : péril 
pour péril, je préférai celui où nous pouvions déployer 
notre énergie, je fis prendre tous les ris et diriger notre 
course sur le cap York. 

Je me promenais lentement sur le pont en proie à la 
plus vive anxiété. Nous traversions une mer que pas un 
navire n'a parcourue sans y rencontrer les glaces, et de 
quel droit m'attendre à une autre fortune ? 

Le brouillard était si intense qu'à peine je pouvais dis- 



60 LA MER LIBRE. 

tingiior la vigie sur le gaillard d'avant; parfois, il s'éle- 
vait un peu, et sous le dais pesant de vapeurs sombres 
(|ui semblaient soutenues par les icebergs errants, mon 
regard portait sur la mer à une distance de plusieurs ki- 
lomètres. Puis la neige recommençait à tomber, la grêle 
bruissait, le vent sifflait à travers le gréement et les lour- 
des vagues, déferlant sur nous, inondaient les ponts et me- 
naçaient de nous engloutir : je n'oublierai jamais nos dix 
premières heures dans la baie de Melville. 

Vers la fin de cette course folle et désordonnée, mon 
oreille, attentive au moindre son, saisit le clapotis de l'eau 
sur les brisants : un instant après, la vigie donnait l'a- 
larme. 
« De quel côté? 

— Je ne peux l'apercevoir, commandant. » 
Le bruit se rapprochait toujours ; un iceberg projeta fai- 
blement sa blancheur indécise au milieu du brouillard, 
nous n'avions plus le temps de réfléchir et il était trop 
tard pour nous détourner. En serrant le vent nous pré- 
cipitions de flanc le schooner sur l'obstacle ; nous ne sa- 
vions sur quel point gouverner : on ne distinguait pas 
les contours de la montagne, seulement on entrevoyait une 
énorme lueur et une ligne de brisants couverts d'écume. 

Je l'ai toujours pensé : quand on ne sait à quoi se résou- 
dre, le plus sûr est de ne rien faire, et dans les présentes 
circonstances ce fut notre salut. Si j'avais obéi à ma pre- 
mière impulsion et mis la barre au vent, nous courions 
vers la ruine, mais nous glissâmes tout près de l'affreux 
monstre, en échappant à une collision qui aurait été instan- 
tanément fatale à notre pauvre navire et à tous ceux qui le 
montaient; la vergue de misaine en effleura le bord, le mur 
de glace nous couvrit de son embrun, jet quelques instants 
après IMceberg rentrait dans les ténèbres d'où il avait 
émergé si soudainement. 
« Rasés de près, dit maître Rodge, toujours de sang-froid. 



CHAPITRE M. 61 

— Très..... très-près!» grelotta Starr, frissonnant en- 
core, comme s'il venait de recevoir une douche glacée. 

Le vieux cuisinier avait été sommé de comparaître sur le 
pont pour aider à la manœuvre, et au milieu de la terreur 
générale, on l'entendait murmurer : « Je voudrais savoir 
comment le dîner de ces messieurs sera prêt si on me dé- 
range comme cela ! pour tirer sur des câbles !» — Le bon- 
homme n'avait pas l'air de se douter qu'un instant aupara- 
vant ces messieurs ne pensaient guère avoir plus jamais 
besoin de ses services. 

Cette aventure inspira à noire équipage la plus aveugle 
confiance; deux boulets, à ce qu'on dit, ne tombent jamais 
au même endroit, et nos gens supposaient sans doute qu'il 
en est ainsi des icebergs; quoi qu'il en soit, tout alla bien; 
maintes fois la vigie cria : « Brisants à l'avant! » mais un 
examen plus attentif nous montrait les glaces à droite ou à 
gauche et nous passions sans avaries. Puis le vent tomba 
]jeu à peu, la neige cessa, les nuages se dissipèrent, le soleil 
repai-ut et pendant que les hommes secouaient le gréement 
et déblayaient le pont couvert de grêle et de givre, je re- 
montai avec ma lunette; on ne voyait pas de champs de 
glace, mais ils se reflétaient encore sur le ciel occidental. 

C'était merveille d'avoir ainsi traversé les icebergs; la 
mer en était semée : un d'entre eux surtout excita mon ad- 
miration : il se dressait sur l'Océan comme un arc de triom- 
phe colossal sous lequel nous aurions pu passer, toutes 
voiles dehors. 

Le schooner ne bougea pas de la nuit, mais de bonne 
heure le vent se releva et nous resta hdèle pendant toute la 
journée ; les icebergs défilaient près de nous comme une 
procession solennelle ; mon journal les désigne comme les 
pierres milliaires de V Océan. Les hautes terres coiffées de 
neige qui dominent le cap York, parurent bientôt à l'hori- 
zon et le lier et sombre promontoire lui-même émergea 
à son tour du sein de la mer. 



62f LA MEK LIBRE. 

Le 25, à midi, nous rencontrâmes le premier champ de 
glace; pendant vingt-fjuatre iieures j'avais anxieusement 
surveillé la mer et je m'étais persuadé que nous franchi- 
rions la baie sans la moindre escarmouche avec l'ennemi, 
lorsqu'une ligne blanche se dessina devant nous ; nous 
l'atteignîmes bientôt et, profitant d'une large trouée, nous 
entrâmes bravement, chargés de toute notre toile; le dan- 
ger se trouva beaucoup moins grand que nous ne l'avions 
pensé; le banc avait une largeur de près de trente kilo- 
mètres, mais la glace n'était pas compacte et nous pûmes 
nous y frayer une voie sans trop de difficultés. 

En cinquante-cinq heures nous avions traversé la baie de 
Melville; nous entrions dans les eaux du Xord. 

Près du cap York, je longeai le rivage, cherchant les in- 
digènes. Les lecteurs des récits du docteur Kane n'ont peut- 
être pas oublié que ce navigateur avait emmené des établis- 
sements groënlandais un chasseur nommé Hans qui, après 
lui avoir été lidèle pendant près de deux années, l'aban- 
donna pour une belle, et alla vivre avec les Esquimaux sau- 
vages qui habitent les bords septentrionaux de la mer de 
Baffin. Supposant qu'il n'avait pas tardé à se lasser de son 
exil volontaire, et attendait probablement au cap York un 
navire quelconque qui voulût bien l'emmener, je m'avan- 
çai à une portée de fusil de la falaise, sur laquelle je décou- 
vris bientôt un groupe d'êtres humains qui faisaient force 
signes pour attirer notre attention ; je descendis dans un 
canot, et de vrai, il était là devant nous, l'objet de mes re- 
cherches, nous regardant de tous ses yeux; il me reconnut 
parfaitement ainsi que M. Sonntag et se rappela même nos 
noms». 

1. ... Au moment de notre départ, Hans nous faisait défaut depuis deux 
mois. Il était parti pour Etah , sous le prétexte d'y commander une paire de 
bottes dont il avait grand besoin, à une vieille Esquimaude fort experte en 
semblables confections; mais d'Étab il avait poussé plus loin, jusqu'à Pété- 
rawik, où résidait une petite créature, assez jolie pour la race dont elle sor- 
tait et le sol qui l'avait nourrie.... Tout le long de la côte, sur la route de 



CHAPITRE VI. 65 

Six ans de séjour parmi les naturels de cette côte désolée 
l'avaient entièrement abaissé au niveau de leur laideur ré- 
pulsive. Il était accompagné de sa femme portant son pre- 
mier-né sur son dos, dans un capuchon de cuir, de son 
beau-frère, jeune garçon au regard vif et brillant, et de sa 
belle-mère « vieille commère à la langue bien pendue ».. 
Ils étaient tous vêtus de peaux et nos hommes les exami- 
naient avec la plus grande curiosité ; jusque-là, nous n'a- 
vions pas encore rencontré d'Esquimaux entièrement sau- 
vages. 

A travers des rochers abrupts et de hauts amas de neige, 
Hans nous conduisit à sa tente, située sur une colline es- 
carpée à deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, 
position étrangement incommode pour un pêcheur, mais 
très-convenable comme poste d'observation. C'est là que 
pendant de longues années il avait guetté le navire tant dé- 
siré; les étés s'enfuyaient et il soupirait toujours après sa 
patrie et les amis de sa jeunesse. La tente était un assez 
triste logis en cuir de phoque, selon le mode esquimau et à 
peine assez large pour abriter la petite famille qui se pres- 
sait autour de nous. 

« Hans voudrait-il venir avec moi? 

— Oui. 

— Avec la femme et le marmot ? 

— Oui. 

— Voudrait-il venir sans eux ? 

— Oui. » 

Je n'avais pas le loisir d'examiner à fond l'état de son 

notre retour, je m'informai du déserteur et si les réponses recueillies différaient 
quant aux détails, le fond en était toujours le même. Mon fidèle Hans (je 
devrais dire maintenant l'infidèle) avait été vu se dirigeant de Pétérawik 
vers le sud, en traîneau indigène, avec une jeune fille à ses côtés et ne ca- 
chant pas son intention d'aller fondpr un fief indépendant à Ouwarrow Souk- 
Souk, sur les bords de l'entrée de Murchison. — Kélas! hélas! pauvre Hans! 
homme marié! (Kane's arctie explorat'iovx , in theycars ISôS. 54, 'm, vol. 
2. p. 234 et ÎH.-).) (Trad.) 

5 



66 LA MER LIBRE. • 

esprit, et sachant, par ouï-dire, que la séparation de deux 
époux est un événement regrettable, je donnai à la jeune 
esquimaude le bénéfice des conventions de notre monde ci- 
vilisé, et je l'emmenai à bord avec le mari, le poupon, la 
tente et tous leurs pénates. La vieille et le jeune drôle aux 
yeux noirs criaient et voulaient nous suivre ; mais n'ayant 
point assez de place pour tout ce monde, je les abandonnai 
aux soins du reste de. la tribu, au nombre d'une vingtaine. 
Ces Esquimaux accouraient joyeusement sur la colline ; je 
leur distribuai quelques cadeaux, et retournai vers le na- 
vire. 

La placidité de maître Hans n'avait pas été un seul instant 
troublée ; il eût certainement été tout aussi satisfait de 
laisser sa femme et son enfant à leur sauvage parenté, et 
si je l'avais alors connu tel que j'appris plus tard à le faire 
à mes dépens, je n'aurais pas perdu quelques heures à in- 
terrompre le cours de sa barbare existence. 




CHAPITRE VII. 



Hans et sa famille. — Le glacier de Pétovak. — Une trombe de 
neige. — Un champ de glace. — Le détroit de Smith. — Une 
tempête. — Collision avec les icebergs. — Nous rencontrons les 
champs de glace. — Il nous faut battre en retraite. — La baie de 
Hartstène. — Nos quartiers d'hiver. 



A cinq heures du soir, je me retrouvai à bord; le vent 
avait fraîchi pendant mon absence, et voulant profiter de 
ce changement favorable, je m'étais hâté de revenir sans 
prendre le temps de visiter, à quelques kilomètres à l'est 
du cap, un village esquimau situé au nord d'une profonde 
baie, tout près d'un endroit nommé Rikertait, l'emplacement 
des îles. 

En prévision d'une survente et d'une rude nuit, Mac 
Cormick avait pris un ris, et le petit navire avec ses voiles 
frémissantes et gonflées semblait aussi impatient qu'un 
lévrier tenu en laisse ; lorsqu'on eut mis la barre au vent, 
il tourna vers le nord par un mouvement des plus gra- 
cieux, et après s'être arrêté comme pour prendre son 
élan, il fila sur la mer avec une vitesse de dix nœuds à 
l'heure. Iles, caps, baies, icebergs, glaciers, disparaissaient 
derrière nous et, tout enivré de cette chance extraordinaire. 



es LA MER LIBRE. 

l'équipage était de fort bruyante humeur. Pendant que 
nous traversions successivement les groupes d'icebergs, 
j'observais avec curiosité l'insouciante audace qui animait 
les hommes du quart. Dodge était sur le pont, Charley, 
vieux loup de mer (jui avait roulé par tous les temps et 
toutes les latitudes, tenait le gouvernail , et il me semblait 
qu'entre les deux marins s'établissait une sorte d'entente 
tacite dans le but d'expérimenter de combien on pouvait 
approcher des glaces sans les toucher. Nous passions sou- 
vent dans des canaux très-étroits, et le schooner, au lieu 
de suivre le milieu du chenal, venait sur l'un ou sur l'autre 
bord au moment le plus critique. Naturellement, « ce 
n'était pas leur faute. » Lorsque je réprimandai Charley 
sur sa manière de gouverner, il m'assura que le navire 
ne pouvait obéir à la barre lorsque, par le vent qu'il 
faisait, il portait tant de toile à l'arrière. Je fis donc loffer et 
amener la grande voile au bas ris, et soit qu'il n'eussent plus 
d'excuse raisonnable pour agir autrement, soit que nous 
eussions paré à une difficulté réelle , le bâtiment put 
suivre une route se rapprochant un peu plus de la ligne 
droite ; nous filions sur cette mer sans lames avec une 
rapidité qui donnait le vertige. 

L'n moment même nous pûmes craindre une catastrophe : 
devant nous se dressaient deux*hauts sommets de cristal 
à peine séparés par une distance de vingt brasses; il eût 
fallu dévier de notre chemin pour les éviter et je deman- 
dai à Dodge s'il se faisait fort de diriger la goélette à travers 
l'étroit passage; toujours prêt à courir au-devant du péril, 
il assuma volontiers cette responsabilité, mais quelle fut 
notre terreur en reconnaissant, trop tard pour tourner à 
droite ou à gauche, que ces blocs étaient deux fragments 
du même colosse et se réunissaient à quelques pieds 
seulement au-dessous de la surface de la mer ! Par bon- 
heur, la transparence de l'eau en dissimulait la profondeur 
réelle, mais la quille toucha deux fois dans ce terrible dé- 




Le Groënlandais }:ans en iS'>i. 



CHAPITRE VII. 71 

filé et pendant que le schooner jouait, avec une sorte d'hé- 
sitation, le dangereux rôle de traîneau, j'avoue que j'eusse 
voulu être à mille lieues du gaillard d'avant. 

En temps de loisirs, officiers et matelots s'amusaient fort 
de nos nouveaux hôtes, Hans était dans la jubilation et le 
laissait voir autant que le permettait sa stupide nature ; sa 
femme montrait un curieux mélange d'orgueil et d'ébahisse- 
ment, et tout écrasée par l'imprévu de sa nouvelle situation, 
elle semblait avoir contracté une grimace chronique; le 
marmot criait, hurlait, riait, comme tous ceux de son âge. 

Armés de seaux d'eau chaudie, de savons, de peignes, 
de ciseaux, les matelots se mirent en devoir de préparer 
ces intéressants personnages aux chemises rouges et autres 
bienfaits de la civilisation ; cette dernière partie du pro- 
gramme les ravissait d'aise : ils se pavanaient sur le pont 
avec l'air d'importance comique de nos petits garçons le 
jour de leur première culotte ; mais hélas ! l'eau et le sa- 
von ! . . . la femme, que les préparatifs avaient d'abord mise 
en belle humeur, commença à pleurer et à demander à 
son mari si c'était là un rite de la religion des hommes 
blancs, et l'expression de son visage indiquait qu'elle y 
voyait un mode de terrible torture. La cérémonie faite , le 
matelot qui remplissait le rôle de chambellan et ne parais- 
sait pas très-enthousiaste de cet accroissement de notre 
famille, les fourra pour la nuit parmi les toiles et les 
câbles des écubiers, tout en grommelant à demi-voix : 
« Là, du moins, ils seront utiles à quelque chose, ils ser- 
viront de doublure à nos bossoirs ! » 

La côte que nous suivions maintenant est des plus inté- 
ressantes pour un géologue : la formation Irappéenne de 
l'île Disco reparaît au cap York ; les rivages sont abrupts, 
élevés, déchiquetés, coupés de profondes gorges dont le 
pittoresque est encore augmenté par les nombreux fleuves 
de glace qui en remplissent les estuaires. L'un d'eux porte 
le nom de glacier de Pétowak; mesuré au moyen du loch 



72 LA MER LIBHE. 

et du chronomètre, il a plus de sept kilomètres de lar- 
geur. Les roches érupLives sont interrompues aucap Athol, 
au sud du détroit de Wolstenholrae, et les couches alter- 
nantes de grès et de trapp décomposé qui forment cette 
partie du littoral, me remettaient en mémoire les luttes 
périlleuses des années d'autrefois. A huit heures du soir, 
nous passions devant la baie de Bôoth qui fut, en 1854, 
mes quartiers d'hiver, lors de mon voyage en canot; aidé 
de ma longue- vue, je distinguais les rdchers au milieu 
desquels nous avions bâti notre hutte : ils ne me rappe- 
laient guère de souvenirs "heureux. . , 

Bientôt, le ciel se couvrit de nuages et la neige tomba à 
gros flocons. Le vent n'était plus qu'une faible brise, nous 
avancions par saccades, et laissant à notre droite le détroit 
de la BaJeine et l'île d'Hakluyt, nous nous trouvions, à 
cinq heures du soir, à cinquante-quatre kilomètres seule- 
ment du détroit de Smith; mais ici, nous rencontrâmes un 
épais champ de glace qui paraissait s'étendre au loin vers 
le sud-ouest; l'état de l'atmosphère ne nous permettant pas 
de l'examiner de plus près sans une grave imprudence, 
nous commençâmes à serrer le vent dans l'espoir d'at- 
teindre l'île de ISorihujiiberland et d'y chercher un abri 
jusqu'à ce que le temps devînt meilleur. Ces eflbrts n'eu- 
rent aucun succès, le vent tomba presque en calme, et 
nous fûmes, obligés d'aller à tâtons dans les ténèbres, 
tâchant de découvrir un iceberg et de nous y amarrer.: 
mais les vagues étaient trop fortes pour qu'une embarca- 
tion put tenir à la mer, et nous dérivâmes vers le nord, 
pendant toute cette terrible nuit ; par bonheur le champ 
de glace était poussé dans la même direction et nous cou- 
rions moins de risque de l'aborder. Nous écoutions avec 
une inquiétude facile à comprendre le clapotis de l'eau 
sur les brisants ; à plusieurs reprises nous en appro- 
châmes assez pour les voir, mais nous pûmes échapper 
sans avarie, attentifs que nous étions à profiter du moindre 



CHAPITRE VII. . 73 

souKle (le vent pour nous éloigner du péril. Une fois, par 
exemple, je pensai bien qu'il ne nous restait d'autre parti 
à prendre que celui de laisser porter et de donner tête 
baissée dans le danger, plutôt que de laisser le navire dé- 
river sur les glaces et les beurter de son travers, mais au 
moment critique le vent Iraîchit et nous pûmes mettre en 
panne pendant que le champ de glace glissait lentement 
loin de nous. 

Nos chiens avaient pratiqué une rude saignée aux pro- 
visions d'eau ; aussi , pendant la nuit , les hommes de 
quart firent fondre la neige qui couvrait le pont; nous pé- 
châmes aussi au filet quelques petits glaçons d'eau douce, 
et notre réservoir fut approvisionné pour quelques jours. 

Vers l'aube, le vent tourna au nord -est, dissipa les 
nuages et nous montra la terre; le cap Alexandre, dont 
les hautes falaises gardent l'entrée du détroit de Smith, 
paraissait à trente-six kilomètres tout au plus, et le cap 
Isabelle, qui en est éloigné de soixante-quatre, était visible 
sur la côt€ opposée. Cinglant vers le cap Saumarez, nous 
trouvâmes un chenal entre le champ de glace et le rivage, 
mais nous passâmes la plus grande partie du jour à mau- 
gréer contre le calme irritant pendant lequel un fort cou- 
rait de marée nous promenait alternativement au nord et 
au midi de la côte ; il nous fallait avoir presque constam- 
ment recours aux canots pour nous garer des icebergs très- 
nombreux dans ces parages et dont quelques - uns étaient 
de dimensions formidables. A la fin cependant, un bon 
vent nous poussa vers le détroit de Smith, but de nos désirs. 
Tournés vers le cap Isabelle , nous eûmes un instant 
toutes les bonnes chances pour nous, mais notre joie fut 
de courte durée : du haut des mâts on signala une 
immense banquise , et nous ne fûmes pas longtemps à 
l'atteindre. 

Ce pack était composé des plus énormes champs de glace 
que j'eusse jamais rencontrés ; courant du nord-est au 



7* LA MER LIBRE. 

sud-ouest, il barrait notre route vers le rivage occidentaL 
Plusieurs de ses glaçons s'élevant de deux à dix pieds au- 
dessus de la mer, mesuraient par conséquent une épaisseur 
totale de vingt à cent pieds. S'ils avaient été moins com- 
pactes, je me serais risqué à m'ouvrir un passage, mais 
dans l'état où ils se présentaient, le schooner eût marché 
à une perte assurée. 

Ces glaces paraissaient interminables : on ne découvrait 
plus d'espace libre dans la direction du cap Isabelle. Le 
vent, soufflant de terre, nous interdisait tout espoir du côté 
du nord-est et nous dûmes nous résigner à descendre au 
sud-ouest à la vaine recherche d'un chenal conduisant 
vers le nord. 

Mais nous fûmes bientôt délivrés de toute indécision : 
une affreuse tempête fondit soudain sur nous et ne nous 
laissa d'autre alternative que de tâcher d'atteindre la côte 
pour y trouver un abri ; notre position était des plus 
critiques ; le large champ de glace que nous avions dépassé 
la nuit précédente s'étendait sous le vent ; nous le voyions 
du haut du mât ; il nous coupait la retraite et nous enle- 
vait toute possibilité de courir vent arrière. 

Je copie sur mon journal le récit de nos terribles et in- 
utiles efforts. 

28 août, trois heures du soir. 

Effroyable ouragan. — En partie protégés par la côte, 
nous l'avons parcourue à la recherche d'un mouillage, 
mais à cause de l'abri de la terre, nous ne pouvions uti- 
liser le moindre pouce de toile. Nous sommes tout au 
plus à cinq kilomètres de l'île Sutherland , qui touche 
presque la partie sud du cap Alexandre, mais nous ne 
pouvons réussir à en approcher davantage ; nous portons 
trop peu de toile pour parvenir à serrer le vent, et ici, 
sous la côte, la brise ne souffle que par rafales. Tous nos 
efl'orts tendent à gagner le détroit qui sépare l'île du con- 



CHAPITRE VU. 75 

tinent. Je ne me suis pas couché depuis la veille de notre 
départ de Tessuissak, et pendant six jours, c'est à peine 
si de temps à autre j'ai pu dormir quelques minutes. S 
notre ancre peut mordre le fond une bonne fois, je répa- 
rerai mes nuits perdues ! 

J'aurais dû être plus avisé et me mettre moins tard en 
quête d'un abri. Un lourd nuage blanc (Jensen appelle cela 
une nappe) planait au-dessus du cap Alexandre et m'aver- 
tissait de l'orage, mais je ne pensais pas qu'il fût si près 
de nous envelopper. 

L'ouragan redouble. Je crains que nous ne soyons em- 
portés vers le large, partout obstrué de glace. 

29 août, midi. 

Calme complet sur la côte depuis une heure au moins. 
— La nappe du cap Alexandre est enlevée ; le ciel change 
tout à fait d'aspect du côté du nord ; les légers nuages que 
le vent poussait devant lui disparaissent et sont remplacés 
par des stratus. — Le plus fort du grain nous semble 
passé. 

Deux heures après midi. - 

Mon espoir de ce matin est bien déçu. La tempête hurle 
avec plus de furie que jamais ; nous nous trouvons en ce 
moment en dehors du cap Saumarez , à deux milles de la 
terre. Ayant manqué l'île Sutherland, nous descendions le 
long de la côte pour chercher une abri dans une baie pro- 
fonde située au-dessous, mais le vent, contournant le cap , 
nous a rejetés en arrière et nous essayons maintenant de 
nous traîner vers la terre pour mouiller dans une petite 
anse, ouverte non loin de nous, et tâcher d'y réparer nos 
voiles déchirées. — L'écume rejaillit sur le pont et le re- 
couvre d'une couche d'eau qui gèle instantanément; de 
longs glaçons pendent des agrès et des œuvres mortes; les 



7o LA MER LIBRE. 

soiibarhos et autres filins sont de l'épaisseur du corps d'un 
homme, et tout à l'enconlre des habitudes maritimes, nous 
venons de répandre des cendres sur le tillac. 

Je comprends aujourd'hui (ju'une serabable tempête 
ait forcé Inglelield à fuir le détroit de Smith (en 1852). Il 
lui aurait été impossible de continuer sa route, son stea- 
mer l'Isabelle eùt-il eu un moteur deux fois plus puissant. 
Sans les falaises qui nous protègent, nous serions poussés 
encore plus vite, et vers notre ruine, très-probablement. 

Les rafales qui tombent sur nous sont réellement ef- 
frayantes, et dans les accalmies qui les entrecoupent, sem- 
blent retremper leur rage pour nous assaillir de nouveau. 

Par bonheur, ces terribles grains ne durent pas long- 
temps, sans quoi notre toile, déjà presque en lambeaux 
et réduite aux plus petites dimensions possibles, s'en- 
volerait bientôt. 

La côte, qui ne nous abrite que par intervalles, est d'as- 
pect assez sinistre ; les falaises ont près de douze cents 
pieds d'élévation , et leurs sommets ainsi que les monta- 
gnes qui les dominent sont couverts de neiges récemment 
tombées. La tourmente les roule par-dessus les crêtes et les 
précipite sur nous en lourds tourbillons. Ce doit être un 
beau spectacle.... de loin. L'hiver sera précoce. En 1853, 
ces mêmes hauteurs, deux semaines plus tard, n'avaient 
pas encore revêtu leur blanc manteau. 

Dix heures du soir. 

La terre est tout aussi éloignée, et nous avons à peine 
changé de place depuis midi. Impossible de voir une scène 
plus magnifiquement terrible que celle qui se déploie 
autour de nous. — La tempête se rue sur nous avec la 
même colère ; les blancs talus du cap Alexandre s'éclairent 
d'une lueur sinistre et se découpent sur le nuage sombre 
qui couvre le ciel du Nord; au-dessus des falaises roulent 



CHAPITRE VIL 77 

et bondissent des tlots immenses de neige amoncelée ; les 
tourbillons la balayent des cimes des rochers et la font 
tournoyer follement dans les airs : chaque ravin, chaque 
gorge en verse à l'Océan des torrents épais qui, dans leur 
chute tumultueuse, ressemblent à l'embrun d'une cataracte 
gigantesque; çà et là, à travers la changeante nuée, les 
rochers noirs profilent un instant leurs arêtes aiguës pour 
disparaître aussitôt ; le glacier qui descend vers la baie 
est recouvert d'un éblouissant manteau dont les plis 
ondoient au souffle de la tempête ; le soleil descend lente- 
ment derrière l'horizon ténébreux. Mais c'est la mer surtout 
qui est étrangement sauvage et d'une sinistre splendeur ! 
Autour du cap, elle ne forme plus qu'une vaste étendue 
d'écume blanchissante ; l'eau, fouettée par l'ouragan , re- 
jaillit en gerbes immenses et retombe avec bruit sur les 
hauts sommets des icebergs. Mon crayon et ma plume 
sont également impuissants à décrire ces masses d'écume 
bouillonnant, palpitant sur la mer, se relevant ou s'abais- 
sant au gré de la tourmente et se dressant contre le ciel 
noir, où les nuages, échevelés et terribles, s'élancent à 
travers l'espace, sur les ailes de la tempête hurlante. 
La terre et la mer mugissent sourdement; l'air retentit de 
cris horribles, de plaintes désolées comme cette infernale 
clameur qui, dans le second cercle des damnés, fit pâlir le 
poëte de Florence, et les nuées de neige et de vapeurs, 
poussées par les rafales furieuses, montent et descendent 
et s'entre-choquent avec rage, « balayées par le formidable 
ouragan , » comme les pâles troupeaux d'ombres que la 
sentence du juge des enfers précipite dans le noir Tartare. 
Quel contraste entre le froid, l'horreur, le fracas du 
dehors et la douce chaleur, le calme qui règne autour de 
moi! J'écris dans la chambre des officiers; le poêle est 
chauffé au rouge, la bouilloire chante sa familière chanson. 
Jensen lit, et Mac Cormick, harassé de fatigue et d'aniiété, 
dort profondément ; Radclifle et Knorr lui tiennent compa- 



78 LA MER LIBRE. 

gnie. Le cuisinier nous apporte le café en chancelant ; je 
vais prendre du cœur en en buvant une tasse , puis j'irai 
relever Dodge, qui fait le quart, et l'enverrai à son tour 
jouir d'un peu de repos. 

Le pauvre cuisinier a eu bien du mal à arriver jusqu'à 
la cabine, sur les ponts glissants. 

« Je suis tombé plus d'une fois ; mais le commandant voit 
que je n'ai pas renversé le café. Ah ! il est fort, il est bon, 
il est chaud! D'un coup, il descendra jusqu'au fond de 
vos bottes ! 

— Mauvaise nuit sur le pont, maître coq! 

— Oh ! c'est affreux, monsieur. Je n'avais jamais vu si 
rude souffle de vent, et je navigue depuis quelque qua- 
rante ans ! Et il fait si froid, si froid ! la cuisine est pleine 
de glace, et l'eau a gelé sur mon fourneau ! 

— Tenez, cuisinier, voici une jaquette de laine bien 
épaisse, un vrai Guernsey; cela vous garantira du froid. 

— Merci, monsieur, » et il part avec sa conquête, mais 
encouragé par cette réception, il s'arrête au pied de l'es- 
calier. « Le commandant serait-il assez bon pour me dire 
où nous sommes? Ces messieurs se gaussent de moi. 

— Certainement, maître coq. La terre que vous voyez 
du pont est le Groenland. Ce grand cap est le cap Alexan- 
dre; au delà se trouve le détroit de Smith, et nous ne 
sommes qu'à quinze cents kilomètres du pôle Nord. 

— Le pôle Nord ! qu'est-ce que c'est que ça ! » 
Je le lui expliquai de mon mieux. 

« Merci, monsieur, mais pourquoi y allons-nous? pour la 
pêche ? 

— Non, mon ami, pour la science. 

— Oh ! voilà donc ! Et ils me disent que c'est pour la 
pêche. Merci, monsieur! » et replaçant son bonnet cras- 
seux sur sa tête chauve, qui n'en est pas beaucoup plus 
savante après ma réponse, il rentre en trébuchant par l'é- 
chelle du dôme en pleine tempête. Quelques loustics du 



CHAPITRE YII. 79 

bord avaient entretenu le bonliomme dans la pensée cjue 
nous allions pêcher des phoques. 



30 août, une heure du matin. 

Le vent souftle de l'est, et les grains deviennent plus fré- 
quents et plus lourds. Nous dérivons tantôt vers les ro- 
chers, tantôt vers la mer, et je crains que, si cet état 
de choses continue , nous ne soyons forcés de fuir devant 
le temps à sec de toile. Ce n'est pas une perspective ré- 
jouissante : un pack et des milliers d'icebergs sous le vent, 
et sous nos pieds un bâtiment que nous ne pouvons plus 
manœuvrer. Mac Cormick lutte courageusement et fait tous 
ses efforts pour atteindre la côte. 

Dix heures du matin. 

Nous avons atterri ce matin à trois heures, et mouillé par 
trois brasses de fond. L'arrière du "navire, tourné vers les 
rochers, a été fixé à ceux-ci par notre plus forte aussière; 
mais presque aussitôt un grain tomba sur le schooner 
avec tant de violence que, malgré nos voiles serrées, l'aus- 
sière cassa comme une ficelle, et il ne resta pour nous 
retenir que l'ancre du bossoir, avec l'ancre à jet, sur trente 
brasses de chaîne dehors. 

Et maintenant, heureux de cette sécurité relative, l'é- 
quipage se Vivre au repos; fatigués, usés par le froid et la 
lutte avec les éléments, nous en avons tous grand besoin. 
Je fais distribuer une bonne ration de café chaud, et quel- 
(lues-uns d'entre nous, oubliant déjà leur lassitude, veu- 
lent aller toucher cette terre de l'extrême nord. 

Huit heures du soir. 

Je reviens d'une longue et pénible ascension sur les 



80 LA MER LlliHE. 

falaises. Parvenu à douze cents pieds, je me suis arrêté 
pour examiner la mer; elle paraît libre jusque vers l'île Lit- 
tleton, d'où le pack s'étend sur les eaux du nord aussi loin 
(|ue le regard peut le suivre; du côté du cap Isabelle, il me 
semble que la mer est comparativement ouverte, mais, na- 
turellement, je ne puis voir le rivage; la glace a l'air d'être 
solide au-dessous du promontoire. En somme, quoique 
tout ceci ne soit pas fort encourageant, je tenterai le pasr 
sage au premier vent favorable. 

Ma petite excursion n'a pas été sans quelque danger. 
Au sommet de la falaise, un grain subit faillit me précipiter 
dans l'abîme et sans un }>loc de pierre auquel je m'accro- 
cliai je n'aurais pu continuer mes observations. Le même 
coup de vent emporta; le chapeau de Knorr qui montait 
avec moi et le fit tournoyer comme une plume sur la sur- 
face de la mer. — La scène étalée devant nous était , sur 
une plus vaste échelle, celle que j'ai essayé de décrire hier : 
une lutte sauvage et grandiose des éléments furieux. Bien 
loin au-dessous de nous, le schooner chancelait et se tor- 
dait sous la rafale, il tirait sur ses ancres comme une bête 
féroce sur ses chaînes. Les nuées de neige poudreuse tour- 
billonnant à travers les gorges de rochers le cachaient 
souvent à nos yeux; puis le calme se lit soudain, le blanc 
rideau s'abattit sur la mer et après avoir encore roulé pen- 
dant quelques minutes, notre petit navire reposa paisible- 
ment sur les eaux tranquilles, et, à labri de ses rochers 
protecteurs, s'endormit au soleil comme l'oiseau de mer 
qui retrouve son nid. 

Il reste sur les collines quehfues derniers vestiges de 
l'été; dans les vallées d'où la bise a balayé la neige, on 
rencontre yà et là de petites pelouses d herbe et de mousse 
vertes, et je cueillis un bou(iuet de mes vieilles connais- 
sances, les pavots , et de cette Saxifraga flagellaris dont les 
tiges velues font songer à des pattes d'araignée. La gelée et 
la neige n'avaient pas encore flétri leur aimable beauté. — 



CHAPITRE VII. 81 

La formation rocheuse de cette côte offre partout ce grès 
mélangé de trapp dont j'ai déjà fait mention. 

Mac Cormick a remplacé par une voile neuve notre 
vieille misaine partagée en deux, et a fait raccommoder la 
grande voile et le grand foc que l'orage avait mis en mor- 
ceaux. 

Une immense quantité de glaces a passé près de nous, 
mais nous sommes trop enfonces dans notre petit havre 
pour que des masses considérables puissent nous atteindre. 
Trois petits icebergs cependant viennent de s'échouer droit 
derrière le navire, et si nous chassions sur nos ancres, 
nous serions infailliblement jetés contre eux. 

Une véritable avalanche de vent tombe des falaises sur 
nous, et la bise se met à souffler presque continuellement 
au lieu de venir par bourrasques comme hier et ce matin. 
I^ température est de — 3' cent. 

J'ai fait jeter la drague, mais nous n'avons ramené du 
fond que deux échinodermes : Asterias grœnlandica et A. al- 
bula. L'eau fourmille de crevettes, parmi lesquelles abonde 
surtout le Crangon horeas; celui-ci mesure un pouce de 
long lorsqu'il a atteint toute sa croissance et sa cuirasse 
nuancée teinte la mer de pourpre violacé. 

31 août, huit beures du soir. 

La nuit se fait sur un jour de malheur, un jour de 
sinistre augure', je le pressens bien. Mon pauvre petit 
schooner est terriblement avarié. 

Hier au soir, après avoir fini d'écrire, je m'étais couché 
et je dormais profondément, lorsqu'on me réveilla sou- 
dain avec la nouvelle désagréable que nous chassions sur 
nos ancres. Mac Cormick manœuvra de manière à sauver 
celle du bossoir, mais notre ancre à jet fut perdue : elle' 
mordit dans un rocher au moment critique, et l'aussière 
s'étant rompue, nous fûmes drossés sur les icebergs qui, 

6 



82 LA MER LIBRE. 

je l'ai dit plus haut, s'étaient fixés derrière nous. La col- 
lision fut un vrai désastre ; l'embarcation de l'arrière vola 
en éclats, les murailles de la hanche de bâbord furent en- 
foncées, et l'avant du schooner pirouettant avec une grande 
violence, le bout-dehors du foc fut enlevé et le beaupré 
et le mât de misaine se fendirent à grand bruit ; je ne sais 
par quel miracle nous pûmes échapper, et dans ce triste 
état et à sec de toile, commencer à fuir devant le temps. 
Arrivés tout près d'un grand nombre d'icebergs et de la 
terrible banquise, il nous fallut faire un peu de toile, mais à 
peine la grande voile était-elle déployée qu'elle fut déchi- 
rée en mille morceaux : notre position était aussi critique 
que jamais; heureusement la tempête se calma peu à peu, 
nous nous efforçâmes de tenir le vent, et une fois encore 
nous revînmes dans le détroit de Smith; de nouveau le 
vent semble s'être apaisé, le ciel s'éclaircit du côté du 
nord, mais notre mâture ne nous permet plus de porter le 
foc et le grand hunier, fâcheux état de choses au mo- 
ment de nous engager dans le pack. 

Le thermomètre est à — 5° cent, et le verglas couvre les 
ponts; le pied glisse à chaque instant; les filins, les pou- 
lies, les étais, les drisses et tout le reste sont entourés 
d'une couche épaisse de givre et des glaçons d'un pied 
de longueur pendent des lisses et du gréement. S'ils 
font assez ;bon effet au soleil, ils nous parlent trop de 
l'hiver et ne sont guère une parure désirable pour un 
vaisseau. 

J'ai essayé, ce matin, d'atteindre le cap Isabelle , mais 
j'ai remonté le pack à l'endroit même où il nous avait 
déjà arrêtés ; quelques flaques d'eau libre s'étendaient en- 
core au milieu, mais nous, nous n'avons pu réussir à tra- 
verser la glace qui nous en séparait. La seule chance qui 
me reste est de suivre les côtes du Groenland , de m'at- 
tacher, pour ainsi dire, à la glace de terre et de profiter 
des moindres passages que le vent a pu pratiquer dans 



CHAPITRE VII. 85 

le détroit, pour tâcher de parvenir enfin sur le rivage op- 
posé. Je ne désespère pas d'y arriver, quoique , au premier 
abord, les difficultés paraissent insurmontables, vu l'é- 
norme quantité de glace amoncelée par les vents. J'ai 
l'œil sur Fog Inlet (l'entrée du brouillard), à trente-six 
kilomètres au-dessus du cap Alexandre, et j'essayerai d'at- 
teindre ce point pour y recommencer ma tentative. 

Le vent fraîchit maintenant, et sous les voiles au bas- 
ris, nous avançons quelque peu; mes pauvres matelots 
font une triste besogne : il est presque impossible de ma- 
nier les câbles roidis ; au-dessus de la ligne de flottaison , 
le navire est entièrement cuirassé de verglas. Trois de nos 
chiens sont morts, tués par le froid et par l'humidité. 

1" septembre, huit heures du soir. 

Nous avons encore été chassés du détroit. La brise souf- 
flait avec violence, et en virant de bord pour éviter un 
iceberg, la vergue de misaine cassa par le milieu ; inca- 
pables de porter d'autre toile qu'une voile d'étai aux bas- 
ris, nous fûmes encore une fois forcés de chercher un 
abri derrière notre ancien protecteur, le cap Alexandre. 
Mac Cormick répare tant bien que mal nos avaries et pré- 
pare le schooner pour de nouveaux combats. 

Les deux jours suivants se passèrent au milieu des mê- 
mes dangers; aussitôt que les espars furent réparés, nous 
rentrâmes dans le détroit ; le pack était toujours là et 
nous arrêtait encore, mais on voyait un assez grand espace 
de mer libre entre l'île Littleton et le cap Hatherton, et 
nous supposions qu'il s'étendait aussi au nord-ouest de ce 
dernier; malheureusement, une énorme quantité de glace 
était amassée en dehors de l'île, et les glaçons ne lais- 
saient entre eux que des chenaux étroits et en lignes bri- 
sées. Mais j'étais déterminé à traverser la banquise ; nous 



86 LA MER LIBRE. 

engageant dans la première ouverture qui se présenta, nous 
réussîmes à faire dix-huit kilomètres dans la direction 
nord-ouest, et lorsqu'il nous fut impossible de pénétrer 
plus loin, nous virâmes de bord, dans l'espérance d'at- 
teindre enfln l'espace ouvert au-dessus de l'île. 

Nous nous trouvions en plein champ de bataille; le 
courant était contre nous, et nous découvrîmes bientôt 
que la glace descendait rapidement le détroit ; les passages 
se refermaient les uns après les autres. Couverts d'autant 
de toile que nous en pouvions porter, nous travaillions vi- 
goureusement; mais, en dépit de tous nos efforts, nous 
fûmes forcés de reculer, ou plutôt d'essayer de le faire. Il 
était difficile de manœuvrer le schooner sans nos huniers 
de perroquet que nous avions perdus. Il nous fallut virer 
vent arrière, de crainte d'être écrasés par les glaçons, qui , 
se rapprochaient de plus en plus , mais l'espace était trop 
restreint, et nous faillîmes heurter notre bossoir de tribord 
contre un champ de glace de deux kilomètres de large; un 
choc était inévitable , et un instant de réflexion suffit pour 
me convaincre qu'il serait moins dangereux d'attaquer 
de front l'ennemi ; je fis mettre la barre au vent et je me 
préparai à aborder la glace, comme l'eût fait un vrai bélier 
de siège. A tous les points de vue ma position person- 
nelle était des moins agréables : j'avais dû monter sur la 
vergue de misaine pour mieux juger des chances qui nous 
restaient; le mât, déjà fendu , pliait sous mon poids et je 
m'attendais à ce que le choc, achevant de le briser, me 
précipiterait sur la glace la tête la première. Par bonheur, 
la membrure tint bon, mais la collision fut terrible ; elle 
fit voler en éclats le taille-mer et déchira l'armature de fer 
de l'avant comme du papier d'emballage. 

Et maintenant s'ouvrait pour nous une longue série de 
luttes désespérées, de luttes telles ([ue n'en avait jamais 
subies un schooner à voile. Mortellement fatigué des re- 
tards et des embarras de ces derniers jours, j'étais résolu 



CHAPITRE VII. 87 

à tout risquer plutôt que de reculer encore ; aussi long- 
temps que nous pourrions tenir la mer, je devais essayer 
d'arriver au cap Hatherton. 

Débarrassés des glaçons et nous faufilant par une passe 
étroite, nous parvînmes bientôt à une large nappe d'eau 
libre ; mais ce succès ne fut pas de longue durée , et en 
-moins d'une demi-heure la route devenait tellement tor- 
tueuse , que nous fûmes forcés de louvoyer encore et de 
tourner vers la terre ; pendant une partie de la journée 
nous continuâmes de même, virant sans cesse de bord, 
gouvernant à droite ou à gauche , pour éviter nos dange - 
reux voisins , et perdant en quelques minutes le terrain 
qu'il nous avait fallu des heures pour conquérir. 

L'espace dans lequel nous pouvions manœuvrer se ré- 
trécissait de plus en plus, les collisions devenaient aussi 
de plus en plus fréquentes; nous reculions toujours, et la 
glace se fermait du côté de la terre. Aucun chenal, pas 
même une trouée; il était trop tard pour retourner en 
arrière, la glace s'amassait avec une vitesse merveilleuse; 
au bout d'une heure, à peine si- de la dunette on pouvait 
voir çà et là quelque tache d'eau libre , et les glaçons accu- 
mulés pressaient le schooner comme des vis gigantesques; 
entièrement à la merci de ces formidables mâchoires, il ne 
nous restait plus qu'à attendre notre sort avec tout le 
calme et toute la résignation possibles. 

La scène qui nous entourait était aussi imposante que 
terrible. Si ce n'est dans les tremblements de terre ou les 
éruptions volcaniques , la nature ne déploie nulle part 
autant de. forces qu'au milieu des banquises des mers 
arctiques. Lorsque les vents ou les courants les chassent 
contre la terre ou tout autre obstacle résistant, les glaces 
s'entre-choquent avec la puissance d'impulsion propre à 
un poids de plusieurs millions de tonnes, et le désordre , 
les craquements, le fracas sont vraiment épouvantables. 

Nous nous trouvions au centre d'une des plus effrayantes 



88 LA MER LIBRE. 

de ces exhibitions des forces polaires et nous comprenions 
avec anxiété que le schooner allait devenir une sorte de 
dynamomètre. Lorsque les parois de ces immenses glaçons 
se brisaient l'une contre l'autre , de vastes débris étaient 
projetés en dehors, pour retomber à grand bruit dans la 
mer quand la pression s'exerçait du côté opposé, et tout 
autour de nous, la hauteur de ces décombres, amoncelés 
comme par les pulsations des glaces, dépassait celle de 
notre grand mât et nous disait la force de l'ennemi qui 
nous tenait en son pouvoir. 

Nous avions réussi à nous glisser dans un espace trian- 
gulaire formé par le contact de trois icefields^ et quoique 
absolument renfermés, nous pouvions nous tourner en 
toute liberté et nous croire à l'abri d'un danger immédiat; 
mais les coins des glaçons protecteurs furent bientôt em- 
portés, notre petit havre se rétrécit peu à peu, et conster- 
nés, à bout d'espoir, nous écoutions les grincements, les 
craquements horribles de la glace, nous en suivions les 
progrès avec terreur; elle approchait, elle touchait le 
navire. ^ 

Il gémit comme un mourant dans sa dernière agonie , 
et tremblant dans chacune de ses membrures, depuis les 
pommes des mâts jusqu'à la quille, il se tordit et se dé- 
battit comme pour échapper â son puissant adversaire ; ses 
flancs allaient céder; les rivures du pont se courbèrent 
en dessus et les coutures des bordages s'ouvrirent; je le 
croyais perdu ce pauvre schooner qui nous avait si bra- 
vement portés au milieu de tant de dangers, mais ses mu- 
railles étaient solides et ses couples résistants. La glace à 
bâbord agissant peu à peu sur ses œuvres vives, détermina 
une secousse qui nous fit tous chanceler et souleva le na- 
vire; les glaçons s'amassaient, se pressaient toujours; de 
leurs débris se formait graduellement un entassement im- 
mense autour et au-dessous de nous ; et comme si un mil- 
lier d'énormes crics eussent à la fois travaillé sous le 



CHAPITRE VII. 89 

bâtiment, nous le sentions s'élever doucement au-dessus 
de la surface de la mer. Je craignais maintenant qu'il ne 
finît par se coucher sur le côté, ou que les masses qui se 
dressaient au-dessus de notre accastillage ne vinssent à 
s'écrouler» et, retombant sur le pont, ne nous ensevelissent 
sous leurs décombres. 

Huit mortelles heures se passèrent dans ces angoisses. 

A la fin, un changement de marée et de vent mit tin à 
l'horrible position ; le monstrueux radeau qui encombrait le 
détroit dériva vers l'ouest; le changement de scène, quoique 
moins terrible, était magique encore; nous recommencions 
à espérer. Quelques petites flaques d'eau se formaient près 
de nous sur le champ de glace ; peu à peu le mouvement 
s'étendit jusqu'aux blocs qui nous emprisonnaient d'une si 
terrible manière ; mais dès que la pression diminua autour 
de nous, les débris qui soutenaient l'avant de la goélette 
furent précipités à la mer, la proue bascula à sa suite pen- 
dant que l'arrière se dressait dans les airs. Nous restâmes 
immobiles pendant quelques minutes, puis le grave péril 
auquel nous avions été exposée, vint nous menacer encore ; 
un vaste champ de glace heurta le bord extérieur de celui 
qui nous retenait, se rapprocha peu â peu, et de nouveau 
la goélette fut remise à la gêne. Par bonheur cette terrible 
torture ne dura pas longtemps, l'ennemi s'éloigna en tour- 
nant sur lui-même; la pression cessant instantanément, 
le navire retomba dans l'eau en oscillant d'avant en ar- 
rière et de droite à gauche, et fut longtemps agité d'un 
roulis formidable pendant que la glace, cherchant à re- 
trouver son équilibre, plongeait avec bruit dans la mer et 
se vautrait près de nous avec une sauvage énergie. 

Délivrés enfin du péril le plus immédiat, nous fîmes 
tout notre possible pour nous dégager au plus vite des 
débris de cet affreux champ de bataille; notre premier soin 
fut d'examiner sommairement les avaries du bâtiment : la 
cale se remplissait d'eau à vue d'œil, le gouvernail était 



90 LA MER LIBRE. 

fendu» il avait deux aiguillots cassés; l'étambot était en- 
levé et des morceaux de l'étrave et de la quille flottaient 
le long du bord ; suivant toutes les probabilités , nous 
étions en voie de sombrer; notre premier devoir était de 
recourir aux pompes. 

Nous restâmes plusieurs heures au milieu des glaces, 
torturés par le doute et l'incertitude; nous ne pouvions 
manœuvrer qu'avec les plus grandes précautions ; l'état 
déplorable du schooner exigeait des ménagements infinis; 
il n'aurait pu supporter* de nouveaux chocs. Impossible 
d'aller en avant à cause de la banquise ; il était absolument 
nécessaire de nous diriger vers le rivage et d'y chercher 
un abri. Le gouvernail était hors de service, et nous fûmes 
obligés de nous diriger à Taide d'un long espars godillant 
à l'arrière. 

Le vent soufflait de plus en plus de l'est et dispersait les 
glaces autour de nous; quoique par moments nous fus- 
sions tout à fait bloqués et même une fois étroitement 
pinces , nous parvînmes , en profitant des occasions et des 
moindres fissures, à nous glisser en dehors de la ban- 
quise, et après vingt heures d'anxiété, nous arrivions 
dans une mer relativement ouverte; nous mîmes le cap 
sur la baie de Hartstène, où nous pûmes trouver un assez 
bon mouillage. 

Les avaries du schooner étaient moindres que nous ne 
l'avions d'abord pensé; un examen soigneux nous prouva 
qu'aucun couple n'avait cassé et que les coutures s'étaient 
presque refermées. Une fois assurés que nous ne courions 
plus risque de sombrer, je ne gardai que les hommes né- 
cessaires à la manœuvre des pompes, et j'envoyai tous les 
autres se livrer à un repos dont ils avaient si grand be- 
soin; nous étions tous brisés de fatigue. 

Le lendemain, on procéda à une inspection encore plus 
minutieuse; la coque du bâtiment ne nous paraissait plus 
de force à se mesurer avec les glaces, mais en nous risi- 



CHAPITRE VII. 91 

gnant à vider la cale pendant une heure sur quatre, elle 
pouvait encore tenir la mer. 

Nous nous hâtâmes de faire toutes les réparations possi- 
bles ; il aurait fallu mettre le navire à sec, mais nous n'y 
pouvions songer dans l'état actuel des glaces et de la tem- 
pérature; le gouvernail ne tenait plus que par un aiguil- 
lot, et défiait toutes les réparations possibles. 

Pendant que Mac Cormick pansait de son mieux les bles- 
sures du pauvre schooner, je me rendis sur la baleinière 
à l'île Littleton pour voir ce que la glace était devenue de- 
puis notre passage. Il nous fut assez difficile d'atteindre 
notre destination par le peu de brise qu'il faisait; mais, 
une fois à terre, je vis avec plaisir qu'un assez vaste espace 
d'eau libre se montrait le long de la côte jusqu'au cap 
Hatherton; à l'ouest et au nord-ouest la banquise parais- 
sait encore plus épaisse qu'auparavant. Reconm[iencer les 
vaines tentatives des derniers jours eût été une folie in- 
signe, même avec un bon vent et un navire solide : il nous 
fallait renoncer à cette seule chance de parvenir aux ri- 
vages de l'ouest. 

Nous fûmes assez surpris de trouver un renne profondé ■ 
ment endormi sur un lit de glace; la carabine de Dodge 
priva l'île désolée de son unique habitant, qui alla peu- 
pler notre garde-manger. Jensen et Hans, de leur côté étant 
descendus à terre, rencontrèrent une douzaine de ces ani- 
maux; ils en tuèrent deux avant que le troupeau alarmé 
eût pu gagner la montagne. 

Le vent ne se levait pas, mais nous n'avions pas le loisir 
de l'attendre, et le lendemain nous repartions de nouveau ; 
cependant tous mes efforts pour doubler l'île Littleton 
furent vains ; la glace s'était amassée sur ce point. L'air 
était très-calme, circonstance des plus alarmantes puisque 
la température descendait au-dessous de — 10" G. et que 
nous étions en grand danger d'être subitement yelés en 
pleine mer; une tempête de neige vint encore ajouter à ce 



92 LA MER LIBRE. 

péril, mais nous continuâmes toujours notre hasardeuse et 
glaciale besogne ; il fallait nous louer à l'aide du cabestan 
et du guindeau avec des lignes à baleine et des aussières ; 
nous perdions souvent le peu d'avance que nous avions 
gagné à grand'peine , et souvent nous étions rudement 
pressés entre les glaçons et nous finîmes par nous trouver 
de nouveau tout à fait bloqués ; la glace nouvelle se for- 
mait rapidement, et je dus m'avouer que la saison de la 
navigation était close. Rester vingt-quatre heures de plus 
dans la banquise, c'était m'emprisonner volontairement 
pour tout l'hiver; aussi après deux jours de fatigues et de 
travaux inutiles, je me décidai à retourner en arrière; déjà 
la retraite était fort périlleuse, mais dans ces mers polaires 
on apprend le courage et la patience. JiC succès couronna 
nos efforts, et par une brise favorable nous rentrions dans 
la baie de Hartstène; je fis mettre le cap sur un petit groupe 
d'îles déchiquetées qui en barrent le fond, et nous fau- 
filant à travers une des passes qui les séparent, nous 
nous trouvâmes dans une jolie petite anse où l'on jeta 
l'ancre. 

Le jour suivant, je fis haler le navire encore plus près 
du rivage et je l'amarrai aux rochers. 

L'équipage avait manœuvré avec un zèle mêlé d'anxieuse 
incertitude, et lorsque j'annonçai mon projet d'hiverner 
dans ce lieu, mes gens accueillirent cette communication 
avec la plus grande joie. Ils avaient cruellement souffert, 
et un long repos leur était indispensable ; ils voyaient de- 
puis plusieurs jours, et je l'avais lu sur leurs visages avant 
de vouloir me l'avouer, qu'il était décidément trop tard 
pour cette année; mais certes, si nous eussions encore eu 
le moindre espoir de réussir à traverser le détroit, ma 
vaillante petite troupe m'aurait suivi dans ces nouvelles 
luttes avec son énergie et sa gaieté accoutumées. J'aime 
à le dire hautement, pendant ces longues heures de périls 
et de peines , ils n'ont jamais tremblé en face du danger ; 



CHAPITRE VIL 93 

ils ont bravement témoigné de tout ce cpi'un homme de 
cœur peut endurer sans se plaindre. 

Le lecteur peut comprendre l'amère déception que me 
causait l'impossibilité de traverser le détroit. Comme je 
l'ai déjà dit, j'avais espéré atteindre la côte occidentale et 
y trouver un port entre le 79' et le 80* degré de latitude; je 
ne savais que trop combien étaient maintenant compromi- 
ses mes chances de succès pour un voyage en traîneau ; de 
plus, et c'était ma plus vive douleur, mon pauvre navire 
avait tellement souffert, que je ne pensais pas pouvoir re- 
nouveler mon entreprise l'année suivante. 




CHAPITRE VIII. 



Le port Foulke. — Préparatifs pour l'hiver. — Travaux scientifi- 
ques. — Notre observatoire. — Le navire jeté sur la côte. — Les 
chasseurs. — Nous scions une crique. — La glace nous entoure. 



En l'honneur de mon ami feu William Parker Foulke de 
Philadelphie, un des premiers avocats et des plus chauds 
soutiens de mon entreprise, notre lieu de refuge reçut le 
nom de Port Foulke. C'est une petite anse bien abritée de 
tous les vents, si ce n'est de celui du sud-ouest, mais nos 
récentes aventures ne nous avaient pas appris à redouter ce 
dernier, et un groupe d'icebergs, échoués à l'entrée du port, 
nous défendait des champs de glace flottante. J'aurais cer- 
tainement préféré Fog Inlet (le Havre des Brouillards), où, 
sous tous les rapports, nous nous fussions trouvés mieux 
que le docteur Kane au Port Rensselaer, et où il n'était 
pas probable que les glaces nous eussent retenus beaucoup 
plus longtemps qu'au Port Foulke : mais nous n'avions pas 
à choisir; nous étions sûrs, du moins, que nous pourrions 
de bonne heure sortir de notre prison l'été suivant et que 
notre schooner ne courrait pas le risque d'être pris dans 
le piège où est resté le navire VAdvance; en outre, le gibier 



CHAPITRE VIII. 97 

paraissait abondant, et nous n'étions pas gens à dédaigner 
cette ressource. 

A quinze kilomètres nord-est du cap Alexandre, nos quar- 
tiers d'hiver étaient éloignés de ceux du docteur Kane de 
trente-six seulement en latitude et de cent cinquante en 
contournant les côtes. Port Foulke est une petite crique 
bien enfoncée dans une chaîne de rochers escarpés, à l'as- 
pect lugubre, aux falaises de syénite d'un brun rouge som- 
bre ; au fond de la baie, cette chaîne est interrompue par une 
série de terrasses. Elle se termine à une de ses extrémités 
par trois petits îlots qui figurent dans mon journal sous le 
nom des Trois Jouvenceaux, et qui portent sur ma carte 
ceux de Knorr, Radcliffe et Starr. 

La glace se referma bientôt derrière nous. 

Je m'occupai sans retard de tout organiser pour l'hiver- 
nage : navire d'abord, équipage ensuite; sans doute, la 
science ne fut pas oubliée, mais il fallait surtout pourvoir 
au plus pressé; il y avait fort à faire, heureusement je n'en 
étais pas à mon premier voyage arctique. 

MM. Sonntag, Radcliffe, Knorr et Starr se chargèrent des 
recherches scientifiques qu'il nous était possible d'entre- 
prendre. Jensen, Hans et Pierre formèrent le corps spécial 
des chasseurs de l'expédition. Sous les ordres de M. Dodge, 
une escouade, comprenant la majeure partie de nos hom- 
mes, descendit la cargaison dans les canots et la transporta 
au rivage, d'où, au moyen d'une grue improvisée, on la dé- 
posa sur une des, terrasses inférieures, à trente pieds au- 
dessus de la marée haute, dans un magasin construit en 
pierres sèches et recouvert de nos vieilles voiles. Cette opé- 
ration présenta de graves difficultés : l'eau étant peu pro- 
fonde, la berge très-inclinée et la glace trop récente pour 
porter un traîneau, il fallut former et entretenir un canal 
pour le va-et-vient continuel des bateaux entre le navire et 
le rivage!— Mac Cormick et le charpentier, aidés du reste de 
bras disponibles, préparaient le schooner pour son longsom- 

7 



98 LA MER LIBRE. 

meil d'hiver : les voiles lurent détachées, les vergues des- 
cendues, le haut des mâts bien enveloppé et le pont couvert 
d'un toit de planches formant une chambre de huit pieds de 
hauteur vers le faite et de six et demi sur les côtés ; une 
tenture de papier goudronné en cachait tous les jomts; 
quatre fenêtres servaient à la ventilation et permettaient à 
la lumière d'entrer aussi longtemps qu'elle le pourrait. 
Entre les ponts, la besogne ne manquait pas : la cale 
planchéiée, raclée, lavée à l'eau de chaux, fut convertie 
en cabine pour l'équipage; on installa le poêle de la cui- 
sine au centre de la pièce, sous la grande écoutille à laquelle 
fut adapté un appareil très-simple pour fondre la neige et 
la glace ; ce n'était autre chose qu'un long cylindre double 
en fer galvanisé et chauffé par la cheminée du fourneau ; 
une énorme baril recevait l'eau claire et très-pure qui en 
découlait sans cesse : notre fondeuse, comme nous l'appe- 
lions, fournissait largement à tous les besoins du bord. 

Le l" octobre, tous nos préparatifs furent terminés et 
nous pendions avec une certaine solennité la crémaillère 
dans nos quartiers d'hiver; le festin fut des plus présen- 
tables, assurément : pour relevé de potage, on nous servit 
un saumon d'Upernavik, et la table pliait sous le poids d'un 
plantureux cuissot de renne , llanqué de gibelottes de lapin 
et de pâtés de gibier. 

En vérité l'état de notre commissariat aux vivres nous 
rassurait contre la venue de l'hiver. Accrochés aux haubans 
transformés en étal , une douzaine de rennes attendaient 
leur tour, et nombre de lapins et de renards étaient sus- 
pendus aux agrès. L'appétit formidable et les estomacs 
vigoureux que nous assuraient l'air vivifiant et nos rudes 
labeurs, pouvaient se déclarer satisfaits du présent et 
confiants dans l'avenir. Nos Nemrods revenaient rarement 
bredouilles: ils rencontraient fréquemment des troupeaux de 
quinze à cinquante rennes, et Jensen, qui, pendant plu- 
sieurs jours , campa sur le terrain de chasse , avait déjà 



CHAPITRE VIII. 99 

caché, selon la méthode esquimaude, la chair d'une 
vingtaine de ces animaux, sans compter tous ceux qu'il 
expédiait à bord; moi-même j'en tuai trois dans une heure. 
Toutes ces provisions n'étaient pas de trop, et nos chiens y 
faisaient de terribles brèches. Nous conformant à l'usage 
indigène, nous ne leur donnions à manger que tous les 
deux jours , mais les privations et les fatigues du voyage 
avaient sans doute accru leur voracité naturelle, et il ne 
leur fallait pas moins d'un renne à chaque repas. 

Mon journal revient sans cesse, avec une impatience 
croissante, sur le vent du nord-est, qui nous harassait 
outre mesure pendant cette période. Enfin, je pus rempla- 
cer par d'autres majuscules les deux malheureuses initiales 
N. E. que je ne me lassais d'inscrire uniformément dans 
mon livre de loch ; mais ce fui, hélas ! le seul avantage de 
notre changement de situation. Une forte brise du côté op- 
posé du rumb fit éclater la glace nouvelle qui s'était for- 
mée autour de nous et jeta le schooner à demi fracassé 
sur la côte rocheuse; position éminemment désagréable et 
dont nous ne pûmes sortir sans beaucoup d'efforts et de 
fatigues. 

Mais ces débuts de notre hivernage ne doivent pas me 
faire oublier notre astronome et son petit corps d'armée. 
Entre l'officier de service et M. Sonntag s'était établie une 
lutte incessante d'intérêts rivaux : tandis que l'un s'éver- 
tuait à mettre le bord sur un bon pied et à faire bien gar- 
nir le garde-nianger, l'autre tâchait de lui subtiliser le plus 
d'hommes possible pour aider à ses préparatifs ; et je dois 
avouer que nos matelots accouraient avec plus d'entrain à 
la voix du suivant d'Épicure qu'à celle du disciple de Co- 
pernic. Un appel à l'autorité supérieure décidait la question 
en faveur de la besogne la plus urgente, et en tenant la 
balance aussi équitable que faire se pouvait, entre les né- 
cessités de la vie matérielle et celles des labeurs scientifi- 
ques, nous parvînmes, tant que le jour dura, à poser avec 



100 LA MER LIBRE. 

succès les bases d'observations très-délicates , aussi bien 
qu'à assurer la santé et le bien-être de l'équipage. 

Dès que la glace fut assez forte pour nous porter, nous 
procédâmes à l'examen et au sondage de notre baie; pen- 
dant ce temps, on construisait un joli petit observatoire 
sur la terrasse inférieure, tout près de nos magasins. C'é- 
tait une charpente de huit pieds en carré et de sept en 
hauteur, tendue de grosse toile recouverte de neige et 
doublée à l'intérieur de peaux d'ours et de rennes. Nous 
y installâmes notre beau pendule , et Sonntag et Radclifïe 
passèrent un mois presque entier à en compter les vibra- 
tions : il marchait admirablement. On le remplaça, plus 
tard, par le raagnétomètre, monté sur un piédestal aussi 
simple qu'ingénieux. Deux barriques défoncées furent po- 
sées bout à bout sur le roc solide, et le cylindre ainsi formé 
ayant été rempli de... fèves, spules provisions que la gelée 
eût encore respectées, on y versa de l'eau en quantité suf- 
fisante , et par — 24' ^ C. , nous eûmes une élégante co- 
lonne, parfaitement solide et qui nous servit pendant tout 
l'hiver, le feu étant rigoureusement exclu de ce sanctuaire 
de la science'. 

La plupart de nos thermomètres , ceux à alcool surtout, 
furent installés sous un abri commode, élevé près de l'ob- 
'servatoire : on les examinait heure par heure, à un jour 
donné de la semaine , et trois fois par jour dans Tinter- 
valle; un autre thermomètre était lîxé à un poteau au- 
dessus de la glace ; on en relevait la température toutes 
les deux heures. M. Dodge se chargea de mesurer régu- 



1. c'est ici le lieu de rappeler que toutes les observations auxquelles don- 
nèrent lieu le pendule, le magnétisme et autres branches de la physique 
du globe, furent à mon retour adressées à l'institution Smithsonienne à 
Washington et soumises au contrôle de M. Charles Schott, ingénieur hydro- 
graphe des Élats-Unis, à qui je suis redevable de la plus active et de la 
plus utile coopération, tant pour élaborer et discuter mes matériaux, que 
pour préparer leur publication dans les Contributions Smithsoniennes, re- 
cueil auquel je dois renvoyer le lecteur. (H.) 



CHAPITRE VIII. 101 

lièrement l'épaisseur de la couche qui recouvrait la mer, 
et le télescope fut monté à côté du navire, sous une coupole 
fabriquée d'éclats de glace et de neige. 

Mais le vent ne nous laissait aucun repos ; il tourna en- 
core au sud, fondit et brisa la glace et nous poussa sur les 
rochers ; une seconde fois il fallut scier un bassin pour le 
schooner et l'y haler à force de bras , opération d'une lon- 
gueur et d'une difficulté inouïes. La glace était pourrie 
et tellement endommagée par la pression qu'elle cédait 
sous nos pieds; peu d'entre nous échappèrent à une im- 
mersion plus ou moins prolongée ; mais les secours ne 
manquaient pas et ces désagréables accidents n'eurent au- 
cune suite fâcheuse. 

La situation du bâtiment était assurément fort inquié- 
tante, désespérée même dans l'esprit de quelques-uns ; 
mais ce grave souci , non plus que nos plongeons répétés 
lorsque la glace se brisait sous nos pieds, ne pouvait rien 
sur l'inaltérable bonne humeur de tous. Je dois cependant 
en excepter deux individus possédés d'un sérieux vrai- 
ment burlesque qui ne les mettait guère en état de nous 
rendre de bons services. L'un d'eux, avec le plus grand sé- 
rieux et une somme énorme d'énergie mal dirigée, se mit 
un jour à découper à la hache mon meilleur grelin de 
neuf pouces, qui ne faisait mal à personne; tandis que 
l'autre, également solennel , cassait mes rames en repous- 
sant des éclats de glace qui ne nous gênaient en rien. Seul 
avec son courage, et armé d'un mât à mesurer les marées, 
instrument qui avait coûté deux jours de travail à Mac Gor- 
mick, il s'efforça d'éloigner le schooner des rochers qui le 
menaçaient de leur voisinage. Le malheureux n'échappa à 
la juste colère de l'officier de manœuvres qu'en se préci- 
pitant dans la mer à la suite des débris qu'il avait faits. Il 
se débattait dans l'eau glacée pendant qu'on le consolait en 
lui criant que les crustacés auraient à préparer un beau 
squelette pour la collection du commandant. I^a tempéra- 



102 LA MER LIBRE. 

tiire heureusement ne dépassait guère le point de congéla- 
tion, et l'aventure finit sans autre résultat qu'une légère 
pleurésie pour un des sauveteurs et quelques accès de 
rhumatisme pour le destructeur de mes rames. 

Le succès vint enfin couronner nos efforts et mettre 
un terme à nos longues anxiétés pour le navire; une fois 
de plus il fut en sûreté. Le vent tomba complètement, le 
thermomètre descendit à 21" ^ G. au-dessous de zéro, et 
la glace, maintenant épaisse et solide, nous protégea dé- 
sormais contre le retour de semblables dangers; nous pou- 
vions courir sans crainte sur la baie. Jensen et Pierre 
avaient déjà fabriqué les harnais pour les chiens, et, le 
jour même, je fis ma première promenade en traîneau; 
mes coursiers se trouvaient dans les meilleures conditions 
de force et de santé ; impossible de voir un plus bel atte- 
lage, et je n'étais pas moins satisfait de l'habileté de son 
conducteur Jensen. Un entrain général était à l'ordre du 
jour; la glace étant désormais bien scellée au rivage, l'en- 
tretien d'un canal pour les embarcations devenait inutile, 
et, profitant de la libre communication avec la terre, les 
chasseurs se mettaient allègrement en campagne dès les 
premières heures du matin. 

Le jour suivant, les grelins au moyen desquels nous 
étions amarrés furent enlevés avec précaution et posés sur 
des blocs de glace ; nous nous taillâmes dans cet albâtre 
polaire un escalier descendant du pont à la plaine gelée, 
et une épaisse chute de neige nous fournit les matériaux 
d'un mur dont nous entourâmes le bâtiment pour le pré- 
server du vent et des froids excessifs. Les attelages étaient 
incessamment occupés à recueillir les rennes qu'on avait 
cachés en divers endroits, et lorsque tout fut rapporté à 
bord , nous pûmes regarder avec un certain contentement 
notre provision d'excellentes viandes fraîches. 

Le schooner dormait chaudement couché dans son ber- 
ceau de glace, et il n'était plus besoin de service de bord; 



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CHAPITRE VIII. 103 

le quart de terre, un officier et un matelot, suffisçiit ample- 
ment ; la journée ordinaire qui commence à minuit, rem- 
plaça la journée de mer qui commence à midi ; nous 
franchissions la ligne qui sépare la lumière de l'été de 
la sombre obscurité du long hiver polaire; et nous nous 
préparâmes bravement à cette lutte contre les ténèbres, 
en hommes résolus à leur opposer une énergie à toute 
épreuve et une bonne humeur inaltérable. Le caractère 
personnel de mes associés était d'un bon augure pour 
l'avenir : il présentait des nuances assez différentes pour 
bannir l'uniformité de nos relations quotidiennes , et ce- 
pendant leur union, leur esprit de corps me garantissaient 
la durée de cette parfaite harmonie qui résulte du con- 
sciencieux accomplissement du devoir de chacun. 

Le 15 octobre, le soleil disparaissait pour quatre longs 
mois derrière les collines méridionales; nous ne pûmes 
parler d'autre chose le soir, et je lisais facilement sur les 
traits de mes compagnons que leurs pensées le suivaient 
dans sa course vers le sud. Un voile de tristesse s'abais- 
sait sur la table autour de laquelle nous étions groupés ; 
pendant les cinq dernières semaines nos soucis et nos 
travaux nous avaient laissé à peine remarquer le déclin du 
jour; il s'était évanoui lentement, et la morne nuit arctique 
qui succédait aux ombres grandissantes , nous faisait 
maintenant sentir pour la première fois que nous étions 
vraiment seuls dans le désert Polaire. 




CHAPITRE IX. 



Le coucher du soleil. — Nos attelages. — Le glacier du frère John. 
La chasse. —Gisements de tourbe. — Les tombes des Esquimau.x. 

— Remarque sur la putréfaction des corps. — Sonntag fait l'as- 
cension du glacier. — Hans et Peter. — Les chiens esquimaux. 

— Exploration du glacier. — Le jour de naissance de Mac Cor- 
mick. 



16 octobre. 

Le dieu de la lumière repose sous la Croix du Sud; il ne 
décrit plus au-dessus des montagnes sa courbe surbaissée ; 
mais ses rayons d'or s'attardent sur les hautes cimes et le 
jour s'arrête encore comme un amant sur le seuil de la 
maison de la bien-aimée. Les étoiles aux doux yeux pâ- 
lissent à l'approche de la froide reine des ténèbres; elle 
accomplit sa ronde majestueuse dans la nuit solennelle, 
ses tresses d'argent balayent les mers et les vagues tour- 
mentées se calment, comme un visage souriant touché par 
la main de la mort. 

L'hiver et les ténèbres s'abaissent graduellement sur 
nous ; mais neuf heures de crépuscule par jour nous per- 
mettent encore bien des travaux en plein air. Mes arrange- 
ments pour la santé et le confort de notre intérieur sont 
terminés, mon système de discipline et d'économie do- 



CHAPITRE IX. 105 

mestique marche à merveille, et j'ai la certitude que les 
rouages du petit monde qui gravite autour du schooner 
emprisonné, fonctionnent doucement et sans encombre. Je 
me sens donc beaucoup plus de liberté et je vais me lan- 
cer dans quelques courtes explorations , pendant que le 
crépuscule dure encore; aussitôt qu'il m'a été possible, 
j'ai mis mes gens à l'œuvre'pour préparer les divers objets 
nécessaires à nos campements. Tout est en ordre depuis 
quelques jours , mais l'état de la température ne nous a 
permis que de courtes absences et nous glissons insensi- 
blement dans la nuit. 

J'ai fait aujourd'hui une course animée , excitante , et 
j'ai bien rempli ma journée. Parti en poste d'assez bonne 
heure et conduit par maître Jensen , j'ai remonté un fiord 
de dix kilomètres de longueur sur trois à six de largeur, 
qui est situé au nord de notre anse, et forme le fond de 
la baie de Hartstène. Le départ a été superbe. Un beau 
traîneau et douze chiens! Ils sont tous en parfaite santé et 
courent comme l'éclair; mon traîneau groënlandais sil- 
lonne la glace avec une célérité qui donnerait le vertige 
à des nerfs mal exercés. J'ai franchi onze kilomètres en 
vingt-huit minutes , sans le moindre temps d'arrêt pour 
souffler ! ils ont refait la même route en moins de trente- 
trois. Sonntag et moi luttions de vitesse, et je l'ai gagné 
de quatre minutes. Ah ! si mes amis de Saratoga ou de 
Breeze-pointe pouvaient de loin contempler ces coureurs 
d'un nouveau genre ! Point n'est besoin de les éponger 
ou de les bouchonner : on les attelle au moyen d'un seul 
trait de dimension variable ; les plus longs sont les meil- 
leurs, ils ne s'emmêlent pas si facilement; le tirage des 
chiens placés sur les côtés en est beaucoup plus direct, 
et si vos coursiers vous entraînent sur la glace amincie , 
vos chances d'échapper au plongeon sont en proportion de 
la distance qui vous sépare d'eux. Les traits étant ordi- 
nairement de même longueur, les chiens courent côte à 



106 LA MER LIBRE. 

côte, et s'ils sont bien attelés, leurs têtes se trouvent sur 
la même ligne droite; les épaules des miens sont juste à 
vingt pieds de la partie antérieure des patins. Les animaux 
les moins vigoureux sont placés au milieu et l'attelage en- 
tier est dirigé à droite ou à gauche suivant le côté où le bout 
du fouet touche la neige ou frappe les chefs de file s'ils 
n'ont pas tout de suite compris l'avertissement. On saide 
bien de la voix, mais ce n'est que sur le fouet qu'on peut 
réellement compter, votre influence sur l'attelage étant en 
raison directe de la manière dont vous savez le manier. Le 
fouet esquimau a toujours quatre pieds de plus que les traits 
et se termine par une mince lanière de nerf durci avec 
laquelle un habile conducteur fait couler le sang à volonté; 
il sait même indiquer d'avance l'endroit où il touchera le 
réfractaire. Pendant notre course d'aujourd'hui, Jensen me 
montrait un jeune chien qui venait de mettre sa patience 
à une rude épreuve : « Vous voyez cette bête, me disait-il 
en mauvais anglais; je prends un morceau de son oreille ! » 
et comme il parlait encore, le fouet claquait dans l'air, le 
nerf s'enroulait autour du petit bout de l'oreille, et l'enle- 
vait aussi proprement que l'eût fait un couteau. 

Ce fouet n'est autre diose qu'une mince bande de cuir 
de phoque non tanné et plus large à son extrémité anté- 
rieure ; le jnanche a tout au plus deux pieds et demi ; le 
peu de poids de cet instrument le rend très -difficile à 
manœuvrer et le mouvement de poignet nécessaire pour 
enrouler la courroie autour du but est singulièrement pé- 
nible et demande de longs et patients exercices. Ma per- 
sévérance a été récompensée, et si le malheur voulait que 
j'y fusse contraint, je ne reculerais pas devant la tâche, 
mais j'espère n'être pas forcé à utilfser souvent le talent 
que je viens d'acquérir ! 

Entre tous les durs métiers, je n'en connais pas de plus 
rude : le fouet doit sans cesse retentir et s'il n'est impi- 
toyable, il devient complètement inutile. Les chiens ne sont 



CHAPITRE IX. 109 

pas longtemps à reconnaître la force ou la faiblesse de leur 
conducteur : ils le jugent eu un instant et courent où il 
leur plaît dès qu'ils ne sont pas parfaitement assurés que 
leur peau est à la merci du maître. Un renard traverse la 
glace, — ils trouvent les traces d'un ours, — ils éventent un 
phoque ou aperçoivent un oiseau et les voilà franchissant 
les neiges amoncelées et les hummocks, dressant leurs 
courtes oreilles , relevant en trompette leur queue touffue 
et s'élançant comme autant de loups à la poursuite du 
gibier. Le fouet tombe sur eux avec une énergie cruelle, 
oreilles et queues de s'abaisser, chiens de rentrer dans la 
bonne voie, mais malheur à l'homme qui se laisse dé- 
border! — Jensen lui-même a failli avoir le dessous, et n'a 
pu vaincre leur obstination qu'après avoir arraché un gé- 
missement de douleur à presque tous les chiens de l'atte- 
lage. Ils couraient après un renard et nous menaient droit 
sur la glace nouvelle; le vent renvoyait le fouet à la figure 
du conducteur , et ce ne fut qu'en pleine vue du gibier, et 
tout près de la glace semée de périls, qu'il parvint à en 
avoir raison. Le galop furieux se changea d'abord en trot 
irrégulier, et fort à contre-cœur, nos chiens finirent par 
s'arrêter tout à fait; ils étaient naturellement de très-mé- 
chante humeur; un combat général s'ensuivit et ne cessa 
que lorsque Jensen sauta au milieu d'eux et les calma en 
frappant violemment à droite et à gauche avec le manche 
de son fouet. J'ai eu moi-même à lutter avec ledit atte- 
lage, et à mes propres dépens j'ai appris combien ces ani- 
maux sont rudes à mener, presque indomptables vraiment. 
Une fois maîtrisés, ils obéissent comme un cheval ardent 
sous la main qui le comprime, et comme ce noble animal 
aussi, ils ont souvent besoin qu'on leur rappelle très -po- 
sitivement à qui ils ont affaire. 

Désirant essayer mes forces, j'avais voulu faire le tour 
du port. Le vent soufflait arrière, et tout allait à merveille; 
mais quand il fallut revenir, les chiens ne se trouvèrent 



110 LA MER LIBRE. 

pas de cet avis : ils ne détestent rien tant que de marclier 
vent debout; frais et dispos, ils se sentaient en gaieté et 
tout disposés à agir à leur tête : il est probable aussi qu'ils 
voulaient fixer leur opinion sur le nouveau conducteur 
qui se mêlait de les diriger ; du reste nous étions assez 
bons amis, je les caressais souvent, mais ils n'avaient pas 
encore éprouvé la force de mon bras. 

Après beaucoup de difficultés, je réussis à faire tourner 
mes chiens, mais je ne pouvais les retenir dans la voie 
que par le constant usage du fouet, et comme trois fois 
sur quatre le vent me le renvoyait dans les yeux, il me 
fut bientôt impossible de continuer ; la bise me glaçait le 
visage, mon bras, peu habitué à un aussi violent exercice, 
retomba presque paralysé, la longue courroie du fouet 
traînait derrière moi sur la neige. Les chiens ne furent pas 
longtemps à s'apercevoir de cet état de choses ; ils re- 
gardèrent sournoisement par-dessus leurs épaules, et ne 
voyant plus la vengeance suspendue sur leurs têtes , 
s'aventurèrent doucement vers la droite ; leur courage 
s'augmentait du silence prolongé de la terrible lanière; 
leur vitesse s'accroissait; enfin, se trouvant décidément les 
maîtres, ils tournèrent court, dressèrent leurs queues au 
vent et se lancèrent du côté opposé, aussi heureux qu'une 
bande d'enfants délivrés de l'école, et avec l'entrain sau- 
vage d'une douzaine de loups courant après une proie 
assurée. Et comme ils sautaient ! comme ils aboyaient ! 
comme ils s'égayaient de cette liberté imprévue ! 

Celui-là seul qui, après avoir des heures entières lutté 
contre un attelage de chevaux fougueux, a pu trouver quel- 
([ue repos pendant que ses indociles coursiers montaient 
lentement une âpre et longue côte, celui-là comprendra 
la satisfaction avec laquelle je sentis la force me revenir. 
Dès que je pus de nouveau brandir mon fouet, je m'arran- 
geai de manière à pousser la bande intraitable au milieu 
d'un groupe de hummocks et de monceaux de neige qui 



CHAPITRE IX. 111 

ralentirent un peu sa course ellrénée; puis sautant à terre, 
je saisis les montants et enrayai le traîneau ; les pointes 
des patins s'enfoncèrent profondément dans la neige. Les 
fuyards étaient désormais solidement ancrés ; une applica- 
tion vigoureuse du nerf de phoque les convainquit bientôt 
des avantages de l'obéissance, et lorsque, après avoir re- 
tourné le traîneau, je donnai le signal du départ, ils se 
mirent à trotter de l'air le plus humblement soumis, 
faisant face au vent sans mot dire , et sans broncher. 
Ils se rappelleront cette leçon, et je ne l'oublierai pas 
non plus. 

Mais je reviens à mon voyage au tiord : ayant atteint 
rapidement le fond du golfe , nous eûmes ensuite à fran- 
chir, non sans quelque difficulté, les crevasses formées 
par la marée , puis un haut rempart de glaces. Devant 
nous se trouvait une large et pittoresque vallée enclavée 
dans de hauts rochers et terminée par un glacier; au 
centre de l'espace qui nous séparait de ce dernier s'étendait 
un petit lac de deux kilomètres de longueur, alimenté par 
le glacier et les neiges fondues que lui versent en été les 
collines environnantes. Il s'écoule dans la mer par une 
gorge escarpée et étroite portant des traces évidentes du 
fort courant qui y débouche dans la saison du dégel. Les 
bords en sont couverts en certains endroits de couches de 
tourbe (lits de mousses desséchées et durcies) ; voilà un 
supplément bien venu pour notre provision de chauffage ; 
nous en avons emporté un spécimen qui brûle parfaite- 
ment avec l'addition d'un peu de graisse. 

D'après le désir de Sonntag, cette jolie nappe d'eau re- 
cevra le nom de lac Alida ; et la vallée porte celui de 
Ghester, en souvenir d'un endroit bien cher que j'espère 
revoir ; elle a trois kilomètres et demi de long sur près de 
deux de large, et çà et là, partout où le vent a balayé la 
neige , un gazon lin et serré attire des bandes de rennes. 
Plusieurs de leurs troupeaux , comptant en tout une cen- 



112 LA MER LIBRE. 

taine de télés, paissaient l'herbe desséchée de l'été, et ou- 
bliant un moment le but de mon excursion , je ne pus ré- 
sister à l'envie d'essayer ma carabine. Jensen et moi tuâmes 
chacun deux énormes mâles. 

Le glacier, découvert d'abord par le docteur Kane, en 
1855, fut visité plus tard par son frère, aide-chirurgien dans 
l'expédition envoyée à notre recherche, par les États-Unis , 
sous les ordres du capitaine Hartstène, et reçut du premier 
le nom de « Glacier de mon frère John ; » l'équipage se 
contente de Frère John tout court; nous l'avions fré- 
quemment vu de la baie et du sommet des collines, mais 
c'est la première fois que nous en approchions. — Nous 
sommes revenus chez nous juste â l'heure du dîner, très- 
fatigués et transis. Le thermomètre avait baissé et la bise 
soufflait d'autant plus aigre. 

Pendant mon absence, Mac Cormick et ses hommes ont 
mis nos embarcations en sûreté; une d'elles, jetée sur les 
rochers par la violence de la tempête, avait le flanc com- 
plètement défoncé; ils l'ont réparée ainsi que son gou- 
vernail. Hans et Pierre ont préparé des pièges à renards 
et chassé aux lapins. 

Les renards blancs et bleus foisonnent, à ce qu'il pa- 
raît, sur tout ce littoral; il en est de même des lapins, je 
devrais dire des lièvres ; ces derniers animaux sont très- 
gros et couverts d'une longue et épaisse fourrure d'un 
blanc pur; on en a pris un aujourd'hui qui pesait huit 
livres. 

17 octobre. 

Mac Cormick, chaudronnier en chef, raccommodeur gé- 
néral, l'adresse et l'industrie incarnées, vient de me fabri- 
quer une chaîne d'arpenteur avec quelques tringles de fer; 
au moyen de cette chaîne et du théodolite, il a mesuré la 
baie et le port, aidé de Sonntag, Dodge, Radclifiè et Starr, 
et malgré l'abaissement de la température, la gaieté de 



CHAPITRE IX. 113 

ces messieurs a su faire de cette corvée une folâtre partie 
de plaisir. Barnura et Mac Donald ont profité de leur jour 
de congé pour courir après les rennes ; ils en ont vu qua- 
rante-six bien comptés, mais n'ont réussi qu'à les forcer à 
déguerpir au plus vite ; ils sont revenus sans un pauvre 
renard dans leur carnassière. 

Gharley, dédaignant l'attirail des chasseurs, et ambition- 
nant la gloire d'un « voyage de découvertes », est allé rôder 
de l'autre côté de la baie au-dessus des falaises du Palais 
de Cristal *. Il est arrivé à une station abandonnée depuis 
longtemps , et n'a trouvé rien de mieux à faire que de dé- 
pouiller une tombe de son funèbre dépôt; il m'a rapporté, 
bien enveloppée dans sa vareuse, cette précieuse addition 
à mes richesses ethnologiques , et la promesse de sem- 
blables jours de congé, jointe au verre de grog tradition- 
nel , m'assurent la coopération de Gharley à cette branche 
de mes études; c'est du reste un solide gaillard, et qui 
nous sera fort utile, je l'espère. 

Chacun manifeste le zèle le plus louable à grossir mes 
trésors, et l'empressement de mes pourvoyeurs a été au- 
jourd'hui l'occasion d'une scène assez désagréable. Jensen, 
que son long séjour au milieu des naturels a habitué à les 
considérer comme des animaux à peine supérieurs à leurs 
chiens, a découvert une couple de tombes et en a retiré 
deux momies en linceuls de peaux. Il pensait qu'elles fe- 
raient très-bien dans mon muséum; malheureusement, 
Mme Hans furetait çà et là sur le pont pendant que Jen- 
sen montait à bord avec son butin, et reconnaissant à quel- 
que morceau de fourrure les restes d'un de ses parents ou 
ancêtres, elle entra dans une fureur épouvantable; Jensen 
avait beau lui dire que le capitaine était un grand sorcier 
et rappellerait les défunts à la vie aussitôt qu'ils auraient 
touché la terre d'Amérique , rien ne pouvait la calmer, et 

1. Ainsi nommées par le capitaine luglefield , en août 1852. 



114 LA MER LIBRE. 

le vacarme ne s'apaisa que lorsque je donnai l'ordre de 
rendre les deux squelettes à leur couche de pierres. 

Les tombes, assez nombreuses autour du port, prouvent 
qu'une tribu d'uhe certaine importance résidait dans les 
environs à une époque encore peu éloignée. Dispersés çà 
et là au hasard de la convenance des survivants, et n'of- 
frant aucune unité de forme on d'orientation, ces monceaux 
de pierres recouvrent à peine les corps qui leur sont con- 
fiés. Morne séjour des trépassés, ces tombeaux sont les 
derniers et tristes souvenirs d'une race qui s'éteint. 

18 octobre. 

Je suis bien récompensé de mon abnégation à l'endroit 
des momies ; j'ai gagné le cœur de mes Esquimaux, et 
Hans m'a rapporté deux crânes, excellents types de la race 
groënlandaise ; il les a ramassés sur les rochers, et per- 
sonne ne me les réclame. Les petits crustacés me sont tou- 
jours fort utiles : ils m'ont déjà préparé plusieurs sque- 
lettes de toutes les variétés d'animaux que nous avons 
capturés : la masse des chairs une fois enlevée, la char- 
pente osseuse est déposée dans un filet, puis descendue dans 
le trou à feu; les petits travailleurs de la mer y pénètrent 
par escouades immenses, et en un jour ou deux, au plus, 
me nettoient un squelette infiniment mieux que ne le fe - 
rait le plus habile préparateur de pièces anatomiques. 

On m'a rapporté le corps d'un renne que j'avais blessé 
mortellement à la chasse d'hier, et que la fatigue m'avait 
forcé d'abandonner. Après en avoir suivi les traces pen- 
dant deux kilomètres, on l'a trouvé mort et couché dans 
la neige; mais nos hommes se sont fatigués en pure perte, 
l'intérieur de l'animal est dans un état de putréfaction assez 
avancée , circonstance qui paraît au moins singulière par 
cette température de — 24" | G. Le D»- Kane avait observé un 
cas semblable, et Jensen m'assure que cela est si peu rare 



CHAPITRE IX. 115 

à Upernavik, que les Groënlandais ouvrent le renne pour 
en retirer les entrailles aussitôt qu'il a rendu le dernier 
soupir. Voici , je pense, l'explication de ce fait assez inso- 
lite à première vue : la surface de l'animal mort gèle 
immédiatement au contact de l'air; il se forme ainsi autour 
de lui une couche de glace , corps très-mauvais conducteur 
qui bouche les pores et renferme à l'intérieur la chaleur 
vitale qui ne peut s'évaporer. Cette chaleur précipite la dé- 
composition et engendre des gaz qui pénètrent les tissus et 
les rendent impropres à la nourriture de l'homme ; aussi 
les cas de putréfaction instantanée , pour ainsi dire , sont 
beaucoup plus fréquents pendant les grands froids de l'hi- 
ver qu'au milieu de l'été. 

19 octobre. 

Aujourd'hui une alerte petite bande a visité la vallée de 
Chester: Sonntag et Jensen sur un traîneau, Knorr etHans 
sur l'autre. Sonntag emportait le théodolite et la chaîne 
pour mesurer le glacier; les autres, comme de juste, ont 
préféré leurs carabines. Ils ont vu de grands troupeaux de 
rennes, mais n'en ont rapporté que trois seulement L'un 
d'eux, trophée de M. Knorr, a failli lui coûter cher. Le pau- 
VTe animal, blessé dans la vallée, grimpait péniblement 
sur trois jambes les rampes escarpées qui la bordent. Knorr, 
qui le suivait de près, l'atteignit d'un second coup tiré à 
moins de vingt mètres; mais le chasseur et sa victime se 
trouvaient en ligne droite, et celle-ci en roulant sur la 
pente entraîna son agresseur qui dégringola de roc en roc 
au grand effroi des témoins de cette scène. La chronique 
ne dit pas par quel miracle notre jeune ami, au lieu d'avoir 
les os brisés, en a été quitte pour quelques contusions seu- 
lement. 

Sonntag a eu aussi son aventure. Parvenu au pied du 
Fi ère John^ il 'dut suivre pendant deux milles une étroite 
gorge formée d'un côté par le mur de glace , de l'autre par 



116 LA MER LIBRE. 

le talus de la montagne, avant d'en pouvoir tenter l'as- 
cension; il se tailla ensuite un escalier à coups de hache 
et réussit à gagner la surface du glacier. Cette surface est 
traversée par des crevasses profondes et d'autant plus dan- 
gereuses qu'elles sont recouvertes d'une couche de neige : 
un de ces ponts fragiles céda sous les pas de M. Sonntag, 
et il eût disparu dans l'abîme, si le baromètre qu'il tenait 
à la main, n'avait arrêté sa chute en se plaçant en travers 
de la fissure, fort étroite heureusement. Inutile de dire que 
le baromètre, notre meilleur, hélas ! fut complètement mis 
hors de service. 

Garl et Christian, mes deux recrues danoises d'Upernavik, 
se préparent à la pêche aux phoques, selon la méthode 
groënlandaise. De grands filets de lanières de cuir à très- 
larges mailles sont maintenus sous la glace dans une po- 
sition verticale par de grosses pierres attachées au bord 
inférieur; l'innocent animal, nageant à la poursuite d'une 
bande de crevettes, ou cherchant dans la voûte qui l'em- 
prisonne un trou par lequel il puisse respirer, s'embar- 
rasse dans les mailles du filet et ne tarde pas à se noyer. 
Au Groenland la pèche de ces amphibies ne se fait guère au- 
trement pendant l'hiver, et les chiens en sont les auxiliaires 
tout à fait indispensables : ils transportent rapidement 
d'un point à un autre leur maître qui visite ses filets et 
dépose sur leurs traîneaux le produit de sa chasse. La 
glace nouvelle est le principal danger de ces expéditions 
toujours très-hasardeuses, et Jensen anime souvent nos 
soirées du récit de ses aventures. Une fois, entre autres, la 
glace sur laquelle il se trouvait se détacha du rivage et se 
mit à flotter vers la grande mer; il était perdu si son ra- 
deau de cristal n'eût touché la pointe d'une petite île sur 
laquelle il sauta lestement, et où il dut rester sans abri 
et sans nourriture jusqu'à ce que la gelée lui eût construit 
un nouveau pont. On ne saurait trop admirer le courage 
et la témérité des chasseurs groënlandais. 



CHAPITRE IX. 119 

La bise souffle sans merci; cependant, je suis allé de 
l'autre côté du fîord, au village d'Étah, à sept kilomètres au 
nord-ouest; la hutte qui m'était familière autrefois, est 
maintenant inhabitée ; des vestiges nombreux m'ont montré 
toutefois qu'elle n'était pas restée sans maître depuis la 
nuit de décembre 1854 : cette nuit que je n'oublierai jamais*. 

Tout auprès de la cabane, un renne splendide écartait 
d'un pied impatient la neige qui recouvrait la mousse et 
l'herbe desséchée et prenait un repas, sinon très- savou- 
reux, du moins honnêtement gagné. Je me trouvais sous le 
vent et l'approchai sans peine ; il était tout à son affaire, et 
il avait l'air si confiant, il soupçonnait si peu qu'un ennemi 
pût le chercher dans ces solitudes paisibles, que je sentis 
le cœur me manquer, et je dus viser trois fois avant de 
faire feu. En dépit de mes hésitations, il est maintenant sus- 
pendu aux haubans de la goélette, et j'espère en manger ma 
bonne part sans trop de remords de ma cruauté d'aujour- 
d'hui. 

20 octobre. 

Depuis quelques jours j'ai remarqué une sourde rivalité 
entre mes deux chasseurs groënlandais, les plus utiles, 
Hans et Peter. Ce dernier, Esquimau pur sang au teint foncé, 
à la chevelure de jais coupée carrément sur le front, selon 
la mode du pays, est un petit hortime, très-honnête, toujours 
tenu fort proprement et d'assez bon air; il joint une adresse 
merveilleuse à ses talents de chasseur et j'ai là une foule 
de petits objets, coupe-papier, cuillers à sel, etc., qu'il 
m'a sculptés dans une défense de morse avec beaucoup 

1. A la fin de 1854 le D' Hayes et sept hommes du navire l'Advance, blo- 
qué dans le port Van Rasselaer, après avoir tenté en vain d'atteindre Uper- 
navik en canot, et succombant au retour sous le froid et les privations, 
faillirent périr victimes des erhbûches d'une partie des Esquimaux alors 
établis à Etah. {Kane'sarcHc explorations, tome I, p. 435-440.) Voir la rela- 
tion particulière de cet épisode, publiée par Hayes (An arclic Boat-Joumey 
in the autumn of 1854, etc., in-18. Londres, 1860). (Trad.) 



120 LA MER LIBRE. 

d'art et de goût, sans autres instruments qu'une vieille 
lime, un couteau et un morceau de papier sablé. Il s'em- 
presse de se rendre utile en toute occasion, et comme je 
récompense volontiers le zèle et le travail, il se trouve 
aujourd'hui l'heureux possesseur d'un beau costume en 
drap pilote et de quelques chemises de flanelle rouge : 
toutes choses que Hans ne peut lui pardonner. Il m'est 
impossible de montrer la moindre bienveillance à mes 
autres Groënlandais, sans rendre Hans très-malheureux; il 
n'ose guère murmurer en ma présence, mais il devient bou- 
deur et ne veut plus chasser, ou s'arrange de manière à ne 
pas trouver de gibier, Hans est la vivante incarnation des 
plus mauvais côtés du caractère de sa race. Étrange peuple 
que ces Esquimaux, et encore plus intéressants à étudier 
que mes chiens, tout en m'étant beaucoup moins utiles. Le 
chien obéit au fouet brandi par un poignet énergique; mais 
qui réussira jamais à conduire l'animal humain qui répond 
au nom d'Esquimau ? C'est un être en quelque sorte négatif 
en toutes choses, sauf en une seule : sa très-positive inconsis- 
tance comme créature sociale. Au premier abord, il semble- 
rait qu'une certaine sociabilité est le fond des rapports mu- 
tuels de ces hyperboréens, mais suivez-les de près : ils ne 
ferment pas leur porte à leur frère malade, pauvre ou en 
détresse, mais jamais ils ne lui offriront spontanément 
le secours dont il a besoin ; ils n'ont pas même l'air de se 
douter qu'on puisse venir volontairement à l'aide du pro- 
chain malheureux. Le chasseur qui a perdu son attelage ou 
ses filets, la famille privée de son chef, le prodigue ruiné, 
le paresseux même entre librement dans la pauvre hutte 
du rude habitant de ces déserts glacés ; il se sert de tout ce 
qu'il y trouve, comme s'il était membre de la petite com- 
munauté; on ne le repoussera point: mais si, à quelque 
distance, un malheureux se débat dans les angoisses de la 
faim, personne ne songera à lui porter le morceau de pho- 
que qui lui sauverait la vie. Chacun ne compte que sur soi- 



CHAPITRE IX. 121 

même, et n'attend pas plus l'assistance du voisin qu'il ne 
pense à lui offrir la sienne. 

Ce n'est pas par charité que l'Esquimau ne refuse aux né- 
cessiteux ni l'abri ni la nourriture; ce n'est pas par bonté 
d'âme que le chasseur ne repousse pas l'homme fatigué 
qui s'est hissé sur son traîneau pour arriver plus vite à la 
hutte éloignée. Non, il le laissera glisser dans la neige, 
voire même il y aidera sournoisement si l'occasion s'en 
présente, et l'abandonnant loin de tout secours, il con- 
tinuera sa route avec la plus grande insouciance, sans 
donner une pensée à son hôte de* quelques heures. 

Lorsqu'il change de séjour, la famille étrangère qui a 
cherché sa protection n'est pas invitée à l'accompagner : si 
elle peut le suivre, tant mieux pour elle ; il ne la chassera 
pas : l'idiome du pays n'a pas même de mot pour exprimer 
un tel acte; mais si ces pauvres diables n'ont pas la force 
de faire le voyage, il les laisse à leur malheureux sort 
avec le même calme qu'il abandonne le vieux chien usé 
par la chasse et le traîneau. 

Parmi eux, on ne trouve ni mendiant, ni emprunteur, 
ni voleur. Ils ne donnent jamais, mais aussi ils ne se dé- 
pouillent point entre eux. — A l'égard de l'homme blanc, 
c'est tout autre chose, et ils ne se font aucun scrupule de 
lui filouter tout ce qu'ils peuvent atteindre. 

Impossible d'imaginer des êtres d'une sensibilité plus 
obtuse que ces sauvages; mes chiens montrent plus de 
sympathie les uns pour les autres ; ils courent ensemble 
le même gibier, et s'ils se mordent souvent, ils redevien- 
nent amis aussitôt que leurs dents ont vidé la querelle.... 
Ces gens-ci ne se battent jamais : un rival les inquiète, un 
vieillard décrépit leur est à charge , une femme est soup- 
çonnée de sorcellerie, un paresseux n'a pas de chiens et vit 
aux dépens des autres.... On vous les harponne en secret, 
et tout est dit. — Ils se défont même de leurs propres en - 
fants lorsque ceux-ci sont trop nombreux, ou sont affectés 



122 LA ^ER LIBRE. 

de quelque infirmité qui les rendrait incapables de se suf- 
fire, — mais ils n'ont pas l'idée d'en venir ouvertement 
aux mains avec leurs ennemis. Telles sont du moins les 
habitudes des tribus qui n'ont pas encore été relevées d'un 
degré ou deux par l'influence de la civilisation chrétienne 
et sur lesquelles n'ont pas été greffées les coutumes guer- 
rières des descendants des vieux rois de mer qui, du 
neuvième au quatorzième siècle, vécurent et bataillèrent 
dans le sud du Groenland. 

Avec de tels penchants, ils ne peuvent voir d'un œil fa- 
vorable le bonheur d'autrui ; et les sentiments envieux de 
Hans contre Peter, mon favori, s'expliquent tout naturelle- 
ment. Du reste, quand je ne donnerais à celui-ci que le 
strict nécessaire pour couvrir sa nudité, quand j'octroierais 
à Hans tout ce qu'il y a de mieux dans le navire, et même 
des choses parfaitement inutiles à un Esquimau , sa jalou- 
sie et son avidité ne seraient pas satisfaites ; la bienveil- 
lance que je témoigne à son rival lui est surtout odieuse ; 
il y voit à juste titre la promesse de nouveaux dons. 

De plus, Hans a un ménage à lui, et fier de posséder un 
échantillon de la moitié féminine de l'humanité , il peut se 
croire beaucoup au-dessus de ses trois compagnons. Il a 
planté sa tente sous le toit qui abrite le pont , et à demi 
enseveli sous des peaux de rennes avec sa femme et son 
rejeton, il y mène tout à fait la vie de ses congénères. 
Mme Hans , Merkut de son vrai nom , est une petite bou- 
lotte pas trop mal chiflbnnée pour une Esquimaude ; elle 
est, certainement, non pas la plus jolie, mais la moins laide 
de toutes les femmes de race pure que j'ai pu voir; son 
teint est même assez clair pour qu'une nuance vermeille 
soit visible, sur ses joues, lorsqu'on réussit à lui faire en- 
lever avec de l'eau de savon l'épaisse couche de suie 
huileuse qui les recouvre ordinairement; mais une telle 
débauche de propreté ne se fait pas tous les jours, et quant 
à la soumettre de nouveau à une lessive semblable à celle 



CHAPITRE IX 123 

que les matelots lui infligèrent près du cap York, il est 
impossible d'y songer, 

Pingasick , le joli mignon , âgé d'environ dix mois , est 
aussi présentable que n'importe quel bambin dont le corps 
n'a jamais fait connaissance avec l'eau. Il court aussi na- 
turellement vers le froid que les petits canetons vers la 
mare, et tous les jours se traîne à quatre pattes hors de 
la tente paternelle pour rouler sur le pont son petit corps 
libre de tout vêtement; sa mère, très-indifférente au froid 
et à ce que notre monde civilisé et nos phrases de conven- 
tion appellent modestie féminine, n'hésite pas à paraître 
dans un costume aussi primitif; du reste, la température 
du navire descend rarement au-dessous du point de congé- 
lation. 

Mes deux autres Esquimaux, Marcus et Jacob, logent 
avec cette aimable famille. C'est une paire de garnements 
assez comiques et très-différents de Hans et de Peter. Marcus 
ne veut pas travailler et Jacob ne le peut pas, étant, comme 
Hamlet, prince de Danemark, devenu « gros et court d'ha- 
leine ». Leur titre de chasseur est une sinécure. Nous avons 
essayé de les utiliser de toutes les manières possibles et 
nous avons reconnu, d'un commun accord, qu'ils ne sont 
bons qu'à amuser l'équipage et à dépecer le gibier, et du 
moins ils s'acquittent fort bien de cette dernière besogne, 
y trouvant l'occasion de festoyer sans fin, ni trêve ; je n'ai 
jamais vu homme ou bête qui en cela pût rivaliser avec 
maître Jacob. La quantité de chair qu'il engloutit est vrai- 
ment fabuleuse; cuite ou crue, tout y passe. — «Il se 
mangerait en trois repas », — déclare le cuisinier avec une 
indignation qui frise l'exagération. Le maître d'hôtel pense 
le blesser beaucoup en lui décochant une citation de Shake- 
speare: il l'appelle un sauvage « à l'estomac sans bornes ». 
Les matelots le menacent d'une prochaine ressemblance 
avec les animaux dont il se repaît si gloutonnement : une 
paire d'andouillers va s'élever sur son front; des poils de 



12't LA MER LIBRt:. 

lapin vont couvrir sa peau distendue; des plumes d'oi- 
seau pousseront sur son dos; ses bras et ses jambes vont 
s'aplatir en forme de nageoires; déjà ses dents s'allongent 
en défenses ; on aura un beau baril dhuile avant le prin- 
temps, etc. Il écoute tout sans mot dire, mais de temps à 
autre il lance à ses tourmenteurs une œillade maligne; 
il se réserve probablement quelque petite vengeance. 

En voilà assez sur mes sujets esquimaux. J'aime mieux 
parler du glacier auquel je suis allé faire une nouvelle vi- 
site le 21 octobre. Je n'ai pas perdu ma journée. Hans con- 
duisait Sonntag, et, comme à l'ordinaire, Jensen me servait 
de cocher; nous emmenions Cari et Pierre pour nous aider 
là-haut, et, bien que chaque traîneau portât trois per- 
sonnes et les instruments nécessaires à nos travaux pro- 
jetés, nous arrivions en quarante minutes au pied du 
Frère John. 

Un service journalier et un léger retranchement dans la 
provende quotidienne avaient fait merveille sur mes atte- 
lages; presque aussi ardents à la course, ils étaient un 
peu moins difficiles à tenir en main. 

Jamais éleveur de chevaux ne prit plus de plaisir à sur- 
veiller ses écuries, que je n'en trouve à m'occuper de mes 
chenils. Nos coursiers, il faut bien le dire, ne sont pas 
somptueusement logés , leurs chenils ne consistant qu'en 
murailles de neige durcie, élevées à côté du navire ; mais 
ils n'y veulent entrer que lorsque la température est très- 
basse et la bise encore plus incommode que d'habitude; 
ils préfèrent la plaine glacée, où ils dorment pelotonnés 
ensemble comme des vers dans un fromage, et presque en- 
sevelis sous la neige amoncelée par le vent. 

Ce sont de singuliers animaux, vraiment dignes d'étude. 
Comme d'autres communautés en quête d'un bon gouver- 
ment, ils se divisent en chefs et en sujets, en gouvernants 
et en gouvernés. Ces derniers ont les droits qu'ils peuvent 
happer," et les gouvernants leur en laissent prendre le moins 



CHAPITRE IX. 125 

possible, atin de se garantir de toute rébellion et s'assurer 
une existence paisible. Bref une communauté de chiens n'a 
pas d'autre base que les principes autoritaires les plus gé- 
néralement reconnus parmi les hommes. Voyez plutôt : mes 
meutes subissent le contrôle d'une grosse brute hargneuse, 
armée de formidables dents et revêtue d'un uniforme d'un 
rouge sale avec parements couleur tabac. Ousisoak, c'est 
le nom du monarque, est doué d'une force énorme, et cha- 
cun de ses mouvements prouve qu'il en a pleine con- 
science; en un clin d'œil il se fait obéir des plus hardis 
de la bande, et semble posséder la faculté d'annihiler 
instantanément toute conspiration , cabale ou mauvais des- 
sein contre son pesant pouvoir. Ses sujets le détestent, 
mais malheur à eux s'ils essayaient de se révolter! la 
vengeance tomberait sans fin ni trêve sur leurs têtes cou- 
pables. Seul, un énorme chien, au pelage noir, au col- 
lier blanc, Karsuk, ainsi nommé à cause de sa couleur, 
ose parfois se mesurer avec le tyran, mais, moins alerte 
et moins intelligent , il sort toujours vaincu de ces longs 
duels, et ses infortunés partisans sont punis l'un après 
l'autre par l'impitoyable habit rouge. Sous les harnais 
Ousisoak prend la gauche du tr^imeau , Karsuk se place à 
la droite. 

11 y a un autre puissant animal, qui répond au nom 
d'Érèbe et gouverne l'attelage de Sonntag comme Ousisoak 
gouverne le mien. 11 ne craint pas Karsuk, mais n'a jamais 
maille à partir avec mon chef de meute, sans grands 
dommages pour sa peau et celle de ses compagnons. Ces 
luttes se renouvellent souvent, et Ousisoak combat de toute 
la force de ses puissantes mâchoires pour se maintenir au 
pouvoir; tout cela à mon avantage, car si, par malheur, il 
était un jour vaincu par ses rivaux, il s'exilerait des lieux 
témoins de sa honte , pour mourir bientôt de fainéantise et 
de douleur. Et que d'anarchie alors! Combien de san- 
glantes querelles entre Érèbe et Karsuk avant que l'un des 



126 LA MER LIBRE. 

compétiteurs soit contraint de reconnaître la supériorité de 
l'autre ! 

Ousisoak a, du reste, de ces faiblesses qui ne déparent 
pas la grandeur; il est sentimental, et s'est choisi une 
compagne qui partage la splendeur de son règne, le con- 
sole de ses chagrins et lèche ses blessures quand il revient 
tout sanglant de ses glorieux tournois. Arkadik , sa bien- 
aimée, son idole, se place toujours à ses côtés; elle court 
près de lui dans l'attelage et combat à sa suite avec plus 
d'acharnement que ses autres soldats. En retour, elle fait à 
peu près tout ce qu'elle veut, elle enlève de la bouche au- 
guste de son époux l'os qu'il est en train de dévorer, et il 
le lui abandonne avec une grimace des plus comiques; sou- 
vent, très-aflamé lui-même, il trotte après elle, et lorsqu'il 
pense qu'elle a suffisamment pris sa part du festin, il fait 
entendre un grognement sourd ; elle laisse alors tomber le 
morceau sans murmure. Quand on leur jette leur pitance et 
que le vieux monarque se trouve de méchante humeur, il 
pose sur le morceau de renne ses pattes antérieures et le 
dévore à belles dents, tout en grondant comme un loup : 
les autres chiens n'osent approcher jusqu'à ce que Sa Ma- 
jesté soit rassasiée ; la reine Arkadik elle-même ne se ha- 
sarderait pas à aborder de face son époux, mais elle se 
glisse à côté de lui, faufile son museau entre ses pattes de 
devant et prend ainsi « sa part de royauté ». 

J'aurai sans doute l'occasion de revenir plus tard à mes 
chiens ; la soirée s'avance, et je dois dire quelques mots du 
glacier de mon Frère John. 

La partie de ce glacier qui regarde la vallée forme un 
mur légèrement convexe d'environ deux kilomètres de large 
sur trente-trois mètres de haut. Comme les icebergs, il 
présente une surface très-irrégulière, fracturée en tous 
sens et dégradée sur de longues lignes verticales par les 
eaux qui en découlent en été; les mêmes traces, mais beau- 
coup moins marquées, se montraient horizontalement en 



CHAPITRE IX. 129 

certains endroits et paraissaient se conformer à la cour- 
bure de la vallée sur laquelle repose le glacier. En arrière 
de cette paroi , la pente est tout à fait abrupte sur une 
centaine de pieds, après quoi elle diminue rapidement, 
jusqu'à n'avoir plus que six degrés d'inclinaison, et va se 
perdre au loin dans la mer de glace qui couvre la terre du 
côté de l'orient. 

L'approche du glacier est défendue par une sorte de 
rempart formé des débris qui s'en séparent de temps à 
autre; quelques-uns de ces blocs de cristal diaphane ont 
plusieurs pieds de diamètre ; pendant que nous les regar- 
dions, une lourde masse, suivie d'une immense grêle de 
tous petits fragments , se détacha du mur et vint tomber 
avec fracas sur le sol de la vallée. La surface du glacier 
présente une légère courbe relevée vers les côtés ; là ses 
parois ne sont pas adhérentes à celles de la montagne ; elles 
en sont séparées par une gorge étroite, ou profonde ravine, 
encombrée en plusieurs endroits par les débris rocheux qui 
ont roulé des falaises escarpées ou par les blocs de glace 
tombés du Frère John. Parfois, le glacier lui-même, en s'é- 
tendant, a repoussé des amas confus de rochers sur la pente 
de la colline opposée. 

Il n'était pas très-facile de marcher dans cette gorge si- 
nueuse; la croûte de neige à peine gelée s'effondrait sous 
notre poids, et nos jambes se déchiraient aux arêtes des 
éclats de rocher, ou aux glaçons presque aussi aigus ; au 
bout de trois kilomètres et demi , nous taillâmes des mar- 
ches dans la glace , comme Sonntag l'avait fait précédem- 
ment, et nous réussîmes à atteindre le sommet de la 
paroi. 

Nous étions maintenant sur le dos du glacier, mais nous 
n'avançâmes vers le centre qu'avec une prudente lenteur, 
redoutant sans cesse qu'une fissure s'ouvrît sous nos pas 
et nous engloutît entre ses froides murailles de fer. Nous 
atteignîmes enfin une plaine de glace claire et transparente 

9 



130 LA MER LIBRE. 

parfaitement unie et un peu inclinée. Notre course d'au- 
jourd'hui avait surtout pour but la solution d'un problème 
des plus intéressants : le glacier raarche-t-il ? Nous le sau- 
rons dans quelques mois. 

Nous nous sommes conformés à la méthode très-simple 
et très-facile employée en Suisse par le professeur Agas- 
siz • après avoir placé deux bâtons sur l'axe du glacier et 
soigneusement mesuré la distance qui les séparait, j'en ai 
fait planter deux autres, à égale distance des premiers et du 
bord du glacier; puis, au moyen du théodolite, nous avons 
successivement relié par des angles tous ces jalons les uns 
avec les autres d'abord, et ensuite avec des objets fixes, 
sur les flancs de la montagne. Ces angles seront de nou- 
veau mesurés au printemps , et je saurai ainsi si le gla- 
cier se meut ou non, et quelle est la vitesse de son mou- 
vement. 

Aujourd'hui , comme du reste toutes les fois que nous 
avons dû faire des opérations demandant beaucoup de soin 
et de patience, l'inexorable bise qui nous assiège ne nous a 
laissé aucun repos. La température ne nous inquiéterait 
guère, et le thermomètre a beau marquer quinze ou vingt 
degrés de congélation, nous y sommes faits maintenant; 
mais le vent est un sérieux obstacle , surtout quand la na- 
ture de nos travaux nous force à rester longtemps immo- 
biles dans le même lieu, et le froid rend le maniement de 
nos instruments doublement pénible. Nous avons dû les re- 
couvrir en partie de peau de daim pour épargner à nos 
doigts de douloureuses brûlures^ nom très-significatif qui 
nous sert à désigner les moins graves des accidents pro- 
duits par la rigueur du froid. 

Je compte retourner demain au glacier et l'étudier moins 
sommairement. 

Pendant mon absence, les chasseurs se sont fort distin- 
gués : Barnum a tué six rennes, Hans neuf, et Jensen deux; 
mais le grand événement du bord est la fête de Mac Cor- 



CHAPITRE IX. 131 

mick, et nous étions attendus avec impatience au ban(|uet 
somptueux qui réunissait tous les officiers. 

J'ai établi comme règle générale que nos jours de nais- 
sance seront célébrés avec toute la pompe que permettra 
l'état de nos ressources , et à son anniversaire le héros de 
la fête peut réclamer ce que j'ai de meilleur dans mon 
armoire ou dans les cambuses du maître d'hôtel. Je crois 
avoir donné là une preuve de quelque sagesse; je ne con- 
nais que trop le sombre nuage qui s'avance lentement vers 
nous, et tous mes efforts ne suffiront peut-être pas pour 
conserver la gaieté de l'équipage. Sous l'étoile polaire aussi 
bien qu'à l'équateur, l'homme n'est pas heureux s'il a 
l'estomac vide, et il faut qu'il dîne à une heure quelconque 
de la journée. 

.... Car n'est-il pas un être Carnivore, 
Au miel des fleurs, aux larmes de l'aurore, 
Préférant , pour combler le gouffre abdominal , 
Le sang que boit et la chair que dévore 
Le squale hideux ou le tigre royal? 

Aussi autour de moi ne dédaigne-t-on un quartier sa- 
voureux de venaison et on se répète avec une vraie satis- 
faction l'ordonnance de saint Paul au doux Timothée : 
« Usez d'un peu de vin à cause de l'estomac. » 

Celui que nous voulions honorer aujourd'hui avait pris 
soin de se fêter lui-même ; de ses propres mains, il a pré- 
paré le repas et s'en est acquitté à merveille. Mac Cormick 
est un homme vraiment extraordinaire ; ses talents n'ont 
point de bornes. Très-intelligent, bien élevé, ayant en lui 
des trésors de virile énergie, il a amassé en roulant par le 
monde quelques brins de toutes les sciences qui sont sous 
le soleil, depuis l'astronomie jusqu'à la cuisine, depuis 
la navigation jusqu'à l'art d'exploiter les placers. Philo- 
sophe à sa manière, il aime à prendre toutes ses aises 
une fois son travail terminé ; mais pendant les heures de 
service aucune fatigue, aucun danger ne l'arrête; il possède 



132 LA MER LIBRE. 

en outre la faculté si éminemment utile de savoir exécuter 
lui-même tout ce qu'il commande aux autres , et manie 
l'épissoir aussi bien que le sextant; à l'occasion il se fait 
matelot, charpentier, forgeron, cuisinier, avec la même 
aisance qu'il se montre homme du monde dans la bonne 
société. 

Hier, j'avais trouvé dans ma cabine une jolie petite carte 
d'invitation : M. M'Cormick présentait au commandant les 
compliments de la table des officiers et le priait de leur 
accorder l'honneur de sa présence le 21 courant à six heures 
du soir. Je n'ai pas manqué à l'appel et je retourne dans 
ma tanière abasourdi de l'habileté de l'officier de ma- 
nœuvres dans cet art qui donna l'immortalité à Lucullus et 
la célébrité à Soyer, et très-enchanté de voir officiers et 
matelots si bien en train. La carte, illustrée par le crayon 
de Radcliffe, était des plus attrayantes pour un homme 
affamé et toutes ses promesses ont été tenues. Après le 
potage à la jardinière, digne prologue du festin, venait 
un saumon bouilli, drapé de la plus blanche des serviettes; 
puis arrivèrent successivement le rôti, un cuissot de renne 
pesant trente livres, et flanqué d'une brochette de canards- 
eiders accompagnés de gelée de groseilles et de marmelade 
de pommes ; puis divers plats de légumes frais, un énorme 
plumpudding importé de Boston et à demi voilé par les 
flammes bleues et onduleuses d'un excellent rhum, un 
mince-pie, du blanc-manger, des noix, des raisins secs, des 
olives, du fromage yankee, des gâteaux de Boston, du café, 
des cigares, que sais-je encore? On avait retiré de dessous 
mon cadre du madère et du xérès et une couple de flacons 
de vin du Rhin, jusque-là soigneusement cachés'. 

La couleur locale était représentée par une mayonnaise de 
gibier glacé, coupé cru en tranch'es très-minces, et tout 
simplement exposé ensuite à l'air extérieur; bien réussi 
du reste, il paraissait aussi croustillant que pouvait le dé- 
sirer notre cuisinier, niais je suis obligé d'avouer que nous 



CHAPITRE IX. 133 

ne sûmes pas en apprécier le mérite. — Au iias de la carte 
se lisaient ces mots : « Knorr tiendra l'archet. Les officiers 
chanteront en chœur : 

Nous ne rentrerons pas avant l'aube. 

Toutes les scies sont permises, excepté celle de « Joé Miller» 
qu'il est défendu d'employer sous peine d'avoir à nettoyer 
le trou à feu pour le reste de la nuit. » 

Il y a deux heures que je suis retourné dans ma cabine, 
les laissant se livrer sans contrainte aux amusements de la 
soirée. Ils s'en donnent à cœur joie. L'équipage tout en- 
tier se sent, comme autrefois Tam o'Shanter, 

Vainqueur de tous les maux de la vie, 

et je veux espérer à sa gloire que ce n'est pas par la même 
cause. Les matelots terminent la fête par une danse légère, 
à laquelle ils ont forcé Marcus et Jacob de prendre part, 
pendant que les officiers, en vrais yankees, font des dis- 
cours. Au moment de m'endormir j'entends proposer un 
toast a la Grande Ourse!... 




CHAPITRE X. 



Voyage au glacier. — Le premier campement. — Escalade du gla- 
cier. — Description de sa surface. — Terrible tempête. — Froid 
excessif. — Dangers de notre positioji. — Le clair de lune. 



Il ne faisait plus jour, même à l'heure de midi; cepen- 
dant l'obscurité ne nous enveloppait pas encore, et, la 
pleine lune ajoutant sa clarté à celle du crépuscule arcti- 
que, je songeai à exécuter mon projet d'une longue ex- 
cursion sur le glacier. — Les rafales du vent s'étaient un 
peu calmées, et la réussite de ce petit voyage paraissait 
plus que probable. 

Quant aux grandes explorations vers le nord, impossible 
d'y penser déjà. Si bien emprisonnés que nous fussions 
au fond de la baie de Hartstène, l'eau n'était pas gelée au 
large, et les vagues de la mer se brisaient encore sur le 
cap Alexandre et sur le cap Ohlsen. Évidemment, un vaste 
espace se trouvait libre à l'ouverture du détroit et s'éten- 
dait jusqu'aux « eaux du Nord ». Quand le vent soufflait 
de ce côté, il fendait et brisait la glace jusque dans l'inté- 
rieur de notre baie, pour la repousser ensuite vers la mer 
aussitôt qu'il portait vers l'est. 

Du reste, l'eau serait prise partout que je n'oserais m'a- 



CHAPITRE X. 135 

venturer pendant l'automne à courir la mer en traîneau. 
Dans ces parages où elle se forme de bonne heure, la 
glace n'est jamais complètement raffermie avant que la 
longue nuit polaire soit tout à fait tombée; alors les 
voyages sont non-seulement tros-difticiles, mais causent 
aussi des fatigues excessives qui prédisposent le corps à 
l'invasion de cette terrible maladie si funeste aux expédi- 
tions arctiques, — le scorbut. Tous ceux qui m'ont précédé 
dans ces régions disent que la fin du printemps et le com- 
mencement de l'été sont les seules époques où l'on puisse 
entreprendre une excursion de quelque durée; si ma mé- 
moire ne me trompe pas, deux chefs d'expédition tout au 
plus se sont hasardés à faire tenter l'aventure en automne, 
et ces essais furent aussi désastreux qu'inutiles. Les 
iiommes souffrirent encore plus de l'humidité que de l'ex- 
trême froid : ils se mouillaient souvent, et, découragés, 
exténués, ils devinrent la proie du scorbut dès que les 
ténèbres de l'hiver les eurent entourés; et toutes ces peines, 
tout ce travail furent en pure perte : au printemps sui- 
vant , les dépôts qu'ils avaient établis se trouvèrent pres- 
que tous détruits par les ours ou impropres à servir de 
nourriture. 

Sur la terre ferme , le cas est tout à fait différent : on 
ne court guère risque de se mouiller, et par le froid le 
plus vif, je n'ai jamais éprouvé de graves désagréments dans 
nos excursions, aussi longtemps que j'ai pu garantir ma 
petite troupe de l'humidité. Il est impossible, du reste, 
de s'en défendre entièrement, et ce n'est pas la moindre 
des difficultés que rencontre le voyageur dans ces loin- 
taines entreprises ; même par les plus basses températu- 
res, il ne peut éviter que ses habits et sa couche de four- 
rures n'en soient plus ou moins imprégnés, la chaleur de 
son corps faisant fondre la neige sur laquelle il s'étend 
pour dormir. 

Tout le monde voulait être de ce premier voyage : j'a- 



CHAPITRE X. 139 

divertissante en soi , peut avoir parfois quelque côté 
agréable, mais notre installation fut, certes, la plus 
triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait 
— 24<* C. , et nous n'avions d'autre feu que celui de la 
lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauf- 
fait le café qui composaient notre repas du soir. Personne 
ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la 
colline, au-dessus d'un amas de pierres, lit le plus doux 
que nous eussions réussi à trouver. Nous la démontâmes 
au clair de lune pour continuer notre route. 

J'ai déjà décrit la gorge sauvage où il nous fallait péni- 
blement cheminer avant d'arriver à l'endroit où Sonntag 
et moi avions pu escalader le glacier. Le traîneau était 
sans cesse arrêté court par les roches et les blocs de 
glace, et nos hommes durent l'alléger en prenant sur 
leurs épaules les vivres et les divers objets qui en for- 
maient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de 
la veille, nous nous préparâmes à en entreprendre l'as- 
cension. 

La petite vallée où nous nous trouvions est des plus 
pittoresques; elle est de forme iriangulaire et un lac 
en occupe le centre ; le Frère John s'élevait â notre gau- 
che ; à notre droite, un petit fleuve de glace sortait d'une 
gorge profonde et courait au lac après avoir contourné 
un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant 
nous, île de pierre au milieu d'une mer de glace. Je com- 
mençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre 
eicursion par l'étude du lac lui-même. A la fin de la sai 
son du dégel il était rempli jusqu'aux bords et, dès les pre- 
miers froids, une épaisse couche de glace le recouvrit en 
entier; puis l'eau s'écoula peu à peu, laissant cette pe- 
sante voûte sans autre appui que les rochers qui lui ser- 
vaient d'arcs-boutants ; aussi elle s'affaissait sous son pro- 
pre poids, et telle était la pression exercée par cette table 
immense de son centre à ses bords, que par une tempéra- 



CHAPITRE X. 139 

divertissante en soi , peut avoir parfois quelque côté 
agréable, mais notre installation fut, certes, la plus 
triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait 
— 24® C. , et nous n'avions d'autre feu que celui de la 
lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauf- 
fait le café qui composaient notre repas du soir. Personne 
ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la 
colline, au-dessus d'un amas de pierres, lit le plus doux 
que nous eussions réussi à trouver. Nous la démontâmes 
au clair de lune pour continuer notre route. 

J'ai déjà décrit la gorge sauvage où il nous fallait péni- 
blement cheminer avant d'arriver à l'endroit où Sonntag 
et moi avions pu escalader le glacier. Le traîneau était 
sans cesse arrêté court par les roches et les blocs de 
glace, et nos hommes durent l'alléger en prenant sur 
leurs épaules les vivres et les divers objets qui en for- 
maient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de 
la veille, nous nous préparâmes à en entreprendre l'as- 
cension. 

La petite vallée où nous nous trouvions est des plus 
pittoresques; elle est de forme triangulaire et un lac 
en occupe le centre ; le Frère John s'élevait à notre gau- 
che ; â notre droite, un petit fleuve de glace sortait d'une 
gorge profonde et courait au lac après avoir contourné 
un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant 
nous, île de pierre au milieu d'une mer de glace. Je com- 
mençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre 
eycursion par l'étude du lac lui-même. A la fin de la sai 
son du dégel il était rempli jusqu'aux bords et, dès les pre- 
miers froids, une épaisse couche de glace le recouvrit en 
entier; puis l'eau s'écoula peu â peu, laissant cette pe- 
sante voûte sans autre appui que les rochers qui lui ser- 
vaient d'arcs-boutants ; aussi elle s'affaissait sous son pro- 
pre poids, et telle était la pression exercée par cette table 
immense de son centre à ses bords, que par une tempéra- 



140 LA MER LIBRE. 

tiire de plusieurs degrés au-dessous de zéro, cette glace de 
six pouces d'épaisseur avait été complètement ployée comme 
le versoir d'une charrue. 

Notre première tentative d'escalade fut arrêtée par un 
accident qui pouvait être des plus sérieux : l'éclaireur de la 
caravane perdit pied sur une des étroites marches taillées 
dans la paroi, et glissant sur la pente escarpée, précipita 
à droite et à gauche ceux qui le suivaient et roula avec 
eux dans la vallée; par bonheur, ils échappèrent aux rocs 
aigus qui jjerraient la neige aux pieds du Frère John. 

Nous fûmes plus heureux une seconde fois, et après 
avoir hissé le traîneau au moyen d'une corde, nous pour- 
suivîmes notre route avec assez peu d'entrain, fatigués que 
nous étions des rudes labeurs qui nous avaient pris une 
bonne partie de la journée ; la glace était raboteuse, fen- 
dillée et à peine recouverte d'un mince tapis de neige. Ma 
jîetite troupe tirait péniblement son traîneau et je mar- 
chais en avant pour lui tracer le chemin, lorsque le sol se 
déroba sous mes pieds et je me sentis brusquement lancé 
dans le vide ; mais le bâton que je portais sur l'épaule en 
prévision de l'aventure fît son devoir à point nommé et 
me soutint au-dessus de la crevasse jusqu'à ce que je 
fusse parvenu à grimper sur l'une des arêtes. Comme mon 
ami Sonntag, j'avais couru grand risque d'aller étudier de 
très-près un intéressant problème, mais je ne fus pas du 
tout fâché d'attendre encore quelque temps avant de sa- 
voir au juste si les fissures du glacier en traversent toute 
l'épaisseur. 

L'aspérité des bords de l'immense glacier vient sans 
doute de la forme tourmentée du terrain sur lequel ils 
s'appuient : à mesure que nous approchions du centre , la 
glace devenait plus unie, moins fendillée, et nous pûmes 
faire neuf kilomètres avec une sécurité relative; la tente 
fut dressée, et après un bon souper de hachis de renne, 
de pain et de café , nous nous endormions profondément, 



CHAPITRE X. 141 

beaucoup trop exténués pour nous préoccuper de la tem- 
pérature ; elle était de plusieurs degrés au-dessous de 
celle de la nuit précédente. 

Notre étape du jour suivant fut de quarante-huit kilo- 
mètres; l'inclinaison du glacier, qui jusque-là avait été de 
six degrés environ, diminua progressivement jusqu'à deux. 
X l'àpre surface de la glace dure et vitreuse succéda une 
nappe de neige , épaisse de plus d'un mètre et tellement 
compacte, qu'à cette profondeur la pioche ne l'entamait 
qu'avec peine. Avec difficulté aussi on cheminait sur cette 
couche , superficiellement recouverte d'une croûte légère 
([ue le poids du corps brisait à chaque pas. 

Le lendemain, nous reprîmes notre route dans les 
mêmes conditions de sol et de niveau absolu. Au bout de 
quarante-deux kilomètres, mes hommes s'arrêtaient, ha- 
rassés de fatigue : le terrible vent d'est nous fouettait le 
visage et par — 35" 1/2 C. au-dessous de zéro nous dûmes 
chercher un refuge sous notre tente ; il me fallait renon- 
cer à continuer mon voyage ; du reste j'en avais atteint le 
but principal , et dans aucun cas je n'eusse osé m'aven- 
turer beaucoup plus loin à cette dapgereuse époque de 
l'année. 

Mes compagnons n'étaient pas suffisamment aguerris à 
ces affreuses températures; la gelée les avait tous plus ou 
moins saisis, et deux hommes surtout m'inquiétaient vive- 
ment : leur visîige était enflé et fort douloureux ; ils avaient 
les pieds glacés , et un jour de retard les exposait à une 
mort certaine. Le thermomètre marquait — 36** C, tan- 
dis que, chose à noter, au Port Foulke, il se maintenait à 
une douzaine de degrés plus haut. 

Mes pauvres camarades ne pouvaient dormir et la souf- 
france leur arrachait des plaintes continuelles ; l'un sem- 
blait même sur le point de s'abandonner entièrement et 
pour le soustraire à la fatale léthargie qui commençait à 
le gagner , je dus le pousser hors de la tente et le con- 



142 LA MEK LIBRE. 

traindre à marcher vigoureusement, en dépit de la tour- 
mente. 

Les rafales se succédaient toujours plus furieuses ; l'in- 
tensité du froid allait s'aggravant, et cependant il nous 
fallait rentrer dans la tempête sous peine d'être infailli- 
blement gelés. Aucun abri ne s'offrait à nous sur la vaste 
plaine glacée : la moindre hésitation pouvait non-seule- 
ment être immédiatement fatale à deux de mes compa- 
gnons au moins, mais pouvait mettre fin à l'expédition par 
la mort de nous tous sans exception. 

Nous eûmes beaucoup de mal à enlever la tente et à la 
placer sur le traîneau ; la bise soufflait avec rage et nous 
empêchait de la rouler de nos mains douloureusement 
roidies ; à peine si, chacun à son tour, mes hommes pou- 
vaient manier quelques secondes cette toile aussi dure 
qu'une planche ; ils souffraient horriblement, et leurs 
doigts, sans cesse gelés, devaient être activement frottés, 
piles plutôt, pour que l'étincelle de vie, toujours sur le 
point de s'éteindre, ne s'évanouît pas sans retour. Je ne 
m'arrêtai point à examiner si l'arrimage était fait suivant 
les règles de l'art. 

Nous étions en effet campés dans une position aussi 
sublime que dangereuse. A cinq mille pieds au-dessus du 
niveau de la mer , à cent vingt kilomètres de la côte , 
nous nous trouvions au milieu d'un vaste Sahara de glace 
dont l'œil ne pouvait mesurer l'étendue. La zone de hautes 
terres qui le sépare de l'Océan avait disparu sous l'horizon; 
pas une colline, pas un rocher, pas un pli de terrain, 
rien n'était en vue, hors notre faible tente, ployant sous 
l'ouragan. 

La lune descendait lentement dans le ciel , et son 
orbe, parfois voilé de fantastiques nuages, nous jetait 
ses indécises lueurs à travers les tourbillons de neige 
que le vent roulait avec colère dans l'espace sans bornes 
et qui passaient sur nous dans leur course effrénée , plus 



CHAPITRE X. 143 

doux à l'œil que le duvet, mais aussi terribles à nos pau- 
vres corps qu'une grêle de flèches aiguës. 

Une fuite précipitée était notre seule chance de salut. 
Aussi, comme le vaisseau qui s'abandonne à l'ouragan 
après lui avoir vaillamment résisté, nous tournâmes le 
dos à la tempête, et poussés par son souffle puissant, nous 
redescendîmes en toute hâte la pente du glacier. 

Nous avions franchi plus de soixante kilomètres et des- 
cendu d'environ mille mèires avant que je me hasardasse 
à permettre une halte ; la température était remontée de 
dix ou douze degrés; la tempête s'apaisait un peu; nous 
avions bien gagné quelques heures de repos. Mais il faisait 
encore bien froid sous la tente ! Le vent l'ébranlait sans 
relâche, et nous avions quelque peine à l'empêcher de 
s'envoler au loin. 

Le lendemain soir, nous rentrions au Port Foulke, à peu 
près sains et saufs, mais très-fatigués. La lune nous avait 
éclairé pendant cette dernière partie de notre voyage ; à la 
base du glacier l'air était parfaitement calme , et dans la 
gorge et dans la vallée, sur le lac Alida, et sur le fiord, 
nous avancions au milieu de scènes vraiment féeriques. 
Les nuées chargées de neige passaient comme des fantômes 
à travers la nuit et cachaient et montraient tour à tour les 
crêtes des blanches collines ; ces ombres nous disaient que 
l'ouragan hurlait encore là-haut, mais dans notre humble 
vallée tout était aussi paisible que dans une caverne vai- 
nement assiégée par la tempête ; pas un nuage ne voilait 
l'arche immense des cieux. Les douces étoiles, revêtues de 
la majesté de la nuit, se miraient sur la surface unie du 
petit lac ; le glacier reflétait les pâles rayons de la lune, 
et les noires falaises versaient leurs grandes ombres sur la 
mer de lumière qui inondait la vallée. Les caps aux cimes 
déchirées se découpaient sur le fond éblouissant du tlord 
parsemé d'îles; la glace qui emprisonnait ses vagues s'é- 
tendait à travers la baie jusqu'aux limites visuelles de 



144 



LA MER LIBRE. 



l'Océan lointain. A l'horizon se prolilaient vaguement les 
hautes montagnes blanches de la côte occidentale du dé- 
troit et sur la mer flottait une lourde nuée de vapeurs ; 
poussée lentement par la bise, elle laissait voir peu à 
peu là forme spectrale d'un iceberg émergeant du fond 
d'un noir abîme; une faible aurore boréale frangeait le 
sombre manteau des vagues, et, derrière cette masse de 
ténèbres impénétrables, dardait parmi les constellations 
de soudains jets de lumière, semblables à des flèches de 
feu lancées par les créatures d'un autre monde. 




CHAPITRE XI. 



Résultats importants de notre excursion. — Système de glaciers du 
Groenland. — Les glaciers des Alpes. — La marche des glaces. 
— Esquisse delà mer de glace du Groenland. 



Le voyage raconté dans le chapitre précédent ajouta 
beaucoup aux observations que j'avais recueillies autre- 
fois; il me donna une idée beaucoup plus nette du système 
glaciaire du Groenland. C'est la première tentative réussie 
qui ait eu pour but l'intérieur de cette mer de glace.. 

En 1853, pendant notre séjour au Port Rensselaer, 
j'avais atteint, avec M. Wilson, le bord de cette mer à 
l'endroit où elle repose derrière h chaîne de collines éle- 
vées qui courent parallèlement à l'axe de la presqu'île, 
mais je n'étais pas monté sur son plateau et son immen- 
sité ne m'avait pas impressionné comme elle le fait main- 
tenant. Même après avoir entendu M. lionsall décrire le 
grand glacier de Humboldt, même après avoir vu les énor- 
mes quantités de glaces qui sont rejetées des régions mé- 
ridionales, je ne comprenais pas combien sont immenses 
les amoncellements qui couvrent les vallées du Groenland^, 
et s'appuient sur les flancs de ses montagnes. 

Le Groenland est en ell'et un vaste réservoir d'eau con- 

l'j 



146 LA MER LIBRE. 

gelée. Sur les pentes de ses escarpements, le tlocon de 
neige molle est devenu un dur glaçon; il s'accroît d'année 
en année et de siècle en siècle ; un large manteau de va- 
peur congelée a fini par couvrir complètement la terre, 
et de ses vastes plis s'écoulent vers la mer des milliers 
de fleuves de cristal. 

Les progrès de ce glacier dont la naissance remonte à 
l'époque lointaine où le Groenland, baigné de soleil, se 
revêtait d'une végétation vigoureuse, est une étude des 
plus intéressantes pour le géographe. L'explication de ce 
phénomène est de beaucoup simplifiée par les travaux ac- 
complis dans les Alpes, lieux bien plus accessibles aux 
savants que les solitudes groënlandaises, et qui, tout aussi 
bien qu'elles, révèlent les lois de la formation et de la 
marche des glaciers. 

Il n'entre pas dans le plan de ce livre de discuter les 
diverses théories qu'on a émises sur ce grand phénomène 
et qui, ainsi que les Alpes européennes pourraient en té- 
moigner, ont fait jaillir une source abondante de conclu- 
sions opposées. Néanmoins, il ne m'a pas été difficile d'ob- 
server sur le grand et vieux lit des glaces du Groenland 
les traits physiques qui ont attiré l'attention d'Agassiz , de 
Forbes, de Tyndall et d'autres explorateurs moins illus- 
tres des glaciers alpins, et je m'estime heureux d'avoir pu 
confirmer les déductions de la science par des études faites 
sur les lieux. Ce sujet m'intéressait fortement depuis lon- 
gues années, et je n'étais pas fâché de pouvoir établir une 
comparaison entre la glace des Alpes et celle du Groen- 
land. Dans l'immense dépôt sur lequel je marchais, il ne 
m'était pas difficile de voir où Scheuchzer a puisé sa théo- 
rie de la dilatation^ de Saussure celle du glissement, et les 
derniers observateurs, héritiers bénéficiaires des travaux 
et des recherches de leurs devanciers, les termes de nwu- 
ronent vitreiix, visqueux et di/férenliel. 

On se fait généralement des glaces groënlandaises une 



CHAPITRE XI. 147 

idée très-erronée. Je ne me livrerai pus ici à des discus - 
sions approfondies sur leur formation et leur marche ; je 
ne veux que constater les faits et établir les comparaisons 
indispensables entre les glaciers du Groenland et ceux des 
autres parties du monde. J'espère que ces quelques pages 
où j'ai résumé une revue générale de la question ne pa- 
raîtront pas dépourvues de tout intérêt à ceux qui les 
liront. Plus tard, au fur et à mesure que mes observa- 
tions personnelles me ramèneront à ce sujet, je pourrai 
ajouter à cette esquisse rapide quelques nouveaux détails. 

Pour plus de clarté, je prendrai mes exemples dans ces 
régions alpines où depuis si longtemps de savants explo- 
rateurs ont poursuivi leurs recherches. Un des principaux 
est, sans nul doute, M. le chanoine Rendu, évêque d'Anne- 
cy. Ce digne et excellent homme, décédé, je crois, vers 
1860, fut un zélateur aussi sincère de la science que de 
la religion ; une vie entière passée au milieu des roches et 
des glaciers des Alpes l'avait familiarisé avec tous les ac- 
cidents de la nature dans cette sublime région du merveil- 
leux, et c'est avec justice que le professeur ïyndall a pu 
dire de lui : « Il possédait un savoir étendu, un raisonne- 
ment exact et serré et une puissance d'observation portée 
à un degré extraordinaire. » De bonne heure il consacra ses 
puissantes facultés intellectuelles , l'énergie de son corps , 
son profond amour de la vérité à l'élucidation des phéno- 
mènes naturels avec lesquels il était sans cesse en contact. 
.\près plusieurs années de travaux consciencieux, il donna 
au monde le résultat de ses investigations systématiques 
dans un essai publié dans les mémoires de l'Académie 
royale de Chambéry et intitulé : « Théorie des glaciers de 
la Savoie. » Les précieux renseignements que j'y trouve 
me serviront à démontrer comment la terre arcticiue se 
couvre de ses glaces , et comment elle se délivre de leurs 
masses surabondantes. 

Rendu étudie d'abord l'accumulation des neiges des Al- 



I4S . LA MER LIBRE. 

])es. Celles qui tombent sur les montagnes se changent 
partie en glace, partie en eau qui s'écoule dans les rivières. 
Il estime que la glace ainsi formée équivaut à une couche 
annuelle de cinquante-huit pouces d'épaisseur, ce qui élè- 
verait le Mont-Blanc de quatre cents pieds par siècle, et de 
quatre mille en mille ans. 
• Il est évident, ajoute-t-il, qu'il n'en est pas ainsi. » 
La glace doit donc être enlevée par des causes naturelles, 
et l'observation a démontré que le savant prêtre ne se 
trompait pas. Rendu s'occupe ensuite de découvrir com- 
ment la nature accomplit cette œuvre, et il arrive à la 
conclusion fort rationnelle que le glacier et le fleuve sont 
deux phénomènes identiques, et que la ressemblance entre 
eux est si parfaite qu'il serait difficile de trouver une con- 
dition de l'un qui ne s'applique pas à l'autre ; le fleuve 
porte à l'Océan les eaux tombées sur les hauteurs, le gla- 
cier y pousse le produit congelé des neiges amassées à de 
l)lus hauts niveaux. 
Et le savant observateur conclut en ces termes : 
« La volonté conservatrice du Créateur a établi pour la 
permanence de son œuvre la grande loi de circulation 
qui, examinée de près, se retrouve partout dans la na- 
ture. » 

En effet, nous voyons l'éyaporation faire circuler l'eau 
dans les couches de l'atmosphère. Du haut des airs elle re- 
descend sur la terre en rosée, en pluie et en neige, et du 
sol qui l'a reçue elle retourne à l'Océan par les fleuves qui 
ont recueilli les petits ruisseaux des collines et des vallées. 
Cette loi de la circulation règne, toujours invariable, sur 
les sommets glacés des Alpes, sur l'Himalaya gigantesque, 
sur les Andes, sur les montagnes de la Norvège et du 
Groenland comme dans les régions plus basses et plus chau- 
des, dont les rivières i)ortent les eaux vers la mer. Le gla- 
cier n'est autre chose qu'un lleuve mouvant d'eau congelée, 
cl le système lluvial des zones lorrides et tempérées est 



CHAPITRE XL 140 

identique au système glaciaire des espaces arctiques et an- 
tarctiques. 

Nous l'avons dit : une partie de la neige qui tombe sur 
les montagnes se transforme en glace, et cette glace n'est 
pas immobile, comme on pourrait le croire au premier 
abord. Bien que les savants ne s'accordent pas encore sur 
les causes de ce mouvement, celui-ci n'en est pas moins 
réel. Rendu remarque avec raison : 

« Qu'une multitude de faits paraissent démontrer que la 
substance même du glacier jouit d'une sorte de ductilité 
qui lui permet de se mouler sur la forme des lieux qu'elle 
occupe, de s'amincir, de s'enfler ou de se rétrécir comme 
une pâte molle. » 

Ce qui est vrai dans les gorges des Alpes l'est aussi dans 
les vallées du Groenland. Un immense flot congelé se dé- 
verse à l'est et à l'ouest par les pentes du plateau central, 
et ce que la glace peut gagner en hauteur par les dépôts 
d'une saison , est perdu dans la descente continue de cette 
masse mobile. 

Aucun obstacle, aucun pli du sol n'en arrêtent le mou- 
vement; elle se moule sur les colîines, passe à travers 
leurs gorges ou franchit leurs sommets. Le torrent glacé 
comble les vallées et les met de niveau avec les plus hautes 
crêtes; il ne s'arrête pas devant le précipice : cataracte 
gigantesque, il bondit dans le vide béant pour atteindre, 
n'importe à quel niveau, le sol inférieur. L'hiver, l'été sont 
pour lui une même chose; il s'avance toujours, il s'épanche 
par toutes les anfractuosités du littoral et se déverse dans 
chaque ravin et dans chaque vallée , rongeant ou écrasant 
les rocs jusqu'à ce qu'il arrive à la mer. Mais l'Océan 
même ne suspend pas sa course : il repousse les eaux et 
se faisant à lui-même sa ligne de côtes, il se plie aux 
inégalités du fond comme auparavant à celles de la terre 
ferme, emplissant les liords et les larges baies, s'étendant 
avec la mer, se rétrécissant avec elle, recouvrant les îles 



150 LA MER LIBRE. 

dans sa marche lente et continue; il ne s'arrête enfin qu'à 
plusieurs milles du rivage primitif. 

Là, il touche enfin à la limite fixée à sa marche enva- 
hissante. 

Quand, dans les siècles passés, après avoir descendu les 
pentes terrestres, le glacier atteignit la côte, son sommet 
dominait de plusieurs centaines de pieds le golfe qu'il de- 
vait comhler; lentement, il s'est enfoncé sous la ligne des 
eaux et continuant à glisser, il a fini par s'atténuer, par 
disparaître , presque tout en entier submergé. 

Mais, dans un précédent chapitre, nous avons vu qu'un 
bloc de glace d'eau douce flottant dans l'eau salée s'élève 
d'un huitième au-dessus de la surface de la mer. Tout écolier 
sait que l'eau se dilate en se congelant, et que dans sa 
nouvelle forme elle occupe un dixième d'espace en plus 
que dans son état fluide; en conséquence, la glace d'eau 
douce émerge d'un dixième de son volume lorsqu'elle flotte 
dans l'eau douce, mais dans l'eau salée, dont la densité est 
de beaucoup supérieure, la proportion de la partie flottante 
à la partie immergée n'est plus de un à neuf comme pré- 
cédemment, mais bien de un à sept. 

Il est donc évident qu'à mesure que !« glacier s'avance 
dans l'Océan, l'équilibre naturel de la glace doit se rompre 
peu à peu ; la partie avancée de la masse cristallisée s'en- 
fonce beaucoup plus que si elle eût été libre de flotter sui- 
vant les propriétés acquises par la congélation. Aussitôt 
que plus des sept huitièmes sont descendus sous la surface 
de la mer, la glace, comme une pomme retenue par la 
main dans un seau d'eau, tend à remonter jusqu'à ce 
qu'elle ait pris son équilibre naturel. 

Qu'on veuille bien se le rappeler , le glacier est un im- 
mense courant congelé. Bien que son extrémité antérieure, 
captive sous les eaux, tende à s'élever, elle est longtemps 
retenue par son adhérence à la masse à laquelle elle appar- 
tient et demeure immergée Jusqu'à ce que la force d'équi- 



CHAPITRE XI. 151 

libre, auirmentant toujours, la fasse éclater en fragments 
(|ui remontent aussitôt à leur niveau naturel; ces frag- 
ments peuvent être des cubes solides dun kilomètre de 
côté ou même davantage. La disruption ne s'accomplit jias 
sans un grand tumulte des vagues, et un fracas qu'on en- 
tend au loin. Puis la masse dégagée des liens maternels 
flotte en liberté sur les eaux; les oscillations que lui avait 
imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, 
et le bloc de cristal, s'abandonnant au courant, dérive 
avec lenteur vers la haute mer. C'est une montagne de 
glace', un iceberg maintenant : le glacier a accompli le rôle 
que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de 
la circulation. 

La goutte de rosée, distillée sur la feuille du palmier 
des tropiques , tombe sur le gazon et reparaît dans le 
ruisseau murmurant de la forêt primitive ; elle a coulé 
dans la rivière et de la rivière dans l Océan; là elle s'est 
évanouie en vapeur, et portée vers les montagnes du Nord 
par le vent invisible, elle est devenue un léger flocon de 
neige; pénétrée par un rayon, la neige se transforme à 
son tour en un petit globule d'eau , la froide 'brise suc- 
cédant au soleil, ce globule se change en cristal, et ce 
cristal recommence sa course errante pour regagner 
l'Océan. 

Mais sa marche, autrefois si rapide, est lente mainte- 
nant ; dans les flots de la rivière, elle franchissait des 
lieues en quelques heures: il lui faudra autant de siècles 
avant de faire la même route ; elle se perdait dans la mer 
sans bruit et sans secousses, elle ne rejoint maintenant 1»? 
monde des eaux qu'au milieu de violentes convulsions. 



1. On supposait autreroisque la naissance «les icel)ergs était enlièremeiU 
(lue à la force de grarilé, à la rupture des falaises du glacier surplombant sur 
la mer. Le docteur Ring, inspecteur du Groenland méridional, a proux»- que 
les fragments de glace flottante, ayant cette origine, ne sont janinis de 
grande dimension et ont rarement droit au titre* ù'ireh^rqx. (H.) 



1^2 LA MER LIHRE. 

Ainsi l'iceberj? est le fils du flenve arctique, ce fleuve 
est le glacier et le glacier est l'acciimulation des vapeurs 
congelées. Nous avons vu ce fleuve se traîner de siècle en 
siècle, depuis les lointains escarpements du sol jusqu'à 
la mer: nous avons vu la mer en détacher un fragment 
énorme et reprendre ce qui lui avait appartenu. Délivré 
des entraves dont l'avaient chargé d'innombrables hivers, ce 
nouveau-né de l'Océan se précipite avec un bond sauvage ; 
l'écume le caresse, les gouttes de cristal recouvrent leur 
liberté perdue et s'enfuient avec les vagues riantes vers le 
soleil pour recommencer à nouveau leur course à travers 
le cycle des âges. 

Et cet iceberg est marqué , selon moi, d'une empreinte 
plus caractérisée que la grande masse liquide que le frère 
tropical des glaciers, le large Amazone, roule à l'Océan du 
haut des Andes et des montagnes du Brésil. Solennel, 
majestueux et grave , dans le calme et dans la tempête, 
l'iceberg flotte sur l'abîme ; les vagues incessantes résonnent 
à travers ses arches sonores ou tonnent contre ses murailles* 
de diamant. Le matin il s'enveloppe de nuages aussi im- 
pénétrables que celui qui voilait le corps gracieux d'Aré- 
thuse, le brillant éclat du midi le couvre d'une étincelante 
armure d'argent , puis il se revêt des splendides couleurs 
du soir, et dans la nuit silencieuse les étoiles se mirent 
sur sa surface polie. Pendant l'hiver les neiges , pendant 
l'été les mouettes bruyantes, tourbillonnent autour de lui; 
les derniers rayons du crépuscule s'attardent sur ses 
cimes élevées, et quand les ténèbres vont disparaître, il 
reçoit la première lueur de l'aube, et ses coupoles se dorent 
aux splendeurs du matin. Les éléments s'unissent pour 
rendre hommage à sa beauté immaculée. 

Sa voix profonde est portée sur le rivage, et la terre la 
répète d'échos en échos sur ses collines retentissantes. Le 
soleil à travers le léger voile des cascatelles, ondulant au 
souffle des vents d'été, se glisse pour déposer de chaudes 



CHAPITRE XT.. 153 

caresses sur ses pâles contours. L'arc-en-ciel le ceint de 
son écliarpe ; Tair le couronne de guirlandes de molles 
vapeurs, çt les eaux qui l'entourent prennent des teintes 
d'émeraude et de saphir. Il s'avance sur sa route azurée 
à travers les changements des cieux et des saisons , et se 
replonge dans les mers profondes aussi lentement qu'il 
en est sorti dans les siècles passés. C'est un noble symbole 
de la loi éternelle, un monument des évolutions du temps, 
plus ancien que les pyramides d'Egypte ou l'obélisque 
d' Héliopolis. Bien longtemps avant l'apparition de la race 
humaine, le dur cristal d'aujourd'hui était un flocon de 
neige ou une goutte de rosée. 

Le Frère John^ par lequel j'ai pénétré dans la mer de 
glace, est un bel exemple de la croissance et de la marche 
que je viens de décrire. Il forme un large fleuve qui a fini 
par remplir une vallée de dix-huit kilomètres de longueur; 
son front, comme je lai dit plus haut, a près de deux 
kilomètres de large et reste encore aujourdhui à trois 
kilomètres et demi de la mer. En \bt>\, j'ai repris les 
angles et mesures d'octobre 1860, et j'ai pu constater que 
le glacier marche à raison de plus da cent pieds par an. Il 
lui faudra donc un siècle pour qu'il arrive à la bai&; et 
comme l'eau profonde se trouve à onze kilomètres du 
rivage, cinq cents ans s'écouleront avant qu'il enfante un 
iceberg de quelque importance. Le mouvement de ce gla- 
cier est beaucoup plus rapide que celui de plusieurs autres 
que j'ai pu explorer. Depuis le Frère John, les rives de la 
mer de glace sont échancrées par les hautes collines de 
Port Foulke et descendent à l'Océan par un glacier au- 
dessus du cap Alexandre. Sa paroi maritime a une lar- 
geur de trois kilomètres et demi , et se débarrasse déjà de 
«luelques petits icebergs. Puis après avoir de son bras 
gigantesque entouré le cap Alexandre, la mer de glace 
atteint encore les eaux au sud du promontoire, et con- 
tinuant vers le midi par une succession de vastes courbes 



154 



LA MER LIBRE. 



irrégulières, jette ses fleuves congelés dans cliarfue ravin 
de la côte groënlandaise, depuis l'orée du détroit de Sniilli 
jusqu'au cap Farewell, et sur la face qui regarde le Spitz- 
berg, du cap Farewell aux régions les plus reculées qu'on 
ait jamais reconnues. Au nord du glacier de mon Frère 
John, elle s'infléchit en larges courbes, derrière les hau- 
teurs du littoral , et vis-à-vis le Port Rensselaer , elle se 
maintient à une distance de quatre-vingt-dix à cent dix 
kilomètres du rivage, ainsi que je l'ai constaté avec M. Wil- 
son. Dans cette direction, elle atteint le détroit de Smith 
par le grand glacier de Humboldt, auquel on donne une lar- 
geur de cent dix kilomètres; au delà, elle recouvre la terre 
Washington et s'étend au loin dans les régions inconnues. 




CHAPITRE XII. 



Ma cabine. — Sonntag mesure le glacier. — Le scorbut. — Danger 
de manger de la neige. — Knorr et Starr. — Les morsures de la 
gelée. — Nos Esquimaux, Hans, Peter et Jacob. — Le charbon. — 
Les feux. — Confort de nos quartiers d'hiver. — Notre maison sur 
le pont. — Le temps devient plus doux. — Mme Hans. — John 
Williams, le cuisinier. — Une soirée agréable. 



Après qu'un bon sommeil m'eut presque entièrement 
remis des fatigues de notre excursion, je revins à mon 
journal. 

28 octobre. 

Que je suis heureux de me retrouver chez moi! Je ne 
savais pas jusqu'ici quelle charmante et délicieuse retraite 
je possède au milieu des solitudes boréales : je ne connais- 
sais pas mon bonheur, mais cinq jours sur le glacier 
et quatre nuits sous la tente m'ont appris à sentir tout 
ce que vaut ma petite chambre ; je la regardais aupara- 
vant comme une triste et obscure cellule , tout au plus 
digne d'un condamné , aujourd'hui elle est pour moi « le 
refuge du voyageur lassé, l'oasis du désert, le port dans la 
tempête. » La tremblotante lueur de ma lampe, qui hier 



156 LA MER LIBRE. 

au soir nous servait de phare pendant que nous nous traî- 
nions sur la plaine glacée, n'était pas moins chère à mon 
cœur qu'à celui du sensible Ossian les « brillants rayons 
dUU-Erin aux beaux yeux ». 

Jamais je n'avais remarqué la nuance éblouissante des 
rideaux qui retombent autour de mon cadre étroit, cou- 
chette la nuit, ottomane splendide le jour; les peaux 
d'ours et de loups qui la recouvrent et s'étendent partout 
sous mes ])ieds me semblent un luxe phénoménal; mon 
humble lampe qui donne par accès une flamme maladive 
me semble maintenant une lumière sidérale; la petite 
pendule 'dont le tic-tac monotone m'a agacé si souvent est 
aujourd'hui pour moi la plus délicieuse des musiques. Mes 
chers vieux livres, qui ont tant souffert du voyage, je les 
retrouve comme des amis longtemps perdus, et les gravures 
qui tapissent les cloisons me sourient avec leur sympa- 
thique bonté. Rouleaux de cartes, dessins commencés, 
bouquins de toutes sortes, volumes dépareillés de l'Ency- 
clopédie à deux sous et Principes de cuisine de Soyer , 
crayons, baromètres, livres bleus de l'Amirauté contenant 
les rapports officiels des expéditions arctiques , cartes des 
voyages de tous ces nobles Anglais qui depuis Ross jus- 
qu'à Raë ont cherché lès traces de sir John Franklin, tout 
ce ramassis de papiers et de cartons qui couvrent le plan- 
cher ne me fatiguent plus de leur présence et me parais- 
sent ajouter au confort doux et tranquille de mon petit 
réduit. Boussole et sextant de poche ont chacun son clou 
particulier; carabine, fusil, poire à poudre et gibecière 
forment une élégante panoplie et me parlent aussi leur 
familier langage. Mon brave et fidèle Sonntag, assis de- 
vant la table, lit paisiblement; enveloppé de mes four- 
rures, j'écris mon journal sur mes genoux, et lorsque je 
compare ces heures de repos avec celles que je viens de 
passer au sommet du glacier, que j'écoute la terrible bise 
sifflant sur le port et à travers le gréement, que je pense 



CHAPITRE XII. 157 

combien au dehors il fait froid et sombre, tandis qu'au- 
tour de moi tout est brillant et chaud, certes je crois 
pouvoir écrire que je suis reconnaissant ! Une fois, du 
moins, dans ma vie, je me déclare entièrement satisfait! 

Sonntag et Mac Cormiciv m'ont rendu un compte détaillé 
de tout ce qui s'est passé en mon absence. Jensen m'a 
parlé de ses chasses, j'ai dîné avec les ofticiers, et à 
bord «tout est joyeux comme les cloches un jour de ma- 
riage ». 

Ma petite troupe est un peu reposée et quelques-uns se- 
raient prêts à recommencer; mais ceux qui ont été pinces 
par la gelée font assez triste mine, et les quolibets de 
leurs camarades ne peuvent guère les consoler. 

Je suis enchanté de voir comme tout a bien marché 
pendant mon absence. Sonntag est monté deux fois sur le 
glacier, en a terminé la triangulation et a pu dessiner quel- 
ques bonnes esquisses. Il a aussi soigneusement mesuré et 
calculé les angles d'une ligne jalonnée sur la glace de la 
grande baie. C'est une base de 9.00 pieds de développe- 
ment dont les coordonnées fixent ainsi les distances de 
l'extrémité occidentale de l'île Starr aux points suivants : 

Au cap Alexandre, 8 milles marins = 14 kilom. ; 

Au cap Isabelle, 31 milles = 56 kilom. ; 

Au cap Sabine, 42 milles = 67 kilom. 

Mes ordres à l'égard de la chasse sont obéis scrupuleu- 
sement et de nombreuses additions ont été faites à une 
provision déjà assez respectable. Ceci est pour moi d'une 
importance majeure; l'expérience que j'ai acquise dans 
mes voyages avec le docteur Kane m'a convaincu que le 
scorbut, si fatal aux expéditions polaires , peut toujours 
être évité par l'usage de la viande fraîche. Quoique bien 
approvisionnés en conserves de viande et en légumes frais, 
nous ne pouvons trop varier notre nourriture, et je prends 
mes mesures pour me procurer tout le gibier possible : 
une escouade de nos meilleurs tireurs est organisée dans 



158 LA MER LIBRE. 

ce seul but et je ne permets pas qu'on l'emploie à au- 
cune autre besogne. Jusqu'à présent ces plans ont par- 
faitement réussi, jamais équipage n'eut une plus brillante 
santé que celui de notre schooner et je ne suis pas encore 
entré dans mes fonctions de médecin du» bord. J'espère 
écarter le scorbut et je crois fermement qu'ici, à Port 
Foulke , on pourrait vivre une longue suite d'années sans 
crainte d'être attaqué par ce terrible fléau de la zone bo- 
réale. Je le sais, mes chasseurs ne doivent pas être ma 
seule garantie et les dispositions morales sont partout le 
meilleur auxiliaire de la santé ; la nourriture la plus re- 
cherchée ne défend pas du chagrin, cette gangrène des os, 
et, pour ma part, je me sentirais mieux garanti contre le 
scorbut par un simple régime d'herbes et de racines assai- 
sonnées de joies que par des montagnes de bo^uf bien gras 
entourées par la discorde. Dieu merci, tous mes cama- 
rades vivent en bonne harmonie ; ils semblent aussi heu- 
reux que pleins de robuste santé , et ce sera ma faute s'il 
n'en est pas toujours ainsi. 

Knorr est chargé de tenir le registre de nos chasses : 
voici tout ce qu'on a porté à bord depuis le commence- 
ment de l'hivernage : 74 rennes, 21 renards, 12 lièvres, l 
phoque, 14 eiders, 8 dovekies ou guiliemots noirs, 6 auks 
ou petits pingouins, 1 gelinotte. Les chiens font une assez 
forte brèche à nos provisions, mais nous avons encore 
trente ou quarante rennes cachés en divers endroits, et 
nous saurons les retrouver au moment du besoin. 

Mac Cormick est assez souffrant ; la gorge est prise et la 
langue enflée. En me quittant sur le glacier pour retourner 
à bord, il me semblait fort altéré, et ignorant le mal que 
cela pourrait lui faire, il ne trouva rien de plus simple que 
de porter à sa bouche une petite poignée de neige : la mu- 
(jueuse ne tarda pas à s'enflammer; la soif augmentait à 
mesure qu'il essayait de l'apaiser, la respiration s'embar- 
rassait, et il revint au navire extrêmement affaibli. C'est 



CHAPITRE XII. 159 

une bonne lLM;on pour nos hommes; je le dis à mon ma- 
lade, qui n'en paraît que médiocrement consolé. 



19 octobre. 

Je suis allé avec Sonutag relever de nouveaux angles 
sur sa ligne d'opérations. Dans cette direction se trouvent 
deux icebergs gigantesques que j'ai baptisés les Gémeaux. 
lis se dressent avec une majesté grandiose sur le sombre 
ciel occidental. Castor lève la tête à 230 pieds au-dessus 
de la mer, et son frère, dont les dimensions sont un peu 
moins formidables, le dépasse encore de 17 pieds. 

Après la partie d'échecs accoutumée, nous avons lon- 
guement discuté nos projets : je propose une course au 
glacier de Humboldt , et Sonntag une visite au Port Rens- 
selaer; il est important que le méridien de ce dernier lieu 
soit relié avec celui du Port Foulke. Je me range à son 
avis, et il partira après-demain, si le temps le permet, 
— locution des moins banales dans ce lieu de tempêtes ; le 
crépuscule s'éteint graduellement , mais la lune est encore 
dans son plein et pourra éclairer la petite troupe; aujour- 
d'hui, à trois heures, la nuit était complètement tombée. 

30 octobre. 

îSountag est prêt à partir ; il prend des vivres pour sept 
jours et emmène deux traîneaux dont Jensen et Hans se- 
ront les conducteurs. J'ai évité de m'immiscer dans ses 
préparatifs de voyage, mais il me semble que, trop occupé 
du confortable, il emporte une foule de choses encom- 
i)rantes et presque inutiles : dans ces latitudes-ci , les ex- 
plorations sont soumises à des lois très-rigoureuses dont 
il n'est guère permis de s'écarter, et il n'y a probable- 
ment pas d'autre région au monde où le voyageur doive 
moins penser à ce qui peut contribuer à sa satisfaction 



loO LA MER LIBRE. 

personnelle. A bord, on a toujours une certaine marge, 
mais sur les champs de glace et avec les traîneaux il ne 
faut se charger que de ce qui est absolument nécessaire à 
l'entretien de la vie : pain et viande , et café ou the , au 
choix. Pour matelas, on trouvera de la neige partout, et 
en fait de couvertures, on emporte juste ce qui suffit pour 
vous empêcher de geler tout vivant. On n'aura d'autre feu 
((ue celui de la lampe-fourneau, et si le froid devient trop 
vif, on a la ressource de marcher et de courir pour se ré- 
chauffer. Dans notre excursion au Frère John, je n'avais 
pour tout combustible que les trois quarts d'un gallon 
d'alcool et trois quarts d'huile, et j'en rapportai même 
une assez bonne partie. 

J'ai été ce matin visiter mes camarades de l'entre -pont ; 
ils sont tous guéris des morsures de la gelée, excepté 
maître Christian, dont le nez est encore gros comme son 
poing et rouge comme une betterave ; il supporte sans se 
fâcher les railleries de ses compagnons. Mon pauvre 
Knorr, de son côté, n'est pas beaucoup plus heureux : il 
faut le dire, le nez, cet indispensable ornement de notre 
visage, est un des plus graves ennuis du voyageur po- 
laire ; toujours en avant, il marche le premier au feu, et 
si vous essayez de l'abriter derrière un rempart quelcon- 
que, il se venge en concentrant autour de lui l'humidité 
de la respiration ; en moins d'une heure le masque pro- 
tecteur se double d'une épaisse couche de glace et devient 
un ennemi pire que le vent lui-même. 

Mon jeune secrétaire se comporte bravement. On dirait, 
à le voir, qu'il n'y a en lui qu'une faible étincelle de vie 
prête à s'éteindre au premier souffle, et mes amis de Bos- 
ton me répétaient que je l'emmenais infailliblement vers 
une froide tombe, mais je ne sus pas résister à ses nom- 
breuses et incessantes supplications; sa volonté lui donne 
des forces , et une ardente et nerveuse énergie se cache 
sous cette frêle enveloppe ; il ne veut point donner raison 



CHAPITRE XIT. 161 

aux prophètes de malheur, et je compte qu'il se tirera 
d'affaire tout aussi bien que le plus robuste des matelots 
de l'équipage. Il a dix-huit ans et partage avec M. Starr 
l'honneur d'être le plus jeune de la bande. Starr est un 
garçon dégourdi et plein d'entrain qui sait se rendre fort 
utile. Il est ici presque malgré moi, et, certes, je suis loin 
d'en être fâché maintenant. Très-enthousiaste de nos pro- 
jets , il voulait courir avec nous les aventures polaires, 
mais mon état-major se trouvait au complet, et je lui si- 
gnifiai que l'avant était seul à sa disposition ; je croyais 
bien le dégoûter ainsi; mais quelle ne fut pas ma sur- 
prise, en montant à bord le lendemain, de voir mon élé- 
gant de la veille transformé en simple matelot et occupé 
de tout cœur à la manœuvre ! Le brillant castor, le drap 
fin, les bottes vernies avaient fait place au bonnet de peau, 
à la chemise rouge, aux grossières chaussures du marin. 
Un zèle si ardent méritait une récompense; Starr fut 
immédiatement élevé en grade et placé à l'arrière comme 
adjoint de Mac Cormick. 

La rivalité de mes deux chasseurs esquimaux s'aggrave 
de plus en plus; aujourd'hui j'ai encore dû prendre parti 
pour Péter. Jusqu'à présent Hans dirigeait l'attelage de 
Sonntag, et en faisait à peu près à sa guise ; mais ce ma- 
tin, pendant son absence et celle de Jensen, qui était à 
terre, j'ai chargé son camarade de me conduire à la base 
du glacier, où j'ai quelques points de vue à dessiner. 
Cette décision a enflammé l'ire de Hans, et sur le rapport 
de Jensen, je lui ai ôté les chiens pour les confier exclu- 
sivement à Péter. Celui-ci nage dans la joie pendant que 
l'autre est outré de dépit, mais j'espère que les choses 
n'en viendront pas à une explosion ouverte; j'ai fait à 
maître Hans un sermon sur les dangers qui en résul- 
teraient pour sa personne; il ne l'oubliera pas, j'en suis 
sûr, mais cela lui sera un nouveau grief contre son 
collègue : il a bonne mémoire et ne pardonne jamais*. 

Il 



162 LÀ MER LIBRE. 

Suivant Jensen, il vient de se réconcilier avec Péter; je 
crains bien que ce ne soit là un mauvais signe. 

Hans mérite bien la réputation qu'il avait à bord de 
rAdvancu, et son caractère n'a pas plus changé que sa ti- 
gure; toujours voix douceâtre et huileuse, petit œil rusé, 
repoussante laideur; c'est un vilain personnage, et j'ai 
très-peu de confiance en lui, mais Sonntag l'a pris sous sa 
protection, et le préfère même à Jensen pour conduire son 
attelage. 

Le pauvre Péter, toujours paisible et peu gênant, se 
prête aux diverses fantaisies des officiers ou des matelots : 
aussi est-il très-populaire parmi ces derniers, qui naturel- 
lement abusent de sa trop grande bonté. Son père Jacob 
continue à être le plastron du gaillard d'avant; nos gens 
ont conclu un traité avec lui, à leur grande satisfaction, 
comme à la sienne : il lave toute la vaisselle, et, en retour, 
les matelots lui gardent les miettes qui tombent de leur 
table. 11 n'en devient que plus en plus lourd et ne peut 
se mouvoir qu'avec une extrême difficulté; dans la cale de 
l'avant se trouve une poutre placée à deux pieds et demi 
seulement du fond; il lui est impossible de l'enjamber, 
et ses gauches efforts pour ramper au-dessous ont été 
justement comparés à ceux d'un phoque se tortillant sur 
la glace autour de son trou. Le .« gras phénomène » 
qu'exposait M. Wardle n'était pas plus informe, et comme 
ce pauvre être de pléthorique mémoire, il partage son 
temps entre le manger et le dormir. Ses joues sont dé- 
mesurément gonflées, et je ne puis le voir sans me rap- 
peler cet individu que Mirabeau prétendait avoir été créé 
dans le seul but de montrer au monde combien une peau 
humaine peut se distendre avant d'éclater. L'officier de 
service, un de ces jours, l'envoya sur le pont pour écorcher 
deux rennes : arrivé à un morceau appétissant, il s'arrêta 
dans son œuvre, coupa une tranche de la chair à demi 
glacée, et quelques instants après il tombait profondément 



CHAPITRE XII. 163 

endormi sur les corps dépouillés, sa dernière bouchée en- 
core suspendue entre ses lèvres, 

1" novembre. 

Le nouveau mois s'annonce par une tempête ; nos voya- 
geurs devaient partir ce matin, mais le mauvais temps les 
retient à bord ; la pleine lune est passée depuis trois jours, 
et je crains que l'obscurité croissante ne les force à renon- 
cer à leur projet. 

Mac Cormick et Dodge ont établi un piège à ours entre 
les deux Gémeaux; il a pour appât un morceau de renne 
et pour support ma meilleure ancre à glace; je plains le 
pauvre animal qui y mettra le pied. 

Je viens d'examiner notre charbon et d'en régler l'em- 
ploi pour l'hiver : nous en avons trente-quatre tonnes, 
et nous n'allumons que deux feux. Deux seaux et demi au 
fourneau de la cuisine, un seau et demi à celui des officiers, 
voilà une ration quotidienne qui nous garantit très-bien 
du froid et nous donne notre provision d'eau; la glace, 
très-pure et très-limpide, est apportée d'un petit iceberg 
arrêté à l'entrée du havre, à un demi-mille environ du 
schooner. Un poêle me serait un meuble aussi embarrassant 
qu'inutile; j'ai de bonnes fourrures, et la chaleur qui, à 
travers le dôme, me vient de la cabine de ces messieurs et 
pénètre par les fentes de ma porte, entretient dans ma 
chambre une température de -f- 4° à -f- 16° C. ; je suffoque- 
rais chez mes voisins. Leur fourneau ronfle sans fin ni 
trêve, et leur thermomètre, parfois à-f-25' C, ne descend 
jamais au-dessous de -f- 16° C. Nous ne connaissons pas 
l'humidité, et la ventilation est parfaitement établie : une 
portion du grand panneau au-dessus du logement des 
matelots est toujours ouverte, et l'écoutille du dôme est 
rarement fermée; ces ouvertures donnent sur le pont 
déjà abrité lui-même, et y entretiennent une température 
assez douce, transition tout à fait indispensable entre l'en- 



164 LA MER LIBRE. 

tre-pont et l'air extérieur. C'est là que nos gens s'occupent 
à tous les ouvrages qu'ils ne pourraient faire dans les 
cabines , et à la faible lueur du fanal suspendu à la 
maîtresse poutre, on peut les voir diversement groupés, 
travaillant ou jouant suivant l'heure et la besogne. A l'une 
des extrémités de notre demeure est dressée la tente de 
peaux dont les trous nombreux laissent passer, avec la pai- 
sible clarté d'une lampe, les chants de la mère esquimaude 
endormant son joli mignon; du côté opposé se trouve la 
boucherie où les rennes attendent le couteau de Marcus 
et de Jacob. Tout auprès, courbé sur l'enclume et ne s'in- 
terrompant que pour activer le feu de la forge portative, 
Mac Cormick cogne à tour de bras sur quelque objet in- 
connu : « il tue le temps >•, dit maître Dodge. Devant les fe- 
nêtres sont placés l'étau, la vis, l'établi du charpentier, sur 
lesquels frappent sans cesse les marteaux de Christian, 
Jensen, Péter et Hans qui réparent l'équipage des chiens 
ou leur attirail de chasse, tandis que, mêlés au hasard sur 
le pont, officiers et matelots fument leurs pipes en n'ayant 
l'air de s'occuper d'autre chose que de s'amuser autant 
qu'il est possible de le faire par ces nuits boréales. Une 
vive lumière jaillit des écoutilles et nous porte l'écho de 
maint rire joyeux; les fusils sont rangés en bon ordre au- 
tour du grand mât ; Mac Cormick y a installé en outre un 
immense porte-manteau, où chacun suspend aune cheville 
ses fourrures de voyage ou de promenade, qu'il est dé- 
fendu de descendre dans les cabines : vu la différence de 
température, elles y seraient bientôt saturées d'humidité. 

2 novembre. 

Nos voyageurs, je l'espère, pourront partir avant long- 
temps : le baromètre qui, hier au soir, marquait — S^C, 
remonte visiblement : la tempête s'apaise peu à peu ; mais 
dans sa furie sauvage elle a singulièrement modifié l'as- 



CHAPITRE XII. 165 

pect de notre baie; les glaces fendues, brisées, ont été 
poussées vers le sud-ouest, et la mer libre est maintenant 
à trois kilomètres et demi de nous, elle baigne les pieds 
de Castor et de Pollux, et les Dioscures flotteraient au 
large s'ils n'étaient solidement échoués sur le fond ; un des 
repères de notre triangulation vogue déjà sur la surface de 
l'Océan, et le piège à ours l'a suivi emportant ma pauvre 
ancre. La débâcle s'étend au loin, et on ne voit plus un 
seul glaçon se projeter comme une tache blanchâtre sur 
les lames sombres qui se heurtent dans l'obscurité contre 
les écueils du cap Alexandre. 

Pendant tout ce mauvais temps, la température était 
fort douce ; et malgré le vent du nord- est, elle n'est ja- 
mais descendue à zéro Fahrenheit { — 18* C.) 

3 novembre. 

Enfin notre petite bande est en route, et ce soir, à dix 
heures, j'étais presque désappointé de ne pas la voir reve- 
nir. Je ne pensais pas que Sonntag put doubler le cap 
Ohlsen; il a probablement réussi et il poursuit son chemin; 
la tempête a dû ouvrh* de nombreuses crevasses et former 
beaucoup de hummocks : je crains bien que pour Jen- 
sen un voyage de cette sorte ne soit la plus dure des 
épreuves. Sur la glace unie, lorsque le traîneau vole au 
grand galop d'une meute bien dressée, Jensen est un ad- 
mirable cocher, il manie son attelage avec une aisance su- 
perbe ; mais aujourd'hui il lui faudra se traîner péniblement 
par-dessus les amas de neige et les ravines qui les sépa- 
rent, il lui faudra soulever le traîneau lorsqu'il s'arrêtera 
devant quelque obstacle ou chavirera sur la glace brisée. 
En pareil cas les chiens s'irritent, se jettent les uns sur 
les autres; les traits s'emmêlent, le tumulte commence et 
un combat général en est le résultat inévitable. Pour faire 
face à tous ces ennuis, on aurait besoin d'une patience 



166 LA MER LIBRE. 

presque surhumaine, et si Jensen sort de cette épreuve 
avec des notes favorables, je n'aurai rien à craindre pour 
lui dans l'avenir. C'est un homme de six pieds de haut, so- 
lidement charpenté et d'une force musculaire remarquable; 
il est resté huit ans chez les Groënlandais et parle l'esqui- 
mau tout aussi bien que les naturels ; le peu d'anglais qu'il 
a ramassé parmi les baleiniers, lui permet de nous servir 
d'interprète, et son concours nous a été fort précieux. 

Mes hommes sont très-occupés à coudre les peaux de 
jjhoques, à les transformer en jaquettes, pantalons et 
chaussures pour leur toilette d'hiver; toute leur éloquence 
a échoué auprès de Mme Hans : cette indolente créature 
se refuse obstinément à toucher une aiguille. C'est la femme 
la plus entêtée qui se puisse voir ; elle a su se rendre in- 
dépendante de tout et de tous, boude terriblement à la plus 
])etite contrariété, et tous les quinze jours au moins dé- 
clare très-positivement qu'elle va abandonner son époux 
et les hommes blancs pour retourner dans sa tribu. Une 
fois même, donnant suite à cette menace, elle partit bou- 
gonnant, le poupon sur son dos, et se dirigea rapidement 
du côté du cap Alexandre. Hans sortit de sa tente comme 
si de rien n'était, et s'accouda tranquillement à la fenêtre, 
la pipe à la bouche, regardant devant lui de l'air le plus 
indifférent du monde. Comme la fugitive allait disparaître 
vers le sud, je crus de mon devoir d'appeler sur elle l'at- 
tention de son seigneur et maître. 

« Oui, moi voir. 

— Oîi s'en va-t-elle, Hans ? 

— Elle, pas partir, — elle revenir encore — C'est bien ! 

— Mais elle va geler en route, Hans ! 

— Elle, oh non ! elle venir tout à l'heure, vous voir cela. » 
Et il continua à fumer avec un paisible ricanement comme 

un homme bien au fait des caprices de sa bien-aimée. 
Deux heures après, elle nous revenait un peu honteuse et 
toute grelottante, la ligure rudement fouettée par le vent. 



CHAPITRE XII. 167 

C'est aujourd'hui samedi, et nos hommes s'empressent 
autour du cuvier; ils veulent avoir leurs rechanges pour 
demain, jour où, dans ce recoin perdu, nous tenons à pa- 
raître avec tous nos avantages. A l'appel du matin, l'équi- 
page a vraiment fort bon air ; ils revêtent tous l'uniforme 
gris que j'ai adopté pour grande tenue de bord. Chaque 
officier a parmi les matelots uns blanchisseuse, j'ai la mienne 
aussi ; Knorr vient de m'apporter une preuve péremptoire 
de son précoce talent en ce genre : en rentrant d'une course 
au clair de lune, j'ai trouvé sur ma table un mouchoir de 
batiste blanc comme neige, dûment empesé et parfumé 
d'eau de Cologne. 

Je n'en saurais dire la raison, mais la journée a été pour 
nous tous particulièrement bonne et joyeuse et cette soiré^ 
la couronne dignement. Notre vieux cuisinier était de meil- 
leure humeur que jamais, et je m'imagine qu'il a puis- 
samment aidé à la joie générale. Pour ma part, et je n'ai 
point honte de l'avouer, ses facultés artistiques ont une 
assez grande influence sur mes dispositions morales. 

Ma promenade au froid m'avait un peu fatigué ; je suis 
allé jusqu'à la mer libre où je désirais faire quelques ob- 
servations relatives à la température ; j'ai dû sauter d'une 
table de glace à l'autre avant de pouvoir atteindre un pe- 
tit iceberg placé tout près des Gémeaux; après y avoir péni 
bleraent grimpé et creusé un trou assez profond, j'y a: 
plongé le thermomètre; la température en était de 4'50 C. 
seulement au-dessous de celle de l'eau courante où je con- 
statai — 1*67 C. Je me hâtai de revenir sur la glace ferme; 
la marée et le vent qui soufflait de terre m'auraient bien- 
tôt entraîné au^large avec mon radeau. 

En rentrant à bord, j'étais tout disposé à faire grand 
honneur au filet de renne garni de gelée de groseilles, sur 
lequel notre maître coq avait épuisé toute sa science; 
pendant que je festoyais ainsi, Knorr me préparait sur la 
lampe à alcool une délicieuse tasse de moka parfumé. 



168 LA MER LIBRE. 

Ainsi, où Bacchus et l'Amour ne daignent descendre, on 
peut encore trouver quelque consolation. Il est vrai, nous 
avons le privilège d'être dans cette même région hyperbo- 
réenne où vint errer Apollon lorsque le décret du maître du 
tonnerre l'eut banni de l'Olympe, et que les chantres hel- 
lènes célébraient comme le séjour heureux où les mortels 
jouissent de toutes les félicités possibles et vivent jusqu'à 
l'âge le plus avancé. N'en déplaise aux poètes, je me per- 
mets de mettre en doute la sagesse du blond Phœbus, car 
la légende ne fait nulle mention d'un confortable schooner, 
et dans cette résidence de Borées nul ne saurait veiller trop 
assidûment sur sa personne. 

Le cuisinier m'apporta lui-même mon dîner : « En venant 
du dehors, le commandant trouvera son dîner encore 
meilleur. 

— Oui, cuisinier, c'est réellement superbe. En retour, que 
puis-je faire pour vous? 

— Merci, monsieur. Je pense que si le commandant vou- 
lait être assez bon pour me donner une chemise propre, je 
lui en serais très-reconnaissant. Celle-ci est fort sale, on 
peut le voir, et quant à la laver, ah ! je n'en ai pas le 
temps. 

— Certainement, cuisinier, vous en aurez deux. 

— Merci, monsieur î » Il se plie en deux pour me tirer 
sa révérence et retourne satisfait à son fourneau et à ses 
casseroles. 

Notre cuisinier est un parfait original ; de beaucoup le 
plus âgé du bord, il offre un singulier mélange des qualités 
morales les plus contradictoires. Il est tout fier de n'avoir 
pas mis le pied hors du navire depuis notrç départ de Bos- 
ton. — « Que ferais-je là-bas, » disait-il dans son mauvais 
anglais à un des officiers qui lui dépeignait les merveilles de 
la terre. « La terre ! c'est Don pour produire les légumes, 
mais je vous demande un peu comment une créature rai- 
sonnable peut s'y trouver à son aise! Je ne vais pas à terre 



CHAPITRE XII. 169 

quand je puis m'en dispenser : plaise à mon Père Céleste 
qu'il en soit toujours ainsi ! » 

J'ai joué aux échecs avec Knorr, après une heure fort 
agréable passée dans la cabine des officiers. Mon journal 
terminé, je vais me blottir dans mon nid de fourrures et 
lire les récits de Marco Polo, sur ces pays heureux où les 
hommes vivent sans le moindre effort, ne connaissent pas 
l'usage des peaux d'ours et meurent de la fièvre chaude. 
Après tout, on pourrait atteindre le terme de sa carrière 
dan» des lieux beaucoup moins agréables que ces do- 
maines de l'hiver polaire. 




CHAPITRE XIII. 



Obscurité croissante. — Existence routinière. — Mon journal. — 
Notre foyer. — Le dimanche. — Retour de Sonntag. — Une 
chasse à l'ours. — La mer libre. — M. Knorr. — Le dégel. — La 
presse à Port Foulke. — Le marégraphe. — Le trou à feu. — La 
chasse aux renards. — Disparition de Peter. 



Les ténèbres s'épaississaient autour de nous, et de plus en 
plus nous emprisonnaient à bord du navire; à peine si nous 
avions d'autre clarté que celle de la lune et des étoiles, et 
quoique la chasse ne fût pas encore abandonnée , si 
courtes étaient les heures où nous pouvions en essayer, 
qu'elles ne pouvaient être bien fructueuses. La nuit repo- 
sait sur les vallées, et, les unes après les autres, les 
crêtes des collines disparaissaient sous son voile sombre; 
il nous fallait nous résigner de notre mieux et attendre en 
paix le printemps, pour retourner à la vie active et aux 
travaux en vue desquels notre expédition était organisée. 
J'extrais de mon journal le compte rendu de ces longues 
heures de loisir. 

5 novembre. 

La routine la plus monotone s'est emparée de notre vie, 
l'imprévu et l'irrégulier ont entièrement disparu avec le 



CHAPITRE XIII. 171 

soleil, et une méthode absolue nous gouverne maintenant. 
Quel bonheur de déposer pour tout l'hiver la grave res- 
ponsabilité qui pesait sur moi ! Une brave petite pendule 
est notre unique souveraine, et à son commandement la 
cloche du bord nous dicte nos devoirs par le nombre de 
ses coups. 

On se lève à sept heures et demie, pour déjeuner une 
heure après ; la collation est servie à une heure, et le 
dîner à six. A onze heures les lampes s'éteignent et chacun 
va se coucher. Seuls, les veilleurs se promènent sur le 
pont, et le commandant rédige son journal. Après dîner je 
fais un whist avec les officiers ou je reste chez moi à 
jouer aux échecs avec Sonntag et Knorr. Tous nos jours 
se suivent et se ressemblent. Radclifl'e me remet le soir 
le tableau des observations atmosphéri(|ues, et ce tableau 
lui-même est presque aussi monotone dans son contenu 
que dans le cérémonial de la présentation. Mac Cormick, 
à son tour, nie rend un compte exact de ce qui se passe à 
bord ; mais il est bien rare que ({uelque fait saillant vienne 
interrompre l'uniformité de sa prose. Je passe une partie 
de la nuit à inscrire force notes sur mon volumineux jour- 
nal, et j'avoue qu'à part les relevés du magnétomètre , 
des baromètres et des thermomètres, du marégraphe et 
de l'épaisseur des glaces, on pourrait en supprimer beau- 
coup sans inconvénients graves. Les < nouvelles > sont 
assez clair-semées et je les accompagne d'un signe marginal 
pour y revenir de temps en temps, comme on fait dans sa 
mémoire pour un événement heureux. 

Après le déjeuner, Dodge procède à l'appel , et sous ses 
ordres les hommes balayent les ponts, nettoient et garnis- 
sent les lampes, pendant qu'une petite escouade se rend 
à l'iceberg pour chercher la ration quotidienne de la 
fotukvse. Le trou à feu est débarrassé de la glace, les 
chiens reçoivent leur pitance, on distribue le charbon, on 
ouvre la cambuse et le maître d'hôtel choisit ce qui est 



172 LA MER LIBRE. 

nécessaire pour la cuisine ; longtemps avant la collation, 
tout le travail obligatoire est terminé ; chacun est libre 
alors, mais j'ai établi , comme règle indiscutable , que 
deux heures de travail doivent être suivies de deux heures 
de promenade au moins. 

Je donne moi-même l'exemple , et tous les jours que 
je ne me lais pas conduire en traîneau autour de la baie, 
je grimpe sur les collines ou me hasarde au loin sur les 
glaces. J'emporte parfois ma carabine dans le vain espoir 
de tuer un renne, voire même un ours, mais le plus sou- 
vent je pars sans autre compagnon que Général^ tout 
jeune terre-neuve qui partage ma cabine depuis notre dé- 
part et s'y est toujours adjugé la moins mauvaise place. 
Nous sommes les meilleurs amis du monde; il connaît 
parfaitement l'heure de ma promenade accoutumée et flaire 
alors la porte avec une vive impatience; son bonheur est 
complet quand il me voit prendre mon bonnet et mes 
gants fourrés. Le plus aimable des camarades, il ne me 
fatigue point de sots discours et n'a d'autre but que de me 
plaire et de s'amuser. Lorsqu'il est livré à de graves pen- 
sées, il marche derrière moi avec une imposante majesté; 
mais ses accès de dignité sont assez rares : il préfère 
courir, sauter, se rouler dans la neige en éparpillant les 
blancs flocons à droite et à gauche, ou mordiller en jouant 
mes gants épais et les basques de mon pardessus de four- 
rure. Ces jours derniers, il est tombé d'une écoutille et 
s'est cassé la jambe ; un long repos lui est nécessaire et 
son absence est pour moi un véritable chagrin. 

Autant que la discipline le permet, je tâche de conserver 
les usages de la patrie, et d'entretenir de mon mieux les 
bonnes relations sociales dans notre république. Je ne 
puis guère organiser de bals , et nous manquons des élé- 
ments les plus indispensables à une brillante soirée; mais 
en dépit de la fortune, nous essayons d'observer ces 
coutumes qui, dans le pays oîi sont nos souvenances. 



Il 



CHAPITRE XIII. 175 

enlèvent à la vie journalière quelques-unes de ses épines 
et aident au bonheur et à la paix. Nulle part au monde 
les habitudes de vulgaire familiarité n'engendrent plus de 
maux que dans les cabines encombrées d'un très-petit 
navire , mais nulle part aussi la vrai politesse n'amène de 
■meilleurs résultats. Par tous les moyens possibles je 
tâche de rendre notre hivernage un peu moins triste, et 
pour ne pas nous laisser ensevelir vivants sous les ténè- 
bres glacées qui régnent au dehors, il faut certes que tout 
soit chaud, brillant et gai entre nos murailles de bois. Je 
veux que mes compagnons le sentent bien : quels que soient 
leurs dangers et leurs souffrances, ils trouveront toujours 
ici un refuge assuré contre la tempête, un doux repos 
après leurs fatigues. 

Autant que faire se peut, le dimanche est observé comme 
là-bas, dans la patrie lointaine. A dix heures, escorté de 
l'officier de service, je visite avec soin toutes' lès parties 
du navire et m'enquiers minutieusement de la santé, des 
habitudes, du confort de tout l'équipage ; puis, tout le 
monde réuni sur l'arrière, je lis une portion des prières 
du matin et un chapitre du livre que nous aimons tous. 
J'ajoute parfois un des beaux sermons de Blair, et quand 
approche l'heure du repas, c'est bien de tout cœur que 
nous demandons à Dieu de continuer à étendre sur nous 
sa main paternelle, et si notre prière n'est pas bien longue, 
elle n'en est peut-être que mieux sentie. 

6 novembre. 

Sonntag est de retour et, comme je le craignais, n'a pas 
réussi dans son entreprise ; il vient de dîner avec moi et 
lie me faire le récit de ses aventures. 

Le voyage a été des plus pénibles. A chaque instant, 
les chiens avaient à franchir des hummocks élevés, des 
neiges amoncelées, de larges fissures ; le vent soufflait avec 



176 LA MER LIBRE. 

rage et ajoutait aux fatigues de la petite bande le danger 
des morsures de la gelée. 

Les attelages ne purent sortir de la baie de Hartstène 
sans de fort graves difficultés : l'eau atteignait presque la 
glace de terre ; ils marchèrent assez bien jusqu'à Fog Inlet, 
où d'énormes crevasses leur barrèrent le passage ; impos- 
sible de les franchir ou de les tourner ; un traîneau fut brisé, 
et après l'avoir réparé tant bien que mal , nos hommes ne 
songeaient plus qu'à revenir au navire le plus vite possi- 
ble, lorsque, un peu au-dessus du cap de Hatherton, ils 
trouvèrent la trace de deux ours, et bêtes et gens ne pu- 
rent résister à la tentation de les suivre. Sonntag m'a 
donné de cette chasse une description fort animée. 

Les deux malheureuses victimes, une mère et son petit, 
dormaient sur le versant d'une chaîne de hummocks ; ré- 
veillées par les abois des chiens, elles se dirigèrent immé- 
diatement vers les crevasses ouvertes à une distance d'en- 
viron sept kilomètres. Sans attendre les incitations de 
leurs conducteurs, et comme s'ils eussent oublié leurs traî- 
neaux, les chiens s'élancèrent à leur poursuite ; les hum- 
mocks, fort élevés déjà, étaient séparés par d'étroites et 
sinueuses ravines, et si les ours avaient eu l'instinct de 
s'y cantonner, leurs ennemis, arrêtés à chaque instant, et 
ne pouvant pas toujours suivre leurs traces, n'auraient 
probablement pas réussi à les atteindre ; mais la chaîne 
avait tout au plus un demi -kilomètre de large, et les 
ours, la traversant au plus vite, songeaient évidemment à 
gagner une énorme fissure qui devait aboutir à la mer. 

Le lancé fut des plus brillants ; l'attelage de Jensen 
entra le premier dans les hummocks, Hans le rejoignit 
aussitôt, et les chiens détalèrent pêle-mêle à la suite de 
leur colossal gibier. Le traîneau du Danois fut à moitié ren- 
versé, et Sonntag roula dans la neige, mais il put s'accro- 
cher aux montants et se hisser de nouveau sur sa planche: 
la glace, à moitié brisée, retardait la course impatiente 



CHAPITRE XIII. 177 

des chiens ; frissonnants de colère, ils étaient parfois obli- 
gés de s'arrêter, mais leur ardeur et l'énergie de leurs 
maîtres triomphaient de tous les obstacles ; ils émergèrent 
à la lin sur une large plaine presque unie, où pour la pre- 
mière fois les deux ours étaient distinctement en vue. Les 
haltes forcées des traîneaux leur avaient permis de prendre 
deux kilomètres d'avance; il semblait probable qu'ils 
pourraient atteindre l'eau. Tout aussi bien que les chas- 
seurs, les chiens paraissaient le redouter, car ils se lan- 
cèrent à leur poursuite avec tout le sauvage élan de leur 
brutale nature. Enragés par la perspective de voir échap- 
per leur proie, ils parcouraient l'espace comme un tour- 
billon furieux. Jensen et Hans les excitaient par tous les 
moyens que leur suggérait une longue expérience; les" 
traîneaux volaient sur la neige durcie et rebondissaient 
sur les pointes aiguës qui hérissaient sa surface glacée. 

Par leurs cris et leur vitesse les chiens manifestaient 
toute l'impatience d'une meute lancée après le renard, 
mais avec une férocité décuplée, et Sonntag, que cette 
folle course enlevait aux notions de la réalité présente, 
se croyait au milieu d'une bande de loups serrant de près 
un buffle blessé. 

En moins d'un quart d'heure la distance était réduite à 
quelques centaines de mètres. La mer, espoir des fugitifs, 
terme fatal de la poursuite, se rapprochait aussi, mais 
l'ourse était arrêtée dans sa marche par son petit qu'elle 
ne voulait pas abandonner ; effrayé et anxieux, il trottait 
pesamment près d'elle, et c'était pitié d'entendre les cris 
déchirants de la pauvre mère. Désespérée, elle comprenait 
parfaitement le péril, mais ne pouvait se résoudre à fuir 
sans sa progéniture. La crainte et l'amour maternel sem- 
blaient diriger alternativement tous ses mouvements. Elle 
s'élançait vers la mer oîi était son salut, pour revenir 
bientôt en arrière et pousser de son museau le pauvre 
petit être que les forces abandonnaient; elle courait à côté 

12 



178 LÀ MER LIBRE. 

de lui comme pour l'encourager. L'ennemi s'avançait tou- 
jours, les chiens oubliaient leur fatigue et tiraient de plus 
en plus sur leurs colliers : le moment critique approchait; 
et pour combler les angoisses du malheureux couple , 
l'ourson ne pouvait plus marcher. 

Arrivés à cinquante mètres environ, les conducteurs se 
penchèrent en avant, saisirent le bout de la courroie qui 
réunissait tous les traits et le glissèrent hors du nœud 
coulant : les traîneaux s'arrêtèrent soudain , et les chiens, 
délivrés de toute entrave, s'élancèrent après leur proie en 
poussant des hurlements féroces. En entendant tout près 
d'elle le bruit de la meute altérée de son sang , la pauvre 
mère comprit que la fuite était désormais impossible ; elle 
se retourna à demi, et s'affermissant solidement sur la 
neige, elle se prépara au combat avec le courage du déses- 
poir, tandis que l'ourson, affolé de terreur, courait autour 
d'elle et finit par se réfugier entre ses jambes, 

Ousisoak, le vieux et rusé chef de meute, conduisait l'at- 
taque; la reine Arkadik était à son côté; une vingtaine de 
chiens arrivaient à leur suite par ordre de vitesse ; avec 
un grondement formidable, l'ourse, de ses pattes énormes, 
sépara en deux le front de l'armée, et éparpilla ses en- 
nemis à droite et à gauche; une toute jeune recrue osa 
seule lui faire face et lui sauta à la gorge avec plus de 
témérité que de prudence; un instant après, le malheureux 
chien roulait tout broyé sur la neige. Cantonnés à l'ar- 
rière, Arkadik et son royal époux mordaient l'ennemi à 
belles dents, et toute la meute se précipita pour imiter 
cette stratégie plus circonspecte ; le puissant animal se 
retourna soudain et força Ousisoak à lâcher prise, mais il 
découvrait ainsi son petit, et prompt comme l'éclair, 
Rarsuk le noir, suivi de Schnapps, maigre métis jaunâtre, 
s'élança sur l'ourson ; comme sa mère, celui-ci acceptait 
le combat; il évita Karsuk et essaya d'étouffer Schnapps 
entre ses jeunes pattes ; le pauvre chien fut presque plié 



CHAPITRE XIII. 181 

en deux et s'échappa de la mêlée en poussant d'atrreux 
hurlements. Ousisoak était en grand danger, quand Ere- 
bus, son vaillant rival, vint à la rescousse et se jeta sur 
le flanc opposé de l'ourse avec toute sa bande ; mais sans 
souci de ses propres assaillants, la mère, aux cris de son 
ourson, faisait reculer Karsuk et les siens, qui étaient re- 
venus à la charge ; encore une fois elle put abriter sous 
son corps la petite et courageuse créature, complètement 
exténuée, et dont le sang coulait de toutes parts. 

Jensen et Hans avaient retiré leurs carabines du traîneau 
et se hâtaient d'accourir, mais les chiens se pressaient 
tellement autour de leur proie, qu'il était impossible de 
tirer Profitant pour viser d'un instant où l'ourse se trou- 
vait un peu à découvert, ils l'atteignirent à la gueule et 
à l'épaule, et elle fit entendre un long rugissement de co- 
lère et de douleur, mais les blessures n'étaient point mor- 
telles et la bataille continua plus terrible que jamais. La 
neige était arrosée de sang , un filet rouge coulait de la 
gueule de l'ourse , un autre tombait goutte à goutte sur 
sa fourrure blanche; le petit, déchiré et pantelant, allait 
rendre le dernier soupir; un de nos chiens gisait presque 
sans vie, et un autre marquait de larges taches cramoisies 
la couche de givre sur laquelle son agonie s'exhalait en 
faibles gémissements. 

Sonntag approchait à son tour ; une décharge des trois 
carabines jeta le colosse sur son flanc, et les chiens s'élan- 
cèrent de nouveau à l'attaque. Quoique fort épuisée par la 
perte de son sang, l'ourse n'était pas encore hors de com- 
bat; rassemblant ses forces, elle obligea une fois de plus 
les assaillants à une retraite précipitée, et ramena sous 
son corps ce petit pour lequel elle donnait sa vie, mais 
dont le sort était déjà fixé. A moitié étranglé par Karsuk 
et sa bande, couvert d'affreuses plaies, il venait d'expi- 
rer aux pieds de sa mère ; en le voyant couché immobile, 
elle oublia tout, ses blessures, son danger, la meute 



182 LA MER LIBRE. 

furieuse qui la déchirait sans relâche, et se mit à le lé- 
cher avec une tendresse passionnée ; elle se refusait à 
croire qu'il fût mort et cherchait à le relever; elle le ca- 
ressait pour l'encourager à combattre encore; puis tout 
d'un coup, elle parut comprendre qu'il n'avait plus besoin 
de sa protection, et se retourna vers ses bourreaux avec 
un redoublement de rage; pour la première fois elle es- 
sayait de s'échapper. Un autre chien fut lancé pantelant et 
déchiré h côté du malheureux Schnapps. Elle sembla enfin 
s'apercevoir qu'elle av.iit d'autres ennemis que la horde 
aboyante qui s'acharnait sur elle. Hans s'avançait avec un 
épieu; elle secoua violemment la grappe de chiens sus- 
pendue à son corps et se précipita à sa rencontre ; il jeta 
son arme et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes ; 
mais elle courait encore plus vite que lui, et l'Esquimau 
était infailliblement perdu si Sonntag et Jensen, qui avaient 
pu recharger leurs carabines, n'eussent réussi à arrêter 
la carrière du terrible monstre; une balle pénétra dans 
l'épine dorsale, à la base du crâne, et l'ourse roula à son 
tour sur la neige imprégnée de sang. 

Les victimes furent promptement dépouillées; on pré- 
para, pour nous la rapporter , une partie de la chair de 
l'ourson , et les chiens purent se gorger à volonté ; puis 
nos gens dressèrent leur tente sur le théâtre de leurs ex- 
ploits ; le lendemain ils arrivaient au navire. 

La gelée a pincé le nez de Jensen et touché les joues 
de Hans, mais Sonntag est revenu sans une égratignure. 
Nos voyageurs ont eu beaucoup à souffrir , tout conspirait 
contre eux , et s'ils n'ont pu atteindre leur but, leurs per- 
sévérants efforts n'en méritent pas moins de grands 
éloges. 

L'existence de cette eau libre m'étonne plus que je ne puis 
dire; de 1853 à 1854, nous n'avons vu rien de semblable à 
Port-van-Rensselaer ; je voudrais savoir si elle traverse le 
détroit de Smith, et jusqu'où elle s'étend au nord et au 



CHAPITRE XIII. 183 

sud. C'est probablement un phénomène tout local , dû à 
l'action des vents et des courants. 

Le 7 novembre, par 24° C. au-dessous de zéro, le vent 
rugissait du nord-est, et repoussant au large les glaces en- 
tassées jusqu'alors à l'entrée de la baie, nous permettait 
d'entendre de nouveau le bruit du ressac battant la côte. 

Le lendemain, l'atmosphère étant plus calme, je me 
dirigeai du côté de la mer. L'aspect de la glace flottante était 
d'un sombre à saisir d'effroi. D'épais brouillards pesaient 
sur la mer. D'innombrables ke/ields dérivaient à travers 
l'obscurité, se choquant avec bris et retentissement, s'em- 
pilant les uns sur les autres et jetant des reflets lugubres 
à travers le clair de lune. Çà et là de pesants icebergs se 
dressaient immobiles et comme s'ils se fussent défiés du 
tumulte des éléments. La mer, bouillonnant autour d'eux, 
ceignait pourtant leurs flancs épais d'une ceinture de blan- 
che écume. 

En revenant à bord, Rnorr, qui m'avait accoçipagné, et 
que ce chaotique spectacle avait fortement impressionné, 
tomba dans une crevasse ouverte entre deux glaçons et 
plongea tout entier dans la mer : bain aussi dangereux que 
désagréable pour lui; car, une fois sorti de l'eau, grâce à 
mon aide, il lui restait plus de trois kilomètres à franchir 
pour gagner le navire. Heureusement il put faire cette course 
d'un seu'l et vigoureux élan et ne rapporta à bord rien de 
pire qu'un pied gelé. Cet accident n'eut pas de suites plus 
fâcheuses que la douleur qui en est la conséquence pre- 
mière, grâce au remèie opportun que ma vieille expérience 
me suggéra. Le membre gelé fut immédiatement placé dans 
un bain d'eau glacée, dont la température fut lentement 
élevée d'heure en heure jusqu'à ce que les muscles fussent 
complètement dégelés. Il n'en résulta aucune inflammation 
et le pied sortit du bain sans la moindre engelure. 

Le jour suivant nous étions en plein dégel, — un dégel 
en novembre, sous l'étoile polaire! C'est là un phénomène 



184 LA MER LIBRE. 

étrange à signaler. Le thermomètre centigrade marque — 
10°, ce qui est une chaleur relative. 

V La rude température du mois dernier, condensant l'hu- 
midité qui monte des profondeurs du navire, avait décoré 
l'intérieur de la construction que nous avons élevée sur 
le pont, de délicates arabesques de givre, qui avaient bien 
en quelques endroits deux pouces de relief. Elles fondent 
sur le plancher maintenant et tout se détrempe autour de 
nous. Nous en sommes réduits à diminuer les feux et à 
ouvrir les fenêtres. 

Pendant que la température augmente, que le dégel va 
son train, que la pluie nous poursuit partout et qu'un 
affreux gâchis s'étend goutte à goutte dans tout le navire, 
j'ai à noter sur mon journal, à la date du 11 novembre, 
une nouvelle intéressante : l'apparition d'un journal au 
Port Foulke. La libre presse suit le pavillon de l'Union 
tout à travers le monde et le Pôle se réjouit à la vue du 
Courrier hebdomadaire du Port Foulke. 

Dans la pensée qu'une création de ce genre serait une 
diversion utile contre les attaques de nos ennemis les 
ténèbres, j'avais, depuis quelque temps, proposé aux 
officiers de publier un journal hebdomadaire; cette idée 
fut accueillie avec des transports de joie, et toute cette 
semaine ces messieurs ont été fort occupés de la met- 
tre à exécution. Dodge et Rnorr ont entrepris de lan- 
cer l'affaire, et ces jours-ci ils charmaient leurs loisirs en 
glanant dans les cabines et l'entre-pont toutes sortes de 
choses amusantes. Le premier numéro vient de paraître, il 
est bien réussi et quelques-uns des meilleurs articles, « per- 
les riches et rares», viennent 'du gaillard d'avant. 

Pour nous , pauvres prisonniers des ténèbres, l'appari- 
tion de ce journal est un événement des plus remarqua- 
bles , et en ma double qualité de commandant et de méde- 
cin, je compte beaucoup sur son influence hygiénicjue. Ces 
messieurs, du reste, ont fait tous leurs efforts pour que 



CHAPITRE XIII. 185 

cette gazette, si impatiemment désirée, répondît à l'attente 
du public, et la naissance de notre Courrier a été accom- 
pagnée de toutes les cérémonies qui ont cours chez nous 
en semblable occurrence. L'organisation du journal lui- 
même est la plus comique parodie de celles des grandes 
feuilles de New- York ou de Boston, Rien ne nous manque 
ici : état-major d'éditeurs et de correspondants, bureau de 
nouvelles générales, rédacteur en chef chargé du « pre- 
mier Port-Foulke», agence télégraphique en communica- 
tion prompte et sûre non-seulement avec tous les points 
du globe, mais encore avec le soleil, la lune et les étoiles, 
nous avons tout, et même « nos artistes spéciaux » ayant 
mission de dessiner dans tous les lieux du monde les évé- 
nements extraordinaires qui peuvent s'y passer. 

Naturellement, le début est chose fort importante, et 
avant même l'entrée en scène, nos éditeurs n'ont rien 
épargné pour exciter la curiosité du public : circulaires, 
affiches monstres et tous autres appâts inventés par les 
fournisseurs de la gourmandise intellectuelle du bon pu- 
blic. Mac Gormick leur avait apporté son concours en pré- 
parant le menu d'un dîner meilleur que de coutume : de 
sorte que quels que fussent les mérites du journal tant 
désiré , son apparition ne pouvait manquer d'être bien 
accueillie. Tous les détails matériels reposaient sur 
.M. K.norr; c'est lui qui gardait le nouveau-né, et à peine 
la nappe fut-elle enlevée que des cris tumultueux récla- 
mèrent l'entrée de son jeune nourrisson. Il marchait gra- 
vement , vers son oreiller sous lequel il l'avait jusqu'alors 
soustrait à tous les yeux, lorsqu'un des assistants demanda 
la parole pour une motion importante. « Nous confor- 
mant, dit-il, à l'usage national, nous devons procéder ré- 
gulièrement et ne pas laisser s'accomplir avec une légè - 
reté frivole l'événement appelé à produire dans le monde 
une aussi grande sensation. Non, messieurs! une assem- 
blée générale organisera un comité, qui ù son tour nom- 



186 LA MER LIBRE. 

mera un orateur. Alors, et seulement alors , on pourra 
dire que nous avons dignement inauguré l'entreprise dont 
il est question. Le public de Port Foulke serait à juste ti- 
tre fort mécontent, si nos voix restaient muettes à l'heure 
solennelle où la presse libre est établie sur ces limites re- 
culées de la civilisation ! » 

Cette proposition fut accueillie avec une certaine fa- 
veur, et un meeting, immédiatement organisé, appela 
M. Sonntag au fauteuil; on procéda ensuite à l'élection des 
vice-présidents et des secrétaires, et M. Knorr fut nommé 
orateur par acclamation. Alors s'éleva dans la salle un ef- 
froyable tapage ; on battait des mains, on trinquait avec 
les tasses de fer-blanc, les cris de : «A l'ordre! Écoutez! 
écoutez ! » essayaient en vain de dominer le bruit, mais 
l'orateur se jucha sur le buffet et du haut de cette tribune, 
s'adressa en ces termes à l'assemblée. 

« Mes cliers concitoyens ! 

« Appelé par le vote unanime de cette communauté, hé- 
las! si peu éclairée, pour inaugurer l'aube nouvelle qui 
s'est levée sur cette région ténébreuse, j'ai l'heureux pri- 
vilège de vous annoncer qu'aux dépens de nos heures, de 
nos ressources , de nos labeurs , nous venons de combler 
une lacune depuis trop longtemps ressentie à Port Foulke. 
(concitoyens ! nous jouissons maintenant de l'inaliénable 
droit de naissance de tout Américain, la presse libre! cette 
voix retentissante de l'opinion publique. 

« Accablé sous le fardeau de cette situation , je me 
trouve dans l'impossibilité de vous adresser un discours à 
la hauteur de la solennité et de l'importance de cet événe- 
ment. Cependant je dois à mon collègue, je me dois à 
moi-même de vous dire que si , nous conformant à une 
coutume consacrée par les âges, nous conservons nos opi- 
nions pour nous, du moins nous ne serons point avares 
de nos raisonnements. Les habitants de Port Foulke dési- 
rent le prompt retour du soleil?— Nous serons les ardents 



CHAPITRE XIII. 187 

avocats de leur cause. — Ils veulent la lumière ? — Nous 
nous adresserons aux sphères célestes et nous ne leur 
laisserons pas ignorer nos droits à une rigoureuse réci- 
procité. — Ils cherchent le bonheur? — Sérieusement pé- 
nétrés de notre mission sacrée qui , je puis le dire , mes- 
sieurs , a fait de la presse une puissance dans ce grand et 
glorieux dix-neuvième siècle, nous leur conseillerons sans 
cesse la pratique de toutes les vertus sociales et pri- 
vées. 

« Concitoyens ! cette heure sera à jamais mémorable 
dans les fastes de Port Foulke. On nous dit que, dans leur 
patois, les aborigènes le nomment Annyeiqueipablaytah , 
que les meilleurs interprètes traduisent par : « l'antre des 
tempêtes hurlantes ». Dans cette grave occurrence , il est 
convenable que nous dirigions nos pensées vers l'avenir, 
l'avenir surtout de notre sublime entreprise. Cet antre 
des tempêtes hurlantes, vous le savez, honorables audi- 
teurs, est situé sur les confins de notre immense pairie, 
cette patrie dont le vaste manteau baigne ses franges dans 
l'Océan sans limites et qui s'étend du soleil levant au so- 
leil couchant, de la Croix du Sud à l'aurore boréale ? — 
Mais que dis-je, l'aurore boréale? N'avons-nous pas laissé 
derrière nous cette vague limite de notre domaine? Oui, 
chers concitoyens, c'est à nous de faire avancer ces ques- 
tions litigieuses des frontières nationales et de les amener 
à un point, — et quel point? messieurs! au pôle Nord lui- 
même!... Là, nous planterons notre bannière étoilée : la 
hampe de notre étendard deviendra l'axe du monde autour 
duquel tournera, comme une boule, l'universelle nation 
yankee ! 

« Amis et compatriotes ! permettez-moi, en terminant, 
de porter les toasts qui conviennent à cette occasion. A la 
presse libre! A l'universelle nation yankee! Puisse la pre- 
mière, dans l'avenir comme dans le passé, être la fidèle 
compagne de la liberté et l'emblème du progrès ! Puisse la 



18S LA MER LIBRE. 

seconde absorber toute la création et devenir enfin la 
grande farandole céleste I » 

Le jeune orateur sauta à bas de son bahut au milieu de 
ce qu'on pourrait bien nommer « des applaudissements 
bruyants et tumultueux ». Sa harangue avait produit une 
impression tout aussi favorable pour le père que pour 
l'enfant, et après de nouvelles rasades et les chocs prolon- 
gés de nos tasses de métal , la lecture commença et ne fut 
interrompue que par les marques de satisfaction dont on 
n'est pas avare après un bon dîner, en écoutant de bonnes 
histoires, racontées d'ailleurs avec beaucoup de verve. No- 
tre seul regret fut d'en voir arriver la fin. — On vota des 
remercîraents aux rédacteurs , on but fi la santé de 
M. Knorr, en un mot, tout alla bien. Le seul exemplaire 
de notre Courrier passa aux matelots et leurs applaudisse- 
ments ne furent pas moins unanimes. Il contient seize pa- 
ges d'une écriture fort serrée, une esquisse assez ambi- 
tieuse de Port Foulke, un portrait de sir John Franklin, 
une bonne charge du pauvre Général avec sa patte en 
écharpe. — Les énigmes n'y manquent pas, non plus que 
les « calembours entièrement neufs». Nouvelles de l'ex- 
térieur, — faits divers, — annonces, tout y a sa place; 
sans compter des travaux d'un vol beaucoup plus témé- 
raire, parmi lesquels on remarque un « prospectus illustré 
par l'un des rédacteurs », un poëme du maître d'hôtel, et 
enfin à l'adresse de mon malheureux chien, des vers aux- 
quels tout l'équipage a adapté un air et qu'il répète inces- 
samment en chœur avec un plaisir évident : il est question 
de la chute de Général, de son repos forcé et de sa mort 
prochaine. 

Rentrez collier, fouet et poitrail, 

Et du traîneau tout l'attirail; 

Général n'en a plus que faire. 

Sur le pack aj'ant trop glissé, 

Jambes et bras il s'est cassé. 

Et touche à son heure dernière. 



CHAPITRE XIII. 189 

J'ai le chagrin de dire que cette propiiétie n'a que trop de 
chances de se vérifier : Général est bien malade. Couché 
dans ma cabine, les voix joyeuses qui célèbrent ses infor- 
tunes le réveillent de son sommeil, et s'il pouvait parler, il 
soupirerait avec le chat de Gray : 

Hélas ! un favori ne peut avoir d'amis ! 

Cependant, voici un autre couplet qu'il paraît écouter at- 
tentivement avec des larmes dans les yeux , comme s'il y 
démêlait une preuve de sympathie : 

Oh ! jours de deuil et de pensers austères , 

Où Général, pleuré de tout venant, 

Et sur trois pattes clopinant. 
Suit le sentier glacé qui conduit chez ses pères ! 

12 novembre. • 

La température est descendue à — 6' C, mais l'humidité 
ne cesse pas, et la neige qui couvre la plaine et le port est 
tout imbibée d'eau , problème assez difficile à résoudre 
puisqu'elle repose sur une couche de glace de trois pieds 
d'épaisseur et que le thermomètre n'est jamais remonté 
au-dessus du point de congélation. 

En outre la neige continue à tomber, seulement elle est 
fort légère et très-régulièrement cristallisée ; elle forme un 
tapis de trente et quarante centimètres d'épaisseur. 

13 novembre. 

De pire en pire. Le thermomètre s'élève encore, et le toit 
qui recouvre notre pont, nous verse des ondées tropicales. 
La neige n'est plus qu'une pâte molle et visqueuse, et je 
suis toujours fort embarrassé pour expliquer cette circon- 
stance; à deux pieds de profondeur, la glace est à — 6' C. 
A la surface de la neige le thermomètre marque — 5" et 
— 2' C. dans l'eau. 



190 LA MEH LIBRE. 

L'obscurité n'est pas encore tout à fait complète. A raidi, 
aux dépens de ma vue, il est vrai, je puis lire dans un livre 
imprimé en caractères moyens. 

14 novembre. 

Le vent souffle du N. E. depuis vingt-quatre heures et ce- 
pendant l'air extérieur est toujours fort supportable, bien 
qu'à dix heures ce soir le thermomètre soit descendu à 
— 16" C. 

Tant que nous avions la brise de mer, je pouvais trouver 
quelque excuse à cette température exceptionnelle, mais 
aujourd'hui je renonce à deviner l'énigme : un vent chaud 
nous arrivant de la mer de glace, ce réservoir inépuisable 
des gelées groënlandaises , brouille toutes nos théories; 
mauvais tour que l'expérience joue souvent à de moins 
ignorants que moi. 

Avec l'aide de Mac Cormick, mon ingénieux factotum, j'ai 
pu installer un nouveau marégraphe, et si cet instrument 
est aussi efficace que peu compliqué, nous aurons de bons 
relevés des marées de Port Foulke. 

C'est un câble mince, dont une extrémité est attachée à 
une lourde pierre reposant sur le fond de la mer, l'autre 
remonte à travers le trou à feu, passe sur une poulie et 
retombe au niveau de l'eau où il est maintenu en équilibre 
par un poids de dix livres. La poulie est fixée à une rame 
soutenue par deux piliers de glace. A deux pieds au-des- 
sous de cette rame se trouve une tige de fer placée de ma- 
nière à être en étroit contact avec le câble. Celui-ci est di- 
visé en pieds et en dixièmes de pied par de petits cordons 
noués solidement, et à la lueur d'une lanterne sourde, on 
relève la hauteur de la marée à mesure que la corde monte 
au niveau de la tige. La seule difficulté est d'empêcher que 
le jeu de ce câble ne soit entravé par les glaces. A cette 
fin, jour et nuit, quatre fois par heure, on nettoie le trou 
à feu, opération doublement nécessaire, puisque cette ou- 



CHAPITRE XIII. 191 

verture est la seule par laquelle on pourrait se procurer de 
l'eau si par malheur un incendie se déclarait à bord. 



15 novembre. 

Le vent a raffermi la neige, et le thermomètre étant enfin 
descendu à — 19* G., l'humidité disparaît peu à peu. 

J'ai fait cadeau à Hans dun costume tout neuf et d'une 
couple de mes plus flambantes chemises de flanelle, espé- 
rant calmer un peu sa haine contre Péter. 

Si j'échoue en cela, j'ai du moins agréablement chatouillé 
sa vanité, maître Hans est un vrai dandy, et personne à 
bord ne s'occupe plus de sa toilette que ce chasseur à demi 
sauvage. A la revue du dimanche, il se pavane dans ses 
beaux atours, et depuis longtemps il ne daigne plus frayer 
avec ses compatriotes. Sans doute, il se croit beaucoup 
d'importance depuis que ses habits sont un peu moins gros- 
siers; — malheureusement ce travers se retrouve ailleurs 
que chez les Esquimaux. 

16 novembre. 

Mac Cormick a établi une école de navigation et forme 
trois bons élèves : Barnum, Charley et Mac-Donald. — Dans 
la « salle des marins » la soif de science est grande, et 
l'excellente bibliothèque que nous devons à la générosité 
de nos amis de Boston ne manque pas de lecteurs. La 
chambre des officiers se transforme à vue en cabinet litté- 
raire. Dodge a déjà dévoré plusieurs malles de l'Age pré- 
sent de Littell et de la Revue de Wesminsier; Knorr étudie le 
danois ; Jensen, l'anglais ; Sonntag se plonge dans l'esqui- 
mau, et de sa longue tête mathématique, travaille à éluci- 
der je ne sais quelles questions de quantités différentielles. 
Mais un commandant ne connaît pas ces loisirs, et la routine 
quotidienne absorbe toutes mes pensées, ainsi que pres- 
que tous mes instants. Nos affaires de ménage me tracassent 



192 LA MER LIBRE. 

beaucoup, et sans nul doute je me laisse trop envahir par 
le souci, « cette peste de l'existence », qui, dans la durée 
des siècles, troubla si cruellement la carrière terrestre de 
tant de bonnes ménagères; mais, par contre, je n'ai pas 
le temps de m'ennuyer, et la promenade, un livre ou mon 
journal suffisent amplement à mes heures de récréation. 

Je ne sens pas encore le poids des ténèbres, mais c'est 
avec un frisson de terreur que je vois le noir fantôme des- 
cendre peu à peu sur nous. 

17 novembre. 

La température esta — iJ5"G., et nous en sommes vrai- 
ment fort réjouis. L'air étincelle d'un froid piquant, et par 
cette atmosphère sereine, un épais manteau de glace re- 
couvre de nouveau la grande baie; la plaine de cristal s'é- 
tend sur le détroit aussi loin que le regard peut la suivre. 

Le marégraphe marche parfaitement bien, mais nos jeunes 
gens se plaignent avec amertume de la difficulté qu'ils ont 
à maintenir le trou à feu libre de glace et à déchiffrer dans 
les ténèbres la graduation de l'instrument tout chargé de 
verglas. Starr a failli passer par l'ouverture et a presque 
cassé la machine en s'y cramponnant pour ne pas glisser 
dans la mer. Les relevés sont en général assez exacts, et je 
les contrôle d'un autre côté par mes observations sur la 
banquette de glace. Aujourd'hui, nous avions neuf pieds 
sept pouces de différence entre le flux et le reflux. 

Les pauvres renards, pour leur malheur, fort nom- 
breux autour de nous , sont les innocentes victimes d'un 
nouvel amusement : pièges, trappes, panneaux, fusils, 
tout est mis en réquisition par les officiers pour se saisir 
de leur fine et belHL fourrure. On en pourrait confection- 
ner de très-chauds vêtements, mais je ne vois pas que ces 
messieurs y pensent beaucoup : chacun d'eux enferme son 
butin dans les recoins les plus secrets de son armoire. 
Recoins consacrés sans doute à la pari des Dames. 



CHAPITRE XIII. 193 



18 novembre. 



Journée froide, claire, calme, paisible, sans autre inci- 
dent que l'apparition du second numéro du Courrier. Rad- 
cliffe en était le rédacteur en chef, et nous avons encore 
passé une bonne soirée dans notre demeure, bloquée par 
l'hiver et la nuit. 

19 novembre. 

L'uniformité de notre vie a été aujourd'hui troublée 
par un événement mystérieux. J'ai déjà longuement parlé 
de la rivalité de mes deux chasseurs esquimaux : tous deux 
me sont fort utiles, mais par des motifs bien différents. 
Comme plus d'un économiste en renom. Péter patronne vo- 
lontiers la « propriété mobilière » , mais il travaille, en tout 
bien tout honneur, à grossir son petit trésor; tandis que 
maître Hans est poussé plutôt par une basse envie que par 
le désir du gain. C'est un type de cette branche de la fa- 
mille humaine qui ne peut voir sans souffrance la prospé- 
rité d'autrui. Reste à savoir si la jalousie est demeurée 
chez lui à l'état de sentiment ou si elle s'est traduite par 
un crime. 

Cette nuit, à deux heures, je lisais tranquillement, lors- 
qu'un bruit de pas pressés retentit dans le silence pro- 
fond. Le maître d'hôtel entra sans se donner le temps de 
frapper à ma porte , tout effaré et comme enveloppé d'une 
atmosphère d'alarme. 

« Le feu est à bord? » lui criai-je anxieusement. 

-Mais lui, sans répondre à ma question : 

* Péter est parti, monsieur. 

— Parti ! que voulez-vous dire par là? 

— Parti, parti, monsieur. 

— C'est bon, allez vous recoucher. » 
Et je repris mon livre. 

13 



194 LA MER LIBRE. 

« Mais, monsieur, c'est vrai, c'est bien vrai, il est parti, 
il a pris la fuite. » 

L'insistance du maître d'hôtel finit par me convaincre , 
et tout le navire fut immédiatement visité, mais on ne 
trouva point notre pauvre chasseur; son hamac n'avait 
pas été touché depuis la matinée de la veille ; évidemment 
Péter n'était plus à bord. 

Je fis appeler tout le monde sur le pont, et pendant que 
j'interrogeais nos marins, Jensen essayait de faire parler 
les Esquimaux. Gomme à son habitude, Péter avait soupe 
avec nos gens, fumé sa pipe et bu son café ; il paraissait 
heureux et content. Je ne pouvais m'expliquer cette lon- 
gue absence , la lune n'était pas levée , et il me semblait 
impossible qu'il se fût volontairement éloigné du vais- 
seau ; les vagues réponses de Hans excitaient surtout mes 
soupçons ; tout ce qu'on a pu en tirer, c'est que Péter 
avait grand'peur des matelots. Nos gens déclarent, au con- 
traire, qu'il était de beaucoup leur favori, et une enquête 
minutieuse a établi qu'on l'a toujours traité avec la plus 
grande douceur. 

Pendant tous ces interrogatoires, on préparait les falots 
et , partagé en sept escouades , l'équipage se répandit autour 
du havre; deux heures après, on voyait encore les lumières 
errer au loin sur la neige, et je commençais à penser que 
toutes ces recherches seraient sans résultat, lorsque Mac 
Cormick me fit le signarconvenu ; à quatre kilomètres et 
demi au sud de la goélette, il avait rencontré une trace de 
pas ; il la suivit sur la glace de terre à moitié brisée, jus- 
qu'au pied d'une colline abrupte. Là , il ramassa un petit 
sac contenant quelques habits, la meilleure défroque de 
notre malheureux chasseur. Le maître d'hôtel ne s'était 
pas trompé. Péter avait pris la fuite. Oîi allait-il? Pour- . 
quoi nous a-t-il ainsi quittés? 

Nous retournâmes à bord dans une assez grande per- 
plexité Marcus et Jacob ne savent absolument rien et 



CHAPITRE XIII. 195 

Hans s'en lient toujours à ce qu'il a dit ; mais de plus en 
plus je suis persuadé qu'il est réellement au fond de cette 
mauvaise affaire, et je viens de le renvoyer de ma cabine 
en lui affirmant qu'à la première preuve de sa culpabilité 
je le ferai pendre sans pitié à la grande vergue. 11 a par- 
laitement compris, et il s'engage à retrouver le fugitif et 
à nous le ramener bientôt. 

20 novembre. 

Mans, escorté d'un matelot, a longtemps suivi les traces 
de Péter , mais au bout de plusieurs heures une brise 
violente a soulevé les neiges et toute recherche est deve- 
nue impossible. Il est revenu au navire , sans nul doute 
très-inquiet de son propre sort, mais il avait l'air de l'in- 
nocence en personne et ne paraissait se tourmenter que 
des malheurs de son ancien rival. 

« Où est donc mon pauvre Péter? Essaye-t-il de re- 
joindre les Esquimaux du détroit de la Baleine? » D'après 
Hans, les plus rapprochés de nous se trouvent à cent qua- 
tre-vingts kilomètres d'ici, à l'île Northumberland, et peut- 
être même à quatre-vingt-dix kilomètres encore plus loin 
sur les côtes du sud. Si, par hasard, quelque bande de 
chasseurs ne s'est pas avancée vers le nord, il ne lui reste 
aucune chance de salut. Il est possible que Hans lui ait 
assuré qu'il trouverait des compatriotes à Sorfalik , à cin- 
quante-cinq kilomètres seulement; il peut bien marcher 
jusque-là, mais, sans provisions, sans attelages, il ne sau- 
rait aller plus loin vers le sud. M. Sonntag soutient que 
son protégé n'a nullement trempé dans cette mystérieuse 
affaire; d'après lui, c'est tout simplement un caprice d'Es- 
quimau ; irrité de quelque offense ou de quelque passe- 
droit de nos marins , Péter sera allé refroidir sa colère 
à Etah ou sous une hutte de neige. Mais notre ami est le 
seul à ne pas croire à la culpabilité de maître Hans. Les 
plus avisés supposent que tout ceci est le fruit des longues 



196 LA MER LIBRE. 

macliiiiatioiis de ce dernier: il aurait persuadé à son infor- 
tuné camarade (jue notre bienveillance pour lui cachait des 
desseins hostiles, dont sa connaissance de la langue an- 
glaise, en écoutant les conversations de l'équipage, lui 
avait permis de s'assurer. Ainsi le pauvre garçon se serait 
à la hâte jeté dans les plus grands périls, pour se préser- 
ver d'un danger imaginaire. Il est probable que cette ex- 
plication est la bonne : elle cadre tout à fait avec ce que 
nous savons du caractère des Esquimaux; rien ne les 
pousse davantage à soupçonner la trahison que des mar- 
ques réitérées d'amitié, et il est probable que Hans, après 
un premier mensonge, a soufflé avec soin la flamme nais- 
sante, et l'ayant alimentée de nouveaux récits et d'insi- 
nuations mystérieuses, a frappé le grand coup en conseil- 
lant au crédule et inoffensif jeune homme d'aller au plus 
vite se réfugier à Sorfalik. Afifolé par la terreur. Péter a 
saisi son sac et s'est enfui vers les montagnes ; en voyant 
les lumières briller sur le pont, il a compris qu'on le 
poursuivait et s'est empressé de laisser en arrière tout ce 
qui pouvait arrêter sa course. S'il en est ainsi, je com- 
prends la signification de la phrase de Jansen : * Hans 
et Téter se sont réconciliés ». 

23 novembre. 

Cinq jours ont passé, et Péter ne revient pas. 11 n'est 
jjoint allé à Etah et on n'a trouvé aucune trace auprès de 
nos caches de renne. Hélas ! s'il n'a point découvert quel- 
que abri, la mort doit maintenant avoir terminé ses souf- 
frances : une violente tempête s'est déchaînée et les trom- 
bes de neige s'abattent autour de nous. Je reviens cepen- 
dant de ma promenade accoutumée, et mon vieux et 
lidèle Cari secoue à tour de bras le givre qui a pénétré 
mes fourrures; sous l'impulsion de la brise glaciale, il 
s'est littéralement insinué dans les pores du cuir; mes 
cheveux , ma barbe et mon visage en étaient couverts , et 



CHAPITRE XIII. 197 

en montant à bord, je ne ressemblais pas mal ù « l'homme 
de neige « , à ce Kriss Kringle que, dans les jours de mon 
enfance, je m'imaginais faire sa ronde annuelle sur les 
toits des maisons. Cette petite excursion a été des plus 
pénibles; je me suis d'abord aventuré assez loin sur la 
mer glacée ; le vent soufflait de l'arrière et ma course en 
était plutôt activée que ralentie; mais lorsque, retournant 
sui^mes pas, j'eus à l'affronter en face, la tâche se trouva 
bien autrement ardue que je ne l'avais pensé. A peine si, 
dans la distance, je pouvais entre les trombes distinguer 
les fanaux du navire ; l'ouragan faisait rage, la rafale me 
fouettait la figure, le givre me transperçait de ses poin- 
tes aiguës, la furie de la tempête s'accroissait toujours, et 
plus d'une fois, je le confesse, je désirai être hors de ce 
guet-apens atmosphérique. 

Je me voyais, en effet, dans une passe assez désagréable; 
mes joues se gelaient peu à peu, et si, de temps à autre, 
je n'avais tourné le dos au grain pour ôter mes gants et 
me frictionner le visage avec énergie, en ({uelques mo- 
ments il n'aurait plus eu forme humaine. 

Mais j'ai déjà oublié toutes ces souffrances , et , chaude- 
ment blotti sous mes peaux d'ours, je ne suis pas trop 
fâché de l'aventure. J'avais voulu contempler la tourmente 
dans sa grandiose majesté II est tombé, ces jours-ci, une 
épaisse couche de neige, et la tempête la roulant sans re- 
lâche sur le versant des collines et dans les vallées pro- 
fondes remplissait l'atmosphère entière de ses tourbillon- 
nantes blancheurs. Elle rejaillissait en gerbes immenses 
jusqu'au sommet des montagnes , flottant autour de leurs 
crêtes comme une longue et fantastique crinière. D'énor- 
mes avalanches se précipitaient avec frénésie sur les 
pentes abruptes et se brisaient sur les rochers, pour 
s'envoler en gracieuses et légères nuées, ou rebondir sur 
la mer glacée, en empruntant aux rayons de la lune une 
vague et faible lueur. Lambeaux par lambeaux, la rafale 



198 LA MER LIBRE. 

déchirait le vaste linceul jeté sur les terrasses qui domi- 
naient le port; ils tourbillonnaient autour du schooner, 
et après avoir sourdement râlé à travers ses agrès , ils 
s'enfuyaient sur la vaste plaine , enveloppant les icebergs 
qui en hérissent la surface; hurlant, sautant, dansant, ils 
passaient près de moi comme les fantômes de la nuit et 
couraient dans les ténèbres en mêlant des voix d'un autre 
monde aux plaintes du flot retentissant. • 

Quand je me reporte à cette scène sauvage et terrible, 
mes pensées y suivent mon pauvre serviteur perdu. Les 
cordages roidis ((ui heurtent les mâts, le vent sifflant dans 
les enfléchures , le bruit de la neige fouettant les flancs 
du navire, toutes les lugubres clameurs d'une nuit de tem- 
pête me parlent de ce malheureux jeune homme plongé 
dans la tourmente , et j'en suis à me demander encore : 
Pourquoi nous a-t-il ainsi quittés? 

Qu'est-ce que le courage, après tout? Ce pauvre sau- 
vage, vaillant chasseur, qui n'aurait pas hésité à affronler 
seul le terrible ours polaire, s'est jeté volontairement 
dans le plus affreux des dangers et, poursuivi par la peur, 
s'est enfui dans les ténèbres à travers les montagnes et les 
glaciers , la rafale et les tourbillons de neige , et n'a pas 
trouvé en lui la force de se mesurer face à face avec des 
ennemis imaginaires. Il semble, en vérité, que l'homme 
encore inculte et sans instruction redoute la colère ou la 
trahison de ses semblables, bien plus que la peste, les 
tempêtes ou les bêtes féroces. 




CHAPITRE XIY. 



L'hiver. — La nuit de plusieurs mois. — Le clair de- lune. — Dou- 
ceur de la température. — Une averse. — Épaisseur de la neige. 
— Ses cristaux. — Nos chiens tombent malades. — Symptômes du 
fléau. — Terrible mortalité. — Nouveaux projets. — Plans de 
voyage chez les Esquimaux du détroit de la Baleine. 



Le lecteur qui a suivi mon journal depuis notre arrivée 
au Port Foulke aura sans doute remarqué comme la clarté 
du jour s'était lentement évanouie et de quel pas tardif et 
mesuré l'obscurité s'avançait vers nous. A la fin de novem- 
bre, la dernière et vague lueur s'éteignait dans le ciel, et à 
toute heure les étoiles brillaient du même éclat ; du jour 
sans fin de l'été, nous avions, à travers le crépuscule d'au- 
tomne, passé dans la longue nuit de l'hiver. 

Nous avions bien tous appris, dans notre enfance, .qu'aux 
pôles de la terre le jour et la nuit durent six mois, mais 
autre chose est de se trouver face à face avec la réalité et 
d'être contraint de s'y soumettre. L'éternel soleil de l'été 
avait dérangé les habitudes de toute notre vie, mais l'obs- 
curité de l'hiver les troublait plus encore. L'imagination 
autrefois trop excitée par cette lumière qui inspire l'action, 
.s'engourdissait peu à peu, la nuit de plusieurs mois jetait 
son ombre sur l'intelligence et paralysait notre énergie. 



200 LA MER LIBRE. 

La lune seule venait de temps en temps nous arracher à 
ces ténèbres accablantes. Pendant les dix jours de sa course 
lumineuse, elle chemine paisiblement au-dessus de l'hori- 
zon et brille d'une clarté inconnue partout ailleurs. L'uni- 
forme reflet des neiges et la sérénité presque constante de 
l'atmosphère ajoutent à la splendeur de ses rayons. Ils per- 
mettent de lire avec la plus grande facilité, éclairent les 
Esquimaux dans leurs courses nomades et les guident vers 
leurs territoires de chasse. 

Les jours et les semaines se traînaient avec une fatigante 
lenteur et le temps ne nous manquait pas pour nos obser- 
vations. Je note ici quelques faits remarquables : Tout en- 
foncés que nous étions dans une profonde échancrure des 
hautes terres, les terribles rafales du nord-est fondaient sur 
nous presque sans relâche, et quoique ensevelis sous les 
ténèbres polaires et entourés des glaces boréales, nous 
avons vu la mer ouverte souvent s'approcher de nous, et 
plus d'une fois ses flots tumultueux ont menacé d'arracher 
le navire à son berceau de cristal et de l'entraîner sans re- 
tour au milieu de la débâcle. 

La moyenne de la température a été singulièrement éle- 
vée, circonstance que j'attribue en partie â la mer libre, 
à laquelle il faut sans doute rapporter aussi la fréquence 
des tempêtes et la grande agitation de l'atmosphère. J'ai 
parlé dans le dernier chapitre de l'étrange hausse du ther- 
momètre au commencement de novembre; quelques se- 
maines plus tard , il atteignait le point de congélation pour 
redescendre à — 25" G. presque aussi soudainement qu'il 
avait monté. Ces oscillations inexplicables ne tardèrent pas 
à nous ramener le dégel avec son désagréable cortège : la 
neige fondue sur les ponts et l'humidité dans nos cham- 
bres. Le 28 et le 29, nous ne pûmes allumer les feux que 
pour préparer nos repas et nous procurer de l'eau. Enfin, 
pour ajouter à mon étonnement, d'épaisses ondées de fri- 
mas furent suivies d'une pluie battante comme je n'en 



CHAPITRE XIV. 201 

avais vu dans ces froides régions qu'en juillet et en août. 
La hauteur de la couche de neige déposée pendant cette 
période n'est pas moins extraordinaire; elle s'éleva à 
32 pouces, et en un seul jour s'accrut de 19 pouces, c'est- 
à-dire cinq pouces de plus que n'en accumula au Port 
Rensselaer tout l'hiver de 1853 à 1854. Jusqu'au 1" dé- 
(îembre, il en^est tombé quatre pieds en tout, et cepen- 
dant nous sommes fort au nord de la ligne maximum des 
neiges, et d'après mon expérience passée je m'étais cru en 
droit de conclure que les régions voisines du détroit de 
Smith sont presque entièrement exemptes des humides 
produits de la condensation des vapeurs. Une de mes dis- 
tractions favorites était l'étude des cristaux de neige. Il 
est assez singulier que les plus parfaits ne se forment que 
lorsque la température est relativement assez élevée; si le 
thermomètre est au-dessous de — 18" G. , la neige est 
sèche et dure et ne montre pas ces minces et diaphanes 
flocons si doux à l'œil et qui, vus à la loupe, affectent 
tous des figures régulières et fort variées quoique déri- 
vant d'un hexagone primitif. J'en ai dessiné un très-grand 
nombre; les plus compliqués ressemblent aux segments 
linement dentelés d'une feuille de fougère. 

Vers le commencement de décembre, la marche des évé- 
nements, jusque-là assez satisfaisante, fut troublée par 
une série de désastres qui eurent une influence funeste 
sur les destinées de l'expédition et dérangèrent tous les 
plans formés pour l'avenir de notre entreprise. 

J'ai déjà dit qu'une sorte de peste sévissait depuis plu- 
sieurs années sur les chiens du Groenland méridional et 
avait enlevé beaucoup de ces utiles animaux. La cause du 
fléau était restée inconnue, mais, d'après les informations 
recueillies, je supposai qu'elle était purement locale, et 
qu'une fois mes attelages embarqués, je n'aurais plus à la 
redouter. C'est dans cette persuasion que je passai tant 
de jours aux établissements d.inois à glaner çà et là 



202 LA MER LIBRE. 

trente- six bêtes de trait. Jusqu'au l" décembre, elles se 
maintinrent en parfaite santé , et comme je les nourris- 
sais abondamment de viandes fraîches, j'espérais qu'au 
printemps je me trouverais possesseur de quatre bons et 
forts attelages pour nos explorations en traîneau. 

Hans m'avait appris, il est vrai, que les Esquimaux des 
environs venaient de perdre beaucoup de chfens d'une ma- 
ladie dont la description répondait à celle que j'avais en- 
tendu faire à Prôven etàUpernavick, mais novembre s'était 
écoulé sans que le terrible fléau visitât ma belle et bonne 
meute, et je la croyais désormais à l'abri de ses atteintes. 
Je me rappelais, certes, la mort des chiens du docteur 
Kane, mais j'en expliquais autrement les causes. En 1854 
et 1855 les provisions fraîches nous faisaient alors presque 
entièrement défaut; comme l'équipage, nos animaux ne se 
nourrissaient alors que dé salaisons, et si le scorbut n'épar- 
gna point les hommes, les chiens, habitués à ne manger 
que de la chair de phoque crue, n'avaient pu résister à un 
régime si nouveau pour eux. 

Mais ma confiance ne devait pas être justifiée : au com- 
mencement de décembre, Jensen vint me prévenir qu'une 
de nos plus fortes bêtes présentait tous les symptômes du 
terrible fléau, et sur son conseil je la fis abattre immédia- 
tement, afin de circonscrire les ravages du mal, si toutefois 
il était contagieux. Mais quelques heures après, un autre 
chien fut atteint de la même manière. 

Le pauvre animal manifesta d'abord une grande inquié- 
tude ; il courait autour du navire, dans un sens, puis dans 
un autre, avec une démarche incertaine et troublée ; chacun 
de ses mouvements indiquait une violente exaltation ner- 
veuse; soudain, il partit comme un trait et se dirigea vers 
l'entrée du port, aboyant sans cesse et paraissant mortelle- 
ment efîrayé de quelque objet imaginaire qu'il essayait de 
fuir; il revint bientôt encore plus excité : ses yeux s'injec- 
taient de sang, une bave épaisse filait de sa bouche, et il sem- 



CHAPITRE XIV. 203 

blait possédé d'un irrésistible besoin de mordre tout ce qui 
l'approchait. 

La période aiguë dura quelques heures seulement, et fut 
suivie d'une prostration presque complète; aveugle et 
chancelant, le malheureux chien se traînait avec peine le 
long du navire; une violente convulsion vint secouer ses 
membres et le renversa dans la neige où, après s'être dé- 
battu quelques instants, il reprit connaissance et se remit 
sur ses jambes ; mais de nouveaux accès se succédèrent ra- 
pidement jusqu'à ce que la mort vint enfin terminer sa 
pénible agonie. Elle se prolongea vingt-quatre heures , 
pendant laquelle je suivis attentivement les phases du mal 
dans le vain espoir d'en découvrir le principe et peut-être 
le remède; la dissection ne me révéla absolument rien; 
je ne trouvai de trace d'inflammation ni dans le cerveau , 
ni dans la moelle épinière, les centres nerveux ou les nerfs 
.eux-mêmes. Plusieurs des symptômes étaient ceux de l'hy- 
drophobie; mais l'animal buvait avidement, et la bave ne 
m'a pas paru être un véhicule du fléau ; les chiens mordus 
ne furent pas plus promptement atteints que les autres, 

A peine ce cas s'était-il fatalement dénoué, qu'une balle 
terminait les souffrances d'un troisième chien ; sept périrent 
ainsi en moins de quatre jours ; et je voyais avec conster- 
nation se fondre ainsi mes beaux attelages. J'essayais, j'es- 
sayais toujours, et toujours mes efforts échouaient triste- 
ment. Karsuk, mon second chef de file, le meilleur collier 
de ma meilleure bande, succomba l'un des premiers. Deux 
heures après l'invasion de la maladie, il était effrayant à 
contempler : jamais aucune créature vivante ne s'est mon- 
trée à moi avec une telle empreinte de férocité sauvage et 
redoutable. Pensant que le repos forcé lui ferait quelque 
bien ou que la violence de l'attaque s'épuiserait plus vite , 
j'ordonnai qu'on l'enfermât dans une grande caisse placée 
sur le pont; mais la captivité parut aggraver le mal. Il 
mordait le bois avec une furie indescriptible, et introdui- 



îOk LA MER LIBRE. 

sant ses dents dans une fente, il enleva la planche, éclat par 
éclat, jusqu'à ce qu'il eût pratiqué une ouverture assez 
grande pour y passer la tète; je le fis immédiatement fu- 
siller. Ses yeux roulaient comme des boules de flamme, un 
de ses crocs était brisé, et un jet de sang coulait de sa gueule. 

liientôt après, un bel animal qui paraissait en parfaite 
santé, bondit soudain et, s'élançant avec un hurlement sau- 
vage , tourna autour du port , puis revint près du navire où 
il fut pris de terribles convulsions. Je le fis attacher, mais 
il rompit ses liens, et nous dûmes le tuer aussi. 

Trois autres succombèrent le même jour, et le 16 dé- 
cembre je ne possédais plus que douze chiens; dix-huit 
étaient morts du fléau, et j'en avais déjà perdu quelques- 
uns par des causes diverses; huit jours après, il ne m'en 
restait plus que neuf. 

Au premier abord, le lecteur ne pourra peut-être pas se 
rendre compte de l'étendue de ce désastre. Tous nos plans 
d'exploration reposaient sur les traîneaux, et mes atte- 
lages allaient se réduisant de plus en plus; je n'espérais 
pas conserver un seul chien, et si je ne réussissais pas à 
réparer cette perte, notre entreprise était irrévocablement 
condamnée. 

M. Sonntag partageait mon anxiété. Après nous être inu- 
tilement épuisés de soins et d'eflbrts contre le fléau , il ne 
nous restait plus qu'à chercher les voies et les moyens 
pour remédier au mal et former des projets plus conformes 
à nos ressources actuelles. 

Naturellement, notre première pensée fut d'avoir recours 
aux Esquimaux; s'il nous était possible d'amener quelque 
tribu auprès du navire, nous pouvions espérer qu'elle nous 
prêterait ses chiens en retour de notre promesse de la nour- 
rir elle-même, soit de nos ])rovisions, soit des produits de 
notre chasse, pendant tout le temps que ses attelages se- 
raient employés à notre service. 

llans fut appelé au conseil : il nous apprit qu'une famille 



CHAPITRE XIV. 205 

vivait à cent quatre-vingts kilomètres vers le sud, à l'île 
Northumberland, quelques autres à quatre-vingt-dix kilo- 
mètres plus loin, au midi du détroit de la Baleine, et peut- 
être une ou deux moins loin de nous. Nous n'hésitâmes pas 
longtemps, et il fut décidé que s'il nous restait encore assez 
de chiens à la lune de décembre, Sonntag, accompagné de 
son conducteur favori, prendrait le traîneau et tâcherait 
d'entrer en communication avec les naturels; si, au con- 
traire, nous n'avions plus un seul attelage, je me rendrais 
moi-même â pied à leurs stations et je ferais de mon mieux 
pour amener les Esquimaux au Port Foulke ou à Etah. Mais 
la lune n'était pas encore levée, et pendant ces longues té- 
nèbres, il nous fallait attendre encore, et désirer avec ardeur 
que la fin de ce mois fût moins malheureuse que le com- 
mencement. 




CHAPITRE XV. 



Le minuit polaire. — Départ de Sonntag. — L'obscurité. — La 
routine quotidienne. — La veillée tie Noël. — La fête. — Le 
repas. 

22 décembre. 

Le soleil a atteint aujourd'hui sa plus grande déclinaison 
australe. 

Pour moi, ces quatre semaines ont été une période de 
soucis amers, et je suis heureux de sentir que nous redes- 
cendons maintenant la pente des ténèbres boréales. La mort 
de mes chiens m'accable de tristesse, et mon chagrin re- 
double à la pensée que cette mort envoie Sonntag au milieu 
des dangers de la sombre nuit polaire. 

Mon ami est parti hier. — Le résultat de nos longues dis- 
cussions est qu'il ne nous restait aucune autre alternative. 
Hans assure que les Esquimaux se rassemblent près du cap 
York au commencement du printemps, et que si nous avions 
attendu jusqu'au jour, il serait trop tard pour les atteindre. 
Il espère en trouver peut-être encore à Sorfalck ou à quel- 
(jue autre station au nord du détroit de la Baleine, et il ne 
doute pas que le voyage soit des plus faciles, même s'il 
faut aller à l'île Northumberland ou à Netlik, encore plus 
loin. Sonntag, impatient d'essayer ses forées, se fatiguait à 



CHAPITRE XV. 207 

attendre la lune et une température favorable ; nous déci- 
dâmes que Hans serait son unique compagnon : il est contre 
toutes les règles des voyages arctiques d'entasser trois 
hommes sur un même traîneau, et je n'avais aucune preuve 
que mes soupçons à l'endroit du pauvre Péter fussent ba- 
sés sur des faits. Sonntag croit toujours à l'innocence de 
son conducteur, et il est certain que celui-ci, beaucoup 
mieux que le Danois Jensen, saura le guider vers les vil- " 
lages des naturels. La maladie a disparu depuis six jours, 
et nous laisse neuf beaux chiens qui composent un attelage 
assez présentable. 

Les préparatifs n'ont pas été longs. Avec des peaux de 
buffle, Hans s'était fabriqué un sac pour servir de cou- 
chette ; Sonntag en emporte un de fourrure d'ours qui nous 
vient d'Upernavik. Ils se munissent de provisions pour 
douze jours, mais ne pensent pas être si longtemps absents, 
même s'ils sont obligés de pousser jusqu'à l'île Northum- 
berland, qu'on peut facilement atteindre en deux étapes. 
En décembre 185(i, Sonntag et moi nous en avions employé 
trois, mais les chasseurs indigènes s'y rendent parfois tout 
d'une traite. Notre ami n'a pas voulu s'embarrasser d'une 
tente : naturellement l'Esquimau Hans est profès dans l'art 
de construire des huttes de neige, et son maître a déjà 
pris de bonnes leçons dans son premier voyage. Si la glace 
n'est pas assez solidifiée autour du cap Alexandre, ils fran- 
chiront le glacier et fileront directement sur Sorfalik ; ils n'y 
trouveront probablement point d'Esquimaux et traverseront 
le détroit pour atteindre l'île, à moins qu'ils n'aient de 
bonnes raisons pour continuer à suivre la côte jusqu'à Péte- 
ravik, trente-six kilomètres plus au sud. 

Le temps était toujours fort mauvais et le vent ne nous 
laissait aucun repos, mais hier matin il s'est calmé subite- 
ment; le thermomètre marquait — 30* C, aujourd'hui il 
est remonté à 19"* C, la température est plus douce, une 
neige légère tombe par instants, et le voyage s'effectuera, 



208 LA MER LIBRE. 

j'espère, dans de bonnes conditions; nos touristes nous 
ont quittés depuis trente-six heures, et sans doute ont 
déjà doublé ou traversé le cap , borne méridionale de la 
baie Hartstène. 

Ce départ a été l'événement de la semaine, et pour quel- 
(jucs moments a arraché officiers et matelots à la léthargie 
par laquelle ils se laissent peu à peu gagner, en dépit de 
mes efforts. Sonntag était plein d'ardeur, et tout joyeux de 
cette course aventureuse, il me promettait de ramener 
bientôt les Esquimaux et leurs chiens. De son côté, Hans 
se pavanait au moment de s'éloigner ; très-fier de son im- 
portance, il claqua vigoureusement son fouet, l'attelage bon- 
dit dans ses harnais et partit au grand galop. Le traîneau 
glissait rapidement, et pendant qu'autour de lui la neige, 
soulevée par les chiens , rejaillissait au clair de lune, nous 
criâmes trois fois : Hip ! hip ! hurrah ! 

23 décembre. 

J'ai eu cette nuit un rêve étrange et qui me poursuit 
sans cesse; si j'étais superstitieux, j'y verrais certaine- 
ment un présage de malheur. Accompagné de Sonntag, je 
me trouvais au loin sur la mer glacée , lorsqu'un terrible 
craquement retentit dans les ténèbres, et une profonde 
crevasse étendit entre nous sa coupure béante; elle allait 
grandissant, grandissant toujours.... puis la glace se dé- 
tacha à grand bruit et vogua avec une rapidité effrayante 
sur les eaux noires de la mer houleuse , emportant mon 
cher et brave compagnon que je vis encore longtemps de- 
bout sur son radeau de cristal , sa haute taille se profilant 
en noire silhouette sur une bande de lumière qui s'éten- 
dait sur l'horizon lointain. 

Notre vie s'écoule avec une insupportable monotonie ; 
c'est à peine si (juelque incident vient de loin en loin mar- 
quer les étapes de cette ennuyeuse traversée de la longue 
nuit polaire. Je ne suis pas entièrement rassuré sur les 



CHAPITRE XV. 209 

périls que peut courir Sonntag, mais je ne saurais m'em- 
péclier de lui porter envie, et je ne m'étonne pas, qu'in- 
dépendamment de l'importance capitale de ce voyage, il 
ait été si pressé de partir; une tournée aux stations des 
Esquimaux et quelques jours de lutte avec la tempête l'ar- 
rs^chent aux tristesses de cette interminable attente. Que 
né préférerais-je pas à notre inactivité forcée, à l'intolé- 
rable routine de notre vie ! 

Les semaines succèdent aux semaines, et toujours nous 
emboîtons le pas avec une régularité désespérante. 

Sans les cloches, « ces cloches sans lin, » je crois que 
nous resterions couchés dans l'étemelle nuit pour sommeil- 
ler jusqu'à l'aube du jour. Elles nous disent les heures et 
les demi-heures, appellent les quarts de veille, et nous 
gouvernent encore plus souverainement que sur mer. Un 
coup sonne le déjeuner, deux la collation, quatre le dîner; 
à six coups on éteint les lumières, à sept nous rouvrons 
les yeux à la pâle et faible lueur de la lampe, pour con- 
tinuer encore cette interminable évolution d'occupations 
monotones, de paresse obligée, d'écœurant ennui. 

Nos chasseurs, par habitude et par désœuvrement, pour- 
suivent encore les renards et les rennes au clair de la 
lune, mais c'est poudre perdue : ils tirent au hasard. 

Les travaux de l'observatoire vont leur train, et le jour 
de la semaine consacré au magnétomètre, ces messieurs 
peuvent se distraire en grimpant toutes les heures sur la 
banquette de glace ; on surveille soigneusement les occul- 
tations des satellites de Jupiter afin de rectifier les chro- 
nomètres si besoin en est; la marée monte et descend sans 
plus de souci de l'énorme poids qu'elle soulève que de 
notre constance à l'étudier. 

Dodge vient de mesurer l'épaisseur de la glace ; elle est 
maintenant de six pieds et demi et descend jusqu'au bas 
de la quille : notre navire est complètement enchâssé dans 
son cadre de cristal. — Pour donner quelque occupation 

]k 



210 LA MER LIBRE. 

aux matelots, je leur fais coudre, une heure par jour, les 
sacs de toile qui serviront ce printemps à nos voyages; les 
ofliciers me présentent leurs rapports quotidiens et le 
journal hebdomadaire est une récréation impatiemment 
attendue. Tous les matins le bibliothécaire est à son poste, 
et les livres continuent à être en grande faveur, mais les 
journées sont bien longues et l'équipage tue les dernières 
heures de la veillée (je n'oserais dire du soir) à fumer et 
à jouer aux cartes. Je vais plus souvent dans le carré des 
ofliciers, mais je n'oublie pas ma partie d'échecs avec Knorr; 
tant que Sonntag était ici , nous passions presque tous nos 
moments de loisir à deviser de nos projets de voyage vers 
le nord; calculant très-exactement tout ce que nous fe- 
rions quand le jour aurait lui , et la part qui reviendrait 
à chacun dans la tâche marquée. 

Ainsi, nous nous traînons péniblement vers l'aube tant 
désirée, et chaque heure de ténèbres nous paraît plus 
lente et décolore un peu plus notre sang ; elle enlève l'é- 
lasticité de notre marche, allonge notre figure, creuse nos 
joues et éteint par degrés le rire joyeux ; elle arrête 
le mot plaisant dans la cale et dans la cabine, et sans 
nous amener encore à nous confesser tout haut, nous 
force à avouer que l'ennemi a souvent la victoire. Nous 
avons beau . prendre vaillamment notre courage à deux 
mains, l'étrangeté de notre position est épuisée et le monde 
extérieur n'a plus rien de nouveau pour nous; la lune se 
lève et se couche sur le détroit glacé ; la nature dort son 
long sommeil d'hiver. La mémoire se retourne involon- 
tairement vers les jours d'autrefois, et dans l'air étincelant 
et vif, par cette nuit froide et claire , je cherche le joyeux 
tintement des grelots, le traîneau encombré où on se serre 
encore pour faire place à un camarade, l'auberge au bord 
de la route, le souper fumant que l'hôte empressé apporte 
sur la table, les grosses bûches qui flambent en pétillant ; 
puis j'oublie la nuit, la neige, la gelée et ma pensée s'em- 



CHAPITRE XV. 211 

pîit de soleil, je revois « le banc sous le buisson d'aubé- 
pine !... » Mais hélas! que tout cela est loin de nous! 

24 décembre. 

La veille de Noël! Quel charme puissant! Quelle in- 
fluence magique dans ces seuls mots ! Que d'heureux sou- 
venirs ils rappellent au cœur malade et à l'esprit fati- 
gué ! Un rayon de lumière descend sur notre pauvre navire 
prisonnier des ténèbres et nous parle des douces lueurs 
de l'aurore promise ; et nous attendons celle-ci avec quel- 
que chose de ce sentiment religieux qui anima autrefois 
les bergers de Judée devant la brillante étoile tout à coup 
apparue dans leur ciel. 

Partout, dans ce vaste monde, le lever du jour est le 
lien qui nous unit dans une commune espérance, la joie 
s'éveille avec le soleil , et portées sur les ailes de l'aube , 
les ondes de lumière, joyeuses cloches de Noël elles- 
mêmes, entourent toute la terre de leur branle harmo- 
nieux : c'est comme un gai carillon annonçant au loin les 
nouvelles de paix. Le rayon vermeil réjouit le veilleur so- 
litaire de la mer et le chasseur qui attise les charbons 
de son feu presque éteint; il pénètre dans l'humble case 
de l'esclave et dans la hutte de l'émigrant fatigué; il éveille 
le voyageur perdu dans la steppe de Tartarie et le sauvage 
habitant de la forêt; il console le pauvre et l'affligé comme 
le riche et le puissant; partout il nous illumine de sa 
clarté bénie; partout il parle au cœur; aussi bien sous 
l'étoile Polaire, que sous cette étincelante Croix du Sud, 
entrevue par le génie de Dante , si longtemps avant d'être 
signalée à l'admiration des hommes par les navigateurs du 
seizième siècle : 

.... AU altro polo, e vidi quattro stelle 
Non viste mai fuor ch ' alla prima gente. 

(.Purg.) 



2J2 La mer libre. 

Jamais le navire n'a été si brillant qu'aujourd'hui ; 
diverses boîtes ont été retirées de leurs cachettes et par 
leur magique apparition feraient croire que les saints pa- 
trons de cette veillée de Noël , où les petits cadeaux en- 
tretiennent les amitiés de l'année , sont descendus chez 
nous en ambassade spéciale avant d'aller remplir les bas 
et les souliers des petits enfants, et de porter des dots 
aux filles pauvres de nos chers vieux pays. La table gémit 
sous le poids des étrennes, doux souvenirs de ceux qui ce 
soir parlent de nous autour du foyer de famille. Monceaux 
de bombons, gâteaux de toutes sortes, portant maintes 
tendres devises, sortent de leurs boîtes, et réjouissent les 
cœurs, tout en menaçant les estomacs d'indigestion. 

Je seconde de tous mes efforts le zèle si louable que 
chacun déploie pour les préparatifs de demain. La cambuse 
ne contient rien de trop bon pour Noël, et Mac Cormick 
assure que le festin surpassera encore celui de son jour de 
naissance; malheureusement, il ne pourra lui-même en 
surveiller les apprêts : il est retenu au lit par un pied gelé, 
dans je ne sais quelle aventure de chasse. — Là-bas, per- 
sonne n'aime à confesser que son cheval Ta jeté par terre ; 
ici, on ne veut* pas davantage avouer qu'on s'est laissé 
pincer par la gelée : c'est même le sujet habituel des plai- 
santeries du bord. 

, 26 décembre. 

Pour moi cette journée aurait été sans nuages si mes 
pensées n'avaient suivi Sonntag et ne s'arrêtaient pas si 
souvent sur la mort de mes chiens. Mes gens étaient heu- 
reux, et je me réjouissais d'autant plus de les voir ainsi, 
que leur bonheur est une garantie de santé. 

La cloche du bord fut hissée au sommet du mât et pen- 
dant que celles des autres pays carillonnaient à toute volée 
sur un monde de joie, le nôtre sonnait ses notes claires 
dans les ténèbres et la solitude. Tout le monde étant réuni 



CHAPITRE XV. 213 

dans le carré , nous remerciâmes le Ciel de toutes les 
grâces qu'il nous avait accordées, puis chacun s'occupa de 
sa tâche. Pas n'est besoin de dire que ces devoirs se rap- 
portaient presque tous à la préparation du « dîner de Noël ». 
La cabine des officiers fut tapissée de drapeaux et les 
matelots recouvrirent les parois de leur chambre et les 
poutres transversales de bandes de flanelle rouge, blanche 
et bleue qu'on alla chercher dans les magasins. — Illumi- 
nation générale : toutes les lampes furent mises en réqui- 
sition; on brûla des flots d'huile et le pont fut inondé de 
lumière. Sur les tables du festin on dressa deux énormes 
candélabres dont le bois fut recouvert de papier d'or et 
d'argent, de bandes de galon, de paillettes et de clinquants 
qu'on nous avait donnés à Boston pour des représentations 
théâtrales qui n'ont jamais eu lieu ; tout cela faisait un 
effet splendide, et deux douzaines de bougies illuminaient 
les salles. 

Un peu avant le repas, les matelots m'invitèrent à visiter 
leur quartier, et je fus aussi enchanté da leur goût que 
de leur entrain. Coins et recoins étaient soigneusement ba- 
layés, nos hommes s'empressaient à leurs besognes diver- 
ses, et tous paraissaient contents, à l'exception peut-être du 
cuisinier : le succès de la fête reposait sur lui, et chacun 
de ses mouvements était attentivement surveillé. En 
m'arrêtant près du poêle rougi, je souhaitai un joyeux 
Noël à maître coq. — c Merci, capitaine, me dit-il, mais je 
n'ai guère le temps de penser à un joyeux Noël ; monsieur 
voit bien qu'il me faut faire cuire ces énormes rennes. > Et 
continuant d'arroser d'une main vigoureuse deux quartiers 
de venaison soigneusement gardés pour la circonstance, il 
donna la dernière touche â une marmite de soupe fort 
appétissante. Pensant l'encourager, je lui rappelai que ses 
labeurs finiraient aussitôt que le dîner serait servi ; mais 
avec cet esprit de suite naturel à l'esprit humain, et surtout 
à un cuisinier, il me répliqua immédiatement : • Plaise 



214 LA :MER LIBRE. 

au capitaine , j'espère travailler aussi longtemps que mon 
Père céleste m'en donnera la force. » 

Quand je sortis de l'entre-pont pour passer dans le carré, 
les matelots poussèrent trois hourrahs en mon honneur, 
trois à celui de l'expédition, et je ne sais combien d'autres 
à leur propre adresse. Le pont était magnifique : on l'avait 
parfaitement nettoyé; au milieu se trouvait aménagé un 
vaste espace libre : Knorr me confia qu'il y aurait bal le 
soir. Brûler de l'huile fut cette nuit-là une manie géné- 
rale; même la petite païenne,, compagne de Hans, s'en était 
procuré un supplément, et avait illuminé sa tente en hon- 
neur de cette fête, dont la signification ne devait pas être 
très-cl'iire pour elle. La tente de l'Esquimau était un 
joyeux nid de fourrures, et le petit Pingasuik, un lambeau 
de lard de phoque à la bouche en guise de sucette, riait 
et gazouillait comme le plus sage des enfants civilisés pour- 
rait le faire dans ce jour très-chrétien. Jacob , le gras Ja- 
cob , s'ébaudissait dans son encoignure ; il était depuis le 
matin d'une jubilation incomparable à l'idée de toutes les 
miettes qui resteraient d'un pareil festoiement, et pour 
s'entretenir la bouche, dévora tout un renard, pris dans 
les trappes de Jensen, et qu'on lui avait donné à écorcher. 
Près du navire, un groupe bruyant se pressait autour de 
deux grandes casseroles, dont on remuait le contenu avec 
des spatules de bois ; par 38° C. au-dessous de zéro, des 
gourmets se fabriquaient des glaces et du punch à la ro- 
maine, sans avoir besoin de sarbotière brevetée et de réfri- 
gérants chimiques. 

A six heures, je dînai avec les officiers. Cristaux et 
faïences avaient, par quelque voie mystérieuse, connue 
seulement du maître d'hôtel, à peu près disparu depuis 
notre départ de Boston, mais nous ne manquions pas de 
vaisselle de-fer battu, et chaque tasse contenait un bouquet 
de fleurs artistement découpées dans du papier colorié; une 
magnifique corbeille des mêmes matériaux occupait le 



CHAPITRE XV. 215 

centre de la table, éclairée par notre superbe candélabre. 
Le dîner fut trouvé parfait, et la venaison nous consola de 
l'absence de la dinde traditionnelle. A neuf heures je 
quittai la veillée joyeuse et laissai à la discrétion d'un 
chacun le moment d'éteindre les lampes; ayant moi-même 
accordé ce privilège, je ne veux pas savoir si tous les 
autres règlements de la discipline du bord furent scrupu- 
leusement observés. Heureux de voir que nos gens conser- 
vaient assez d'entrain pour s'amuser, je les encourageais 
de toutes mes forces. Chaque partie du « festival », comme 
ils nomment ce grand jour, a été conduite avec un ordre 
remarquable. Le bal vint à son tour, et quand je montai 
vers minuit pour donner mon coup d'œil à la. soirée, je 
trouvai Knorr enveloppé de fourrures, assis sur une bar- 
rique et jouant du violon avec énergie, pendant que Bar- 
num et Macdonald dansaient une gigue avec un magnifique 
entrain ; puis Cari entraîna le maître d'hôtel à travers les 
vertigineux labyrinthes de la valse, et finalement Charley 
fit retentir le schooner des éclats de rire éveillés par son 
« pas de deux » avec Mme Hans. Le vieux cuisinier avait 
grimpé son échelle, et oubliant ses préoccupations et ses 
« rennes », applaudissait bruyamment les acteurs. Mais il 
en eut bientôt assez et s'éloigna de cette scène trop tapa- 
geuse pour lui. Une douzaine de voix lui criaient : 

« Holà ! cuisinier, revenez donc et faites-nous voir com- 
ment on danse chez vous ! 

— Danser et faire toutes vos bêtises?... Mais il n'y a 
pas de femmes ! 

— Mais il y a Mme Hans, cuisinier. 

— Pouah ! » et il replongea dans la cabine. 







CHAPITRE XVI. 



Le nouvel an. — Absence prolongée de Sonntag. — L'aurore bo- 
réale. — Profondeur de la neige. — Étrange douceur de la tem- 
pérature. — La mer libre. — Remarques sur l'évaporation. — 
Nous attendons l'aube avec impatience. — Mon renard apprivoisé. 



1" janvier 1861. 

Les fêtes de Noël sont déjà oubliées et remplacées par de 
nouvelles ; nous venons de sonner à la fois le glas de l'an- 
née passée et la naissance de l'an de grâce 1861. Aussitôt 
que l'horloge marqua l'heure de minuit, la cloche du bord 
donna le signal et de la gueule de notre caronade une bril- 
lante flamme s'élança dans les ténèbres ; nos feux d'artifice 
sifflèrent et petillèi*ent dans l'air serein. A la lueur des fu- 
sées et des flammes du Bengale, projetant sur la neige une 
étrange et fantastique lueur, le bruit retentissant du canon 
et le branle de la cloche répétés par les échos des gorges 
avoisinantes ressemblaient aux voix des esprits de la so- 
litude tirés en sursaut de leur repos. 

J'attends avec anxiété le retour de Sonntag et de son com- 
pagnon ; depuis sept jours déjà, je compte les voir arriver 
à chaque instant; je n'ai jamais pensé qu'ils trouvassent les 
Esquimaux à Sorfalik ou à Péteravik , mais voilà dix jours 



CHAPITRE XVI. 217 

qu'ils sont partis et ils auraient eu tout le temps d'aller au 
détroit de la Baleine et d'en revenir. Je suis d'autant plus 
soucieux que la lune est couchée et que la nuit vient s'ajou- 
ter aux autres difficultés du voyage. Il est vrai que Sonntag 
n'avait pas caché son désir de demeurer quelque temps 
parmi les naturels pour étudier leur langage, leurs habitu- 
des, et les suivre dans leurs chasses ; il m'a donné à entendre 
que s'il pouvait trouver un prétexte raisonnable à une ab- 
sence prolongée, nous ne le reverrions pas avant la lune de 
janvier. Cela me rassure un peu; il est même probable qu'il 
différera son retour, tant qu'il ne craindra pas de compro- 
mettre les intérêts de l'expédition. 

h janvier. 

Je n'ai plus un seul chien : Général est mort il y a deux 
jours ! Pauvre animal! je l'aimais encore plus depuis qu'il 
s'était remis de son dernier accident et promettait de nous 
être utile au traîneau. Le silence et la solitude se font ainsi 
de plus en plus autour de moi. Au commencement de l'hi- 
ver, je ne sortais pas du navire sans que toute la meute 
m'environnât de ses clameurs de joie et de ses ébats 
désordonnés; les corps de mes pauvres bêtes sont main- 
tenant épars sur le port, à demi ensevelis dans la glace et 
la neige. Pour être moins effrayants, ils ne sont guère plus 
beaux à voir que ces figures nues, tordues et roides que 
les deux poètes errants trouvèrent sous le ciel noir et les 
vapeurs épaisses parmi les eaux glacées du froid royaume 
de Dis. Il y avait dans ces chiens un instinct de sociabilité 
qui, en dehors des grands services qu'ils nous rendaient, 
leur gagnait l'affection générale , et nous sommes tous et 
pour longtemps fort attristés de cette perte. 

.Mais il m'est impossible de me passer d'un favori quel- 
conque ; depuis la mort de Général , Jensen a réussi à me 
prendre un jeune renard femelle , et la rusée petite créa- 
ture est maintenant pelotonnée dans une seille pleine de 



218 LA MER LIBRE. 

neige au coin de ma cabine : elle écoute le grincement de 
ma plume et semble chercher ce que cela signifie. Je m'oc- 
cupe fort de son éducation, et j'ai déjà obtenu quelques 
succès. Elle était très-sauvage lorsqu'on me l'apporta, mais 
je la laissai tranquille les premiers jours, et elle se fait peu 
à peu à sa nouvelle habitation. .Mon renardeau a atteint les 
trois quarts de sa croissance, pèse quatre livres et demie, 
et sa longue et fine fourrure est de la couleur de celle du 
chat de Malte ; on lui apprend à répondre au nom de Birdie. 

6 janvier. 

J'ai souvent été frappé de l'absence presque complète des 
aurores boréales sur notre horizon : jusqu'ici je n'en avais 
pas vu de très-belles , mais aujourd'hui, à deux reprises 
différentes, à onze heures du matin ^et à neuf heures du 
soir , nous avons été plus heureux. Dans les deux cas, leur 
foyer, relevé de notre observatoire, se trouvait au S. 0. vrai 
et à trente degrés au-dessus de l'horizon. L'arc de la pre- 
mière n'était pas continu, mais très-intense ; celui de ce 
soir fut parfait, et, phénomène que je n'avais pas rencontré 
jusqu'ici, un second arc beaucoup plus vague s'étendait à 
vingt degrés au-dessus. Pendant près d'une heure, une 
bande étroite de brillantes stries n'a cessé de s'allumer et 
de s'éteindre dans la direction 0. N. 0. 

La rareté des aurores boréales est encore plus marquée 
ici qu'au Port Rensselaer ; il semble que nous ayons pres- 
que dépassé les limites du théâtre de ces phénomènes ; la 
région de leurs plus grandes splendeurs est sans doute 
entre dix et vingt degrés plus au sud. Comme je l'avais 
déjà observé pendant mon hivernage de 1853-54, on les voit 
le plus souvent du côté de l'ouest, et Jeïisen m'assure qu'il 
en est de même à Upernavik, où leur apparition est plus 
éclatante et beaucoup moins rare. 

L'aurore boréale observée ce matin était beaucoup plus 



CHAPITRE XVI. 221 

belle que celle du soir, et j'ai vu peu de spectacles plus 
imposants et plus sublimes. Entre parenthèse, il est assez 
étrange d'employer les mots matin et soir lorsque la pen- 
dule seule nous marque les divisions du temps ; c'est par 
habitude que nous disons l'avant ou l'après-midi, car si par 
malheur, nous perdions notre compte, nous appellerions 
le matin soir et le soir matin, sans pouvoir découvrir notre 
erreur autrement que par des observations astronomiques. 

Mais revenons à l'aurore boréale. 

J'errais péniblement parmi les icebergs de l'entrée du 
port, et quoique si près de midi, je tâtonnais dans les té- 
nèbres sur la glace raboteuse ; tout à coup de dessous le 
nuage noir qui couvre l'horizon , s'élance un rayon bril- 
lant qui illumine l'espace d'une étrange lueur, puis s'é- 
teint en laissant l'obscurité encore plus profonde. Bien- 
tôt une immense arche de lumière se déploie sur le ciel et 
renferme la nuée sombre dans son énorme cintre; le jeu 
des rayons qui jaillissent de sa courbe aux franges étin- 
celantes est des plus capricieux et semble mêler les flam- 
mes de l'incendie avec les lueurs de l'aube. La lumière se 
fait toujours plus vive, et, au lieu de croître uniformes 
ment, donne l'idée d'une marée aux flots mouvementés et 
multicolores. D'abord calme et paisible, la scène devient 
bientôt d'une splendeur éclatante; la large coupole du 
ciel est en feu ; l'incendie, plus terrible que celui qui illu- 
mina jadis les cieux au-dessus de Troie en flammes , jette 
ses efirayantes clartés à travers le firmament ; les étoiles 
pâlissent devant ses merveilleux reflets comme devant le 
lever d'un soleil resplendissant. Je vois trembloter et s'é- 
vanouir tour à tour et puis ensemble, Andromède, Persée, 
Gapella, la Grande-Ourse, Cassiopée et la Lyre et toutes ces 
belles constellations qui, à ces hautes latitudes, décri- 
vent , sans se coucher jamais , leur cercle régulier autour 
de l'étoile Polaire. Le fond de la lumière est rougeàtre, 
mais toutes les nuances viennent s'v mêler tour à tour. 



222 LA MER LIBRE. 

Des bandes jaunes et bleues se jouent dans ces sinistres 
clartés; tombant à la fois de l'intérieur de l'arche illumi- 
née, elles se fondent ensemble et jettent dans l'espace des 
lueurs d'un vert livide, qui peu à peu domine le rouge du 
fond. Le bleu et l'orangé se mêlent dans leur course ra- 
pide , des stries violettes apparaissent sur la large zone 
jaunâtre et des myriades de langues de flamme blanche 
formée de toutes ces couleurs réunies s'élancent vers le 
zénith comme vers un centre commun d'attraction. 
' Les reflets de ces teintes variées sur les objets environ- 
nants étaient vraiment admirables. Les formes fantastiques 
des innombrables icebergs, isolés ou en groupes , se pro- 
jetaient vaguement sur la mer, et leur sommet s'éclairait 
d'une morne lueur, rappelant celle que revêtent les monu- 
ments de Naples sous les feux du Vésuve. Sur la cime des 
montagnes, sur la blanche surface des eaux glacées, sur 
les rochers à pic, la lumière resplendissait, s'éteignait, se 
rallumait encore comme si l'air eût été rempli de météores 
phosphoriques, décrivant une ronde capricieuse et sauvage 
au-dessus de quelque gigantesque cité des morts. La scène 
était muette , et cependant les sens déçus semblaient per- 
cevoir comme des sons non terrestres, accompagnant ces 
éclairs rapides ; et l'on croyait entendre : 

.... Les sourds gémissements et les luttes funèbres 
Des héros d'Ossian , roulant dans les ténèbres. 

13 janvier. 

Ce mois poursuit sa course au milieu des tempêtes. La 
bise continue à souffler et les rafales remplissent la nuit de 
leurs gémissements lugubres. Cependant l'air est presque 
toujours serein et il n'est tombé que peu de neige depuis 
novembre : sa profondeur totale est de 53 pouces l. Je suis 
de plus en plus frappé de la différence des conditions mé- 
téorologiques entre notre station et Port Rensselaer. Là- 



CHAPITRE XVI. 223 

bas l'humidité et les coups de vent étaient presque in- 
connus; il faisait extrêmement froid et l'atmosphère s'y 
maintint généralement calme pendant tout l'hiver. Ici, la 
température est plus douce que Parry ne la trouva à l'île 
Melville, les tempêtes sont fréquentes et la quantité de 
neige est vraiment étrange ; au moins les rafales nous sont 
utiles à quelque chose , elles la balayent au loin , ou bien 
la pressent et la durcissent de manière que nous pouvons 
y marcher aussi facilement que sur la glace unie ; elle est 
pilée, broyée comme le sable des allées d'un parc. 

Je l'ai dit plus haut, j'attribue ces étonnants phénomènes 
à notre proximité de la mer libre ; naturellement, nous ne 
savons pas jusqu'où peut s'étendre celle-ci, mais ses 
limites doivent être assez espacées puisqu'elle influe si 
puissamment sur l'état de l'atmosphère. Il semble en effet 
que nous nous trouvions au centre même d'action des 
Cyclones arctiques. Les vents du nord, prétend le poète, 
« sont bercés dans les abîmes béants qui s'ouvrent sous 
l'étoile Polaire, » et certes on dirait que nous sommes 
tombés dans un de ces gouffres profonds où les tempêtes 
sont non-seulement bercées, mais engendrées. 

Tout cet hiver, j'ai fait une série d'expériences qui nous 
donnent d'intéressants résultats. Elles m'ont porté à con- 
clure que l'évaporation a lieu, même par les plus basses 
températures et que ces vapeurs se condensent quand l'air 
paraît tout à fait serein. J'ai exposé à ciel ouvert plusieurs 
tables de glace unie, soigneusement mesurées; j'ai recueilli 
les légers flocons qui s'étaient déposés sur elles, et qui, 
réduits à la densité de la neige récemment tombée, s'élèvent 
à sept huitièmes de pouce. Pour m'assurer de l'évaporation, 
j'ai suspendu à l'air libre des lames unies de glace formée 
dans des assiettes peu profondes et quelques lambeaux de 
flanelle mouillée : la flanelle sèche parfaitement en peu 
de jours et les tablettes de glace disparaissent d'une façon 
lente et régulière. Je les pèse toutes les quarante -huit 



224 LA MER LIBRE. 

heures, et il est curieux d'observer ces petites rondelles 
circulaires se fondant silencieusemeut et s'évanouissant en 
invisible vapeur, pendant que le thermomètre demeure au- 
dessous de 18" à 20" C. 

Pas n'est besoin du reste de ces expériences pour consta- 
ter l'évaporation à basse température : les jours de lessive, 
le linge est étendu dans les agrès du navire ou sur des 
cordes au-dessus de la glace , comme celui qu'on voit le 
lundi soir dans les cours de nos fermes ; quelle que soit 
l'intensité du froid, il est parfaitement sec avant la lin de 
la semaine. 

16 janvier. 

Nos yeux se tournent anxieusement vers le sud, atten- 
dant avec impatience l'apparition de l'aube, avant-cour- 
rière du moment où l'antique et toujours jeune Aurore, 
surgira de la mer pour laisser tomber de ses doigts roses 
un rayon de joie au milieu de nos ténèbres. 

Il y a presque un mois que nous avons passé la plus 
sombre des journées de l'hiver et il s'écoulera bien des 
heures encore avant que la lumière nous revienne ; il est 
grand temps qu'à midi une faible lueur apparaisse sur 
l'horizon. Nos esprits puisent une surexcitation presque fé- 
brile dans cette attente. Quant à moi je cherche à la trom- 
per en éduquant mon petit renard. 

Birdie est décidément apprivoisée et me fait grand hon- 
neur. C'est la plus futée petite créature qu'on puisse voir; à 
ma table, comme dans mes affections, elle a pris la place du 
pauvre Général ; bien plus, elle se couche sur mes genoux, 
ce qui ne fut jamais permis à son prédécesseur. Elle est à 
peindre avec ses mignonnes petites pattes posées sur la 
nappe; adroite, bien élevée, elle est surtout fort gour- 
mande : lorsqu'elle savoure un morceau friand, ses yeux 
pétillent de satisfaction ; elle s'essuie les lèvres et me re- 
garde avec une coquetterie vraiment irrésistible. Si les 



CHAPITRE XVI. 2-25 

convenances et le respect d'elle-même mettent des bornes 
à son appétit, elle s'applique à prolonger un festin où elle 
trouve tant de plaisir. Bridie n'aime guère les mets trop 
épicés ; elle préfère sa nourriture au naturel : aussi on sert 
sur son assiette quelques petits morceaux de gibier. Elle a 
bien une fourchette, mais comme elle n'est pas encore 
assez au courant des usages de la civilisation pour la ma- 
nier elle-même, j'en use pour lui présenter ses friandises; 
parfois elle manifeste quelque impatience , mais un petit 
coup sur le bout du nez lui rend le calme nécessaire et la 
préserve d'une indigestion. 

Aussitôt que deux ou trois jours d'emprisonnement eu- 
rent familiarisé damoiselle Birdie avec ma chambre, je lui 
ai permis d'y courir çà et là; elle n'a pas tardé à grimper 
l'œil-de-bœuf au-dessus de ma tête, et à découvrir des fentes 
à travers lesquelles elle peut humer l'air frais du dehors. 
Pour y atteindre, elle saute sur les étagères, sans souci des 
objets précieux et fragiles qui s'y trouvent, et rien ne peut 
l'arracher de son réduit, si ce n'est le dîner : dès qu'elle 
aperçoit son assiettée chargé de venaison; elle descend à 
loisir, se hisse doucement dans mon giron, me regarde 
avec ses doux yeux pleins d'attente , passe sa petite langue 
sur ses lèvres et aboie d'une façon charmante si le com- 
mencement du repas est trop longtemps différé. 

J'ai essayé de la corriger de cette habitude de grimper au 
plafond en l'attachant avec une chaîne que Knorr m'avait 
fabriquée.d'un bout de fil de fer, mais elle prit son esclavage 
tellement à cœur que je la délivrai bientôt : ses efforts pour 
se débarrasser de ses entraves étaient tout à fait amusants, 
et elle a bien conquis sa liberté. Elle essayait sans cesse de 
briser sa chaîne, et ayant réussi une fois, semblait déter- 
minée à ne pas échouer dans ses nouvelles tentatives. Aussi 
longtemps que je la surveillais, elle restait assez tranquille, 
blottie dans son lit ou sa seille de neige; mais si mes yeux 
ne la suivaient plus ou qu'elle me crût endormi, elle tra- 

15 



226 LA MER LIBRP:. 

vaillait dur pour se tirer d'affaire : elle se reculait aussi 
loin qu'il lui était possible, puis, s'élançant soudain , bon- 
dissait jusqu'au bout de sa chaîne en se donnant une telle 
secousse qu'elle retombait sur le plancher les quatre fers 
en l'air ; elle se relevait, palpitant comme si son petit cœur 
allait se briser, lissait sa fourrure en désordre et recom- 
mençait encore : la rusée se couchait d'abord très-paisi- 
blement, puis elle inclinait la tête et suivait de l'œil sa 
chaîne jusqu'au clou du plancher; elle se levait, marchait 
avec lenteur vers ce point, hésitait quelques secondes et 
bondissait de nouveau. Pendant tout ce manège, elle ne 
me perdait pas de vue, et au moindre de mes mouvements, 
se laissait choir par terre et faisant semblant de dormir. 

Ma petite amie est propre et nette ; elle se brosse sans 
cesse, son bain de neige est sa récréation favorite; de son 
nez mignon, elle fouille les flocons blancs, se roule, se 
frotte et s'ensevelit à demi ; puis elle s'essuie avec ses pat- 
tes de velours, et quand sa toilette est finie, elle grimpe de 
ses doigts délicats sur le rebord de la seille, regarde autour 
d'elle d'un air entendu, et pousse les plus jolis petits cris 
du monde; c'est sa manière d'appeler l'attention sur sa 
personne; lorsqu'on l'a assez admirée, satisfaite d'avoir 
bien joué son rôle, elle secoue plusieurs fois sa fourrure 
lustrée et se glisse dans son lit aérien pour y dormir. 




CHAPITRE XVII. 



La Duit polaire. 

20 janvier. 
L'aurore va paraître! 

Une vague blancheur crépusculaire s'est montrée au- 
jourd'hui vers le sud à l'heure de midi , et quoiqu'elle fût 
à peine perceptible , nous en avons été tous délicieuse- 
mput remués. A notre assemblée du dimanche, j'ai lu ces 
lignes de l'Ecclésiaste : 

« Il est vrai que la lumière est douce et qu'il est agréa- 
ble de voir le soleil. » 

Etoiles ont fourni le texte de notre conversation du 
soir; nous nous sommes longuement entretenus de l'avenir 
et de tous les travaux que le dieu du jour nous ramènera. 

Nous sentons tous maintenant se soulever peu à peu le 
voile de la nuit, et le poids des ténèbres nous paraît moins 
lourd. Mes gens avaient épuisé tous les amusements à leur 
disposition ; le journal est décédé de mort naturelle, les 
représentations théâtrales sont impossibles, rien ne venait 
plus rompre l'uniformité de nos longues heures. 

.Mais bientôt tous ces ennuis ne seront qu'un souvenir. 
.\vant longtemps nous n'aurons plus le loisir de chercher 
des distractions et la nuit polaire sera ensevelie dans les 



228 LA MER LIBRE. 

ombres du passé. 11 nous tarde de la voir linir : nous sou- 
pirons après la lumière et le travail. . 

Dites ce que vous voudrez, parlez de résolution virile, 
de courage, d'audace et de toutes les ressources de l'es- 
prit : la nuit arctique est une épreuve sévère. Physique- 
ment, nous l'avons bien traversée ; nous sommes et avons 
été toujours en très-bonne santé; docteur du bord, je 
suis un médecin sans malades ; disciples de Démocrite plu- 
tôt que d'Heraclite, nous nous sommes toujours moqués 
du scorbut et autres sources de maladie. Et nous avons 
réussi à merveille. Si le scorbut apparaît sournoisement 
avec le régime de la viande salée et des portions con- 
' grues, auxquelles nous n'avons pas été réduits, il est 
aussi amené par le découragement et le sang aigri d'un 
équipage malheureux et fatigué. 

Mais si la nuit polaire peut être supportée sans grand 
danger pour la vie physique, comme elle pèse lourdement 
sur les facultés morales et intellectuelles! Les ténèbres 
qui depuis si longtemps enveloppent la nature, nous ou- 
vrent un monde nouveau auquel nos sens ne peuvent 
s'accoutumer. Dans la chère patrie, le gai soleil levant 
appelle au travail, le calme du soir invite au sommeil, et 
la transition du jour à la nuit et de la nuit au jour calme 
l'esprit et le cœur et soutient le courage au milieu .de la 
bataille de la vie. Tout cela, nous ne l'avons plus, et dans 
cette éternelle et ardente aspiration après la lumière, fa- 
tigués que nous sommes par l'immuable marche du temps, 
nous ne pouvons trouver le repos au sein de l'immense 
nuit. La grandeur de la nature cesse d'appeler nos sym- 
pathies émoussées. Le cœur soupire après de nouvelles 
associations d'idées, de nouvelles impressions, de nouvelles 
amitiés. Cette sombre et lugubre solitude écrase l'intelli- 
gence; la tristesse qui règne partout hante l'imagination; 
le silence profond, sinistre, ténébreux se transforme en 
terreur. 



CHAPITRE XVII. 229 

Et néanmoins la nuit polaire n'est pas sans charmes 
pour l'amant de la nature; les soudaines lueurs de l'au- 
rore boréale , le jeu du clair de lune sur les collines et 
les icebergs , l'admirable clarté des étoiles , l'immensité 
des champs de glace, la majesté grandiose des montagnes 
et des glaciers, la sombre violence des tempêtes, tout cela 
est beau et sublime, tout cela parle son langage, — un 
langage dur, rude sans doute, mais austère et sain. 

Ici la nature est gigantesque. Du fond de la mer vitreuse, 
les falaises surgissent et dressent leur front noir et sour- 
cilleux sur le désert désolé des eaux glacées. Les pics des 
montagnes brillant dans la froide et claire atmosphère, per- 
cent les cieux de leur tête chenue sur laquelle sont accu- 
mulées les neiges d'innombrables siècles. Les glaciers ver- 
sent en flots immenses leurs torrents de cristal dans la mer. 
L'air pur et froid est d'une transparence parfaite, les étoiles 
le traversent de leurs flèches aiguës et la lune l'inonde de 
sa pâle et diffuse clarté. Tout est froid, tout est sans cou- 
leur sous le voile éthéré de la nuit. A l'orient ne s'ouvre 
aucune porte lumineuse : nul rideau d'or et de cramoisi 
ne retombe au couchant; ni dans l'air, ni sur le sol, le . 
vert, le bleu et le pourpre ne se fondent en une gracieuse 
harmonie. Sous l'ombre de la nuit éternelle, la nature n'a 
pas besoin de manteau. Les hautes falaises, les glaces de 
la mer et des montagnes , se découpent avec une égale 
netteté et se dressent dans la solitude. Sombre prêtresse 
de l'hiver polaire, celle-ci a tout revêtu du même linceul. 
Que de fois, pendant l'immense nuit, j'ai contemplé cette 
nature sous ses diff'érents aspects ! Je sympathisais avec 
elle, me réjouissant dans sa force et me reposant dans sa 
paix. J'ai été témoin de ses jeux d'enfant et j'ai tressailli 
aux rugissements de sa colère. J'ai marché dans les ténè- 
i)res quand la rafale faisait rage à travers les collines et 
se ruait sur la plaine. J'ai erré sur la grève quand on 
n'entendait d'autre bruit (|ue le sourd craquement des gia- 



230 LA MER LIBRE. 

ces s'élevant ou s'abaissant avec la marée. Je me suis 
avancé au loin sur les eaux congelées, en écoutant la voix 
gémissante des icebergs captifs, je suis monté sur le gla- 
cier où roule l'avalanche, sur la crête des collines où les 
tourbillons de neige, courant sur les rochers, chantaient 
leur plainte monotone, je suis descendu dans la vallée 
lointaine où s'endorment tous les bruits , où l'air est so- 
lennel et muet comme la tombe. 

C'est là que la nuit arctique est le plus imposante, c'est 
là qu'elle se révèle, c'est là qu'elle déploie ses merveilles 
et se joue de nos imaginations. Au-dessus les cieux, au- 
dessous la terre, sont ensevelis dans l'éternelle paix. Nulle 
part le souvenir et le mouvement de la vie. Je suis seul 
au milieu des collines puissantes, leurs hautes crêtes se 
perdent dans la voûte grisâtre du firmament; les noirs ro- 
chers se détachant sur leurs pentes blanchies sont les gra- 
dins d'un immense amphithéâtre ; l'esprit ne trouvant au- 
cun repos sur leurs chauves sommets va se perdre dans 
l'espace ; la lune, fatiguée de ses longues veilles, disparaît 
derrière l'horizon; les douces influences des Pléiades ne 
nous parviennent plus. Gassiopée, Orion, Andromède, 
toute l'armée infinie des constellations ne peuvent envoyer 
une étincelle de joie dans cette atmosphère morte. Froides 
et sans vie, elles ne disent rien au cœur. L'œil se lasse de 
les contempler et revient sur la terre; l'oreille écoute si 
quelque bruit ne va pas rompre ce silence qui l'accable, 
mais aucun pas ne retentit, aucune bète sauvage ne hurle 
dans la solitude. Pas un cri, pas un murmure d'oiseau, 
pas un arbre dont les ramilles puissent recueillir les mur- 
mures ou les soupirs du vent. Dans ce vide immense, je 
n'entends que les pulsations de mon cœur, le sang qui 
court dans mes artères me fatigue de bruits discordants : 
le silence a cessé d'être une chose négative, il est mainte- 
nant doué d'attributs positifs. Je l'écoute , je le vois, je le 
sens ! Il se dresse devant moi comme un spectre, remplis- 



. CHAPITRE XVII. 231 

sant mon esprit du sentiment de la mort universelle, pro- 
clamant la fin de toutes choses et annonçant l'éternel 
avenir. Je ne puis plus l'endurer : m'élançant du rocher 
où je m'étais assis, je fais lourdement crier la neige sous 
mes pieds pour écarter l'horrible vision; et le plus léger 
bruit courant dans la nuit, chasse le terrible fantôme. 

Il n'est rien de plus effrayant dans la nature que le si- 
lence de la nuit polaire ^ 

1. En regard de ces impressions, il est peut-être bon de placer celles que 
le D' Kane puisa dans des scènes identiques. (Trad.) 

« .... Le firmament arctique a des beautés indescriptibles. Il semble si 
rapproché de nos têtes ! les étoiles y déploient une ampleur de rayonnement, 
et les planètes mêmes un scintillement à déjouer tous les calculs de l'astrono- 
mie. Je voudrais, mais je ne puis décrire quelques-unes de ces scènes de 
nuit; — alors que foulant le pont du navire, ou la glace d'alentour, il me 
semblait que la vie de la terre était suspendus, avec ses mouvements, ses 
bruits, ses couleuîs, toutes ses harmonies enfin; alors que plongé, des yeux 
et du cœur , dans l'abîme étoile où les astres décrivent des cercles radieux 
autour d'un centre inconnu de lumière, — je venais à m'écrier humble et 
respectueux : « Seigneur! quelle est la créature digne de te préoccuper?... 
Et que de fois aussi, ramené des profondeurs de l'espace sans bornes , sur 
notre pauvre terre , sur le sol natal , laissé derrière nous , avec ses constel- 
lations d'un autre hémisphère, j'ai laissé courir mes pensées vers les cœurs 
qui battaient là-bas à notre nom , jusqu'à ce que je me perdisse dans le 
souvenir de ceux qui ne sont plus; — et ceux-là m'entraînaient de nouveau 
dans l'infini des cieux. » (D' El. Kane, Arct. Expl., vol. JI, p. 425-426.) 




GHAriTRE XVIII. 



Absence prolongée de M. Sonntag. — Je me prépare à aller à sa 
recherche. — Arrivée des Esquimaux. — Triste nouvelle. — Hans 
et sa famille ; — son récit. 



Sonntag et Hans nous avaient quittés depuis un grand 
mois, et plusieurs jours de la lune de janvier s'étant écou- 
lés sans nous les ramener, je commençai à être fort sé- 
rieusement inquiet. Ou ils avaient éprouvé quelque acci- 
dent, ou ils se trouvaient retenus chez les Esquimaux par 
une cause impossible à déterminer. J'envoyai d'abord 
M. Dodge au cap Alexandre, pour constater, d'après leurs 
traces, s'ils avaient passé autour ou au-dessus du promon- 
toire.; il put suivre les marques du traîneau pendant neuf 
kilomètres seulement ; depuis le mois de décembre, les 
glaces s'étaient brisées et avaient dérivé vers la mer. Il 
ne vit point de vestiges dans les passes du glacier, il nous 
fut démontré qu'ils avaient contourné le promontoire. Je 
me préparai à les y suivre avec une troupe de nos gens ; 
si nous découvrions quelque empreinte sur la glace ferme 
au delà du cap, je verrais ce qu'il me resterait à faire; si 
nous ne trouvions rien , il n'y aurait plus à douter que 
malheur ne fût arrivé à nos compagnons, et je pousserais 



CHAPITRE XVIII. 233 

ma route vers le sud , jusqu'à ce que j'eusse atteint les 
Esquimaux : il me fallait absolument communiquer avec 
eux le plus tôt possible. Quoique la température fût main- 
tenant au-dessous de — 45° C, le soin minutieux que je 
fis apporter aux préparatifs des objets de campement ne 
nous laissait guère de craintes à ce sujet. Pendant l'ab- 
sence de Dodge , le mercure ayant gelé pour la première 
fois, je fus assez extravagant pour en faire une balle que 
je glissai dans ma carabine et dont je perçai une planche 
épaisse , et pourtant notre officier, un de mes plus robustes 
marins , revint de sa marche de douze heures en se plai- 
gnant d'avoir eu trop chaud, et déclarant qu'il se garderait 
bien de se couvrir de tant de fourrures lorsque je l'enver- 
rais de nouveau dans les hummocks et les amas de neige. 
Sous son pardessus de buffle , il transpirait. 

Le matin du 27, le traîneau fut chargé de notre léger 
bagage, et nous allions partir, quand une tempête violente 
se déchaîna et nous retint à bord ce jour-là et le lende- 
main. Le 29, le vent se calma de bonne heure, nos hommes 
mettaient leurs fourrures, et j'étais dans ma cabine à don- 
ner mes dernières instructions à Mac Gormick, lorsque 
Cari, le matelot de quart, se précipita dans ma chambre 
en annonçant: « Deux Esquimaux! » Émergeant des té- 
nèbres , ils étaient venus jusqu'au navire sans avoir été 
signalés et même entrevus. 

Supposant que ces gens-là n'auraient pas songé à nous 
visiter s'ils n'avaient d'abord rencontré notre ami, j'en- 
voyai l'interprète pour les interroger. Il revint au bout de 
quelques minutes. Je lui demandai avec une anxieuse im- 
patience s'il y avait des nouvelles de Sonntag. — « Oui. » 
— Je n'eus pas besoin de faire d'autre question , la phy- 
sionomie de Jensen n'annonçait que trop la terrible réa- 
lité,.,. Sonntag était mort! 

Je renvoyai Jensen auprès des Esquimaux pour veiller à 
tous leurs besoins et recueillir quelques détails. Tous deux 



234 LA MER LIBRE. 

étaient pour moi de vieilles connaissances : Outinah, qui 
m'avait rendu d'importants services en 1854, et un robuste 
gaillard qui, ayant eu une jambe brisée par la chute d'une 
pierre, allait clopin-clopant avec une jambe de bois fabri- 
quée en 1850, par le chirurgien de l'Étoile du Nord, et ré- 
parée par moi-même quelques années plus tard. Ils étaient 
venus sur un traîneau attelé de cinq chiens, et n'avaient fait 
qu'une étape depuis Iteplik , village au sud du détroit de la 
Baleine. Pendant une partie de la route, ils avaient couni 
vent debout, et le givre et la neige les couvraient de la 
tète aux pieds. On s'empressa de leur donner les soins né- 
cessaires, et ils nous dirent bientôt le peu qu'ils savaient. 
Hans allait venir avec son beau-père et sa belle-mère; 
quelques-uns de ses chiens étaient morts, et il voyageait à 
petites étapes. Mon excursion vers le sud se trouvait donc 
inutile, et les préparatifs en furent discontinués. 

Hans arriva deux jours après; à notre grande surprise, 
il était seul avec le frère de sa femme, le jeune garçon que 
j'avais vu au cap York; le père et la mère, ainsi que mes 
pauvres chiens, rendus de fatigue, étaient restés au delà du 
glacier, et Hans venait chercher du secours. Il se trouvait 
lui-même tellement harassé, qu'avant de le questionner, je 
l'envoyai se réchauffer et prendre quelques aliments. Une 
bande de nos marins alla à la rescousse des deux vieillards; 
on finit par les découvrir tapis dans un fossé de neige et 
grelottant de froid. Les chiens étaient blottis près d'eux ; 
pas un ne pouvait bouger pied ou patte ; aussi bêtes et 
gens furent empilés sur le traîneau et tirés jusqu'au na- 
vire. Dans la bonne chaleur de la tente de Hans, les Esqui- 
maux se ranimèrent bientôt, mais les chiens gisaient pres- 
• que sans vie sur le pont; ils ne pouvaient ni manger ni se 
mouvoir- Voilà donc tout ce qui nous restait de nos meutes 
splendides ! Voilà le résultat d'un voyage sur lequel j'avais 
fondé tant d'espoir! Qu'était-il donc arrivé? 



CHAPITRE XVIII. 235 



l" février. 

Hans m'a tout raconté, et je transcris ces détails avec la 
plus amère tristesse. 

Les voyageurs avaient contourné le cap Alexandre sans 
difficulté; la glace était solide et ils ne s'arrêtèrent qu'à l'île 
Sutiierland, où ils construisirent une hutte de neige et 
prirent quelques heures de repos. Continuant ensuite vers 
le sud , ils atteignirent Sorfalik , les Esquimaux n'y étaient 
pas et leur cabane tombait en ruine ; ils s'en firent une de 
neige, et après s'être remis de leurs fatigues, ils partirent 
pour l'île Northumberland, pensant qu'ils ne trouveraient 
pas de naturels plus au nord du détroit. D'après le récit de 
Hans, ils devaient avoir fait environ sept ou huit kilomètres, 
lorsque Sonntag, se sentant un peu engourdi, sauta du traî- 
neau et courut en tête des chiens pour se réchauffer. Un 
des traits s'embarrassa, le conducteur arrêta l'attelage et 
resta quelques minutes en arrière; il se hâtait de rejoindre 
son maître, lorsqu'il le vit enfoncer dans l'eau : une légère 
couche de glace recouvrant quelque Assure, ouverte par 
la marée , venait de se briser sous ses pas. L'Esquimau 
l'aida à s'en retirer, et ils retournèrent au plus vite vers la 
hutte qu'ils venaient d'abandonner. Le vent soufflait du 
nord-est, le froid était très-vif, et Sonntag ne voulut pas 
faire halte pour changer ses vêtements mouillés. Tant qu'il 
courut près du traîneau, il n'y avait rien à craindre, mais il 
fut assez imprudent pour remonter, et lorsqu'ils attei- 
gnirent Sorfalik, Sonntag était déjà roide et ne pouvait plus 
parler; Hans le transporta à la hutte, lui ôta ses habits 
gelés et le plaça dans son sac de peau ; il lui fit boire de 
leau-de-vie, et ayant soigneusement bouché la cabane, il 
alluma la lampe à alcool pour élever la température et 
préparer du café; mais tous ses soins furent inutiles, et 



236 LA MER LIBRE. 

Sonntag mourut après être resté un jour sans connaissance 
et sans avoir prononcé une parole. 

Hans referma la hutte de manière que les ours ou les 
renards n'y pussent pénétrer ; il repartit pour le sud et ar- 
riva sans encombre à l'île Northumberland; les Esquimaux 
venaient d'abandonner leur village, mais il put se reposer 
et dormir dans une cabane ; sous un amas de pierres il dé- 
couvrit assez de chair de morse pour rassasier ses chiens. 
Le jour suivant, il atteignit Netlik , place également dé- 
serte, et s'avança vers le sud jusqu'à Iteplik, où il fut 
assez heureux pour rejoindre plusieurs familles logées , 
les unes dans la cabane de pierres , les autres dans des 
huttes de neige. En hiver les phoques se rassemblent en 
grand nombre autour du détroit de la Baleine et les Esqui- 
maux vivaient au milieu d'une abondance inaccoutumée. 
Hans leur raconta son histoire, et charmés d'apprendre que 
nous étions près de leur ancien village d'Etah , Outinah et 
son compagnon à la jambe de bois réunirent leurs deux at- 
telages et se préparèrent à le suivre. 

Mais mon chasseur avait d'autres projets. Il n'était qu'à 
trois journées du navire, et le principal but de son voyage 
était atteint; mais au lieu de nous revenir tout de suite il 
donna de grands présents à déjeunes Esquimaux et les en- 
voya au cap York avec mes chiens. Tous les cadeaux que 
Sonntag avait emportés aux naturels se trouvaient mainte- 
nant sans maître et il en usa largement. Et il me jure qu'il 
n'a ainsi disposé de mes biens et de ma meute que dans 
mon intérêt. « Youlez-vous que les Esquimaux sachent 
que vous êtes ici ? Je le leur ai dit : ils vont venir et vous 
amener des meutes de chiens. » Pourquoi n'était-il pas 
allé lui-même au cap York? — Il se trouvait trop fatigué et 
s'était gelé un orteil en soignant M. Sonntag. 

Malgré toutes ces protestations de zèle pour mon service, 
je soupçonne fort que certains ordres lui avaient été don- 
nés par la partenaire de sa tente et de ses joies, et si les se- 



CHAPITRE XVIII. 237 

crets de famille n'étaient pas mieux gardés que les autres, 
je découvrirais probablement que cette pointe au cap York 
n'avait d'autre but que d'amener ici les deux vieilles gens 
qui le reconnaissent pour gendre. Sous l'étoile Polaire 
même, les filles d'Eve gouvernent les destinées des hommes. 
C'était encore la vieille histoire du cheval emprunté : le 
voyage fut long et difficile, les chiens surmenés, mal nour- 
ris, revinrent à Iteplik au nombre de cinq seulement; quatre 
pauvres bêtes, harassées , éreintées, étaient restées mou- 
rantes sur la neige. 

2 février. 

Outinah et Jambe-de-Bois nous ont quittés en nous pro- 
mettant de revenir aussitôt qu'ils auront pourvu aux be- 
soins de leurs familles; ils ont emporté force présents, et 
si ces cadeaux ne nous amènent pas leurs sauvages alliés, 
je ne sais vraiment plus que faire. Je les ai chargés de dire 
partout que je récompenserai généreusement ceux qui vou- 
dront me prêter ou me vendre leur attelage. Mais, hélas! 
les chiens sont rares, la plupart des chasseurs n'en ont pas 
de trop, et plusieurs n'en possèdent plus un seul. — Rien 
de ce que j'avais à leur offrir n'a pu induire les deux visi- 
teurs à me céder un de ces précieux animaux ; je ne suis 
pas avare de mes dons, et ces pauvres nomades des déserts 
de glace partent aussi riches que s'ils m'eussent cédé leur 
meute. ils font valoir les nécessités de leur famille, et c'est 
là un argument auquel je ne saurais répondre ; nos aiguilles 
et nos couteaux, et ces quelques morceaux de fer et de bois 
ne nourriraient pas les femmes et les enfants, et même avec 
l'espoir d'atteindre ce port d'abondance, deux cent soixante- 
dix kilomètres sont bien longs quand il faut porter le nou- 
veau-né à travers le froid et les tempêtes d'une nuit polaire ! 
-Ma charité avait un double but : rendre un service réel à 
ces Esquimaux, puis stimuler leur cupidité et celle de toute 
la tribu qui, pour contempler leurs trésors, ne manquera 



238 MER LIBRE. 

pas d'accourir à Iteplik. Je l'avoue, je n'ai que bien peu de 
chance d'obtenir des chiens; avec leurs attelages diminués 
par la maladie, il n'est pas probable que les naturels vien- 
nent nous chercher si loin. 

Hans s'en tient à l'histoire d'hier, et après l'avoir minu- 
tieusement questionné pendant une heure, je ne sais rien 
de nouveau; je ne vois pas de raison plausible pour douter 
de la véracité de son récit, mais je ne comprends pas que 
Sonntag, qui avait l'expérience de ces voyages, ait entrepris 
de faire huit kilomètres avec ses vêtements trempés, sur- 
tout accompagné comme il l'était d'un chasseur habitué 
aux aventures des champs de glace, et qui lui-même est 
souvent tombé dans l'eau. Le traîneau et la bâche de toile 
qui renfermaient le chargement pouvaient, en un tour de 
main, former un abri temporaire contre la bise, et Sonntag 
n'avait eu qu'à se glisser dans le sac de peau, pendant que 
Hans aurait pris dans les bagages les habits de rechange 
qu'ils avaient emportés. Je ne puis non plus me faire à 
l'idée que mon ami ait pu vivre si longtemps sans lui lais- 
ser quelque message pour moi, et qu'une fois sorti de 
l'eau, il n'ait prononcé d'autre parole que l'ordre de retour- 
ner à la hutte de neige. Quoi qu'il en soit, toutes ces ré- 
flexions ne mènent pas à grand'chose ; il était de l'intérêt 
de Hans de rester fidèle à celui qui sur le navire fut tou- 
jours son protecteur, et il serait aussi déraisonnable qu'in- 
juste de le soupçonner d'une lâche désertion. 




CHAPITRE XIX. 



Sonntag. — Le crépuscule. — Une chasse aux rennes. — Les re- 
nards arctiques. — L'ours polaire. — Nouveaux Esquimaux. — 
Leur toilette. — La hutte de neige. — Leurs outils. — Une chasse 
aux morses. 



Je ne fatiguerai pas le lecteur des tristes pensées que je 
retrouve à chaque page de mon journal pendant la période 
qui suivit cet événement désastreux. La perte de mes chiens 
pesait toujours sur mes plans d'avenir et la mort de 
M. Sonntag m'enlevait un aide, presque indispensable. 
Adepte enthousiaste des sciences et rompu à tous les 
travaux qui peuvent s'y rattacher, son concours m'était des 
plus nécessaires, son âme sympathique et ses qualités vi- 
riles lui faisaient une large place dans mon cœur; la res- 
semblance de nos goûts, de notre caractère, le même âge, 
le même besoin d'affection avaient fait grandir de plus 
en plus une amitié née parmi les dangers et les fortunes 
diverses d'un premier voyage aux régions polaires. 

L'obscurité diminuait peu à peu et l'aube permettait de 
chercher quelques distractions au dehors; on recommen- 
çait à poursuivre le gibier ; même à midi il ne faisait pas 
encore jour, mais le crépuscule s'éclairait graduellement. 



240 MER LIBRE. 

Les rennes avaient fort maigri et leur cliair était filan- 
dreuse et sans goût, mais cela n'arrêtait pas le zèle de 
nos chasseurs qui finirent par en tuer quelques-uns. Un 
jour on annonça qu'un grand troupeau de rennes se trou- 
vait auprès des magasins : chacun de prendre un fusil et 
de courir en toute hâte sur la colline pour entourer les 
animaux : l'équipage avait plutôt l'air de garçons échappés 
de l'école que d'hommes travaillant pour leur dîner. Trois 
rennes furent abattus malgré le tapage qui aurait pu les 
avertir de détaler au plus vite. Le thermomètre marquait 
— 42» C. Il soufflait une brise légère , l'air était piquant 
et on ne pouvait manier le fusil sans quelque risque pour 
les doigts; impossible de faire jouer le chien ou de char- 
ger avec les gants, et il y eut ce jour-là nombre de petites 
brûlures, comme nous appelions plaisamment les marques 
de la gelée. Mac Donald s'était saisi d'un vieux mousquet, 
une forte détonation retentit au milieu du bruit général , 
et Knorr, accourant aussitôt, s'enquit avec impatience quel 
gibier avait été tiré et de quel côté il avait pu s'en- 
fuir. Notre matelot répondit froidement : « Il y a une 
demi-heure, je tenais là, au bout de mon fusil, un énorme, 
un monstrueux renne, et si j'avais pensé à presser la dé- 
tente tout en sortant du navire, je l'aurais tué net, mais la 
poudre est si froide qu'elle ne veut pas prendre feu, et il 
lui faut une demi-heure pour s'enflammer. Voyez plutôt ! » 
Ce disant, il en versa sur la neige glacée et y appliqua une 
allumette. Ses favoris brûlés témoignèrent immédiatement 
de l'inexactitude de sa théorie. 

La colline fourmillait de renards, ils flairaient le sang des 
rennes morts et accouraient de tous côtés. Ces petits ani- 
maux, d'abord très- confiants, avaient été guéris de leur fa- 
miliarité par les leçons de nos chasseurs et on ne les ap- 
prochait plus que par la ruse. On connaît déjà Birdie : je lui 
avais donné un renard blanc pour camarade; mais impossi- 
ble d'apprivoiser mon nouvel élève; il avait atteint toute sa 



CHAPITRE XIX. 241 

croissance et j'en ai peu vu d'aussi grands; il pesait sept 
livres, son cri était absolument le même que celui de Bir- 
die, mais son poil était beaucoup plus grossier. 

Ces deux variétés de renards sont évidemment deux es- 
pèces différentes et je ne sache pas qu'ils s'accouplent ja- 
mais ; tous ceux que j'ai pu voir conservent leur nuance 
distinctive, le pelage des renards bleus prenant seulement 
des teintes plus ou moins foncées, tandis que celui des 
blancs est parfois lavé de jaune. L'expression de « bleu » 
n'est pas absolument inexacte : sur la neige, la fourrure a 
des reflets qui rappellent cette couleur, mais elle est plutôt 
d'un ton cendré où le blanc et le noir se fondent harmo- 
nieusement sans rester distincts comme dans le renard ar- 
genté de l'Amérique du Nord. Ces peaux sont très-recher- 
chées par les trappeurs du Groenland méridional où ces 
animaux ne sont pas communs ; elles se vendent des prix 
énormes sur le marché de Copenhague. 

Les renards arctiques n'ont qu'une nourriture fort pré- 
caire ; on les voit souvent sautiller sur les glaces et cher- 
cher la piste des ours qu'ils suivent avec l'instinct du cha- 
cal accompagnant le lion, non pour essayer leur force 
sur le fier monarque rôdant au milieu de ses déserts, mais 
pour prendre leur petite part du phoque que dévore Sa 
Majesté. Ils ont parfois la chance de se saisir d'un ptarmi- 
gan {lagopus albus^ la grouse des régions polaires), et s'ils 
ne manquent pas leur bond, ils happent quelque lièvre de 
temps à autre. En été, ils se rassemblent autour des colo- 
nies d'oiseaux et festoient de leurs œufs. On croit au Groen- 
land qu'ils en cachent pour leur hiver des provisions con- 
sidérables, mais je n'ai jamais pu constater chez eux le 
moindre exemple d'une telle prévoyance. 

Les ours, dans leurs courses habituelles à travers la nuit, 
doivent péniblement lutter pour leur existence. Pendant les 
mois de jour, le phoque, leur principale ressource, rampe 
sur les glaces et se laisse facilement saisir, mais en hiver 

16 



342 LA MER LIBRE. 

il vient respirer sous les fissures et émerge à peine son nez 
au-dessus de l'eau ; la capture en est presque impossible, 
et poussés au désespoir par la faim, les ours se montrent 
dans le voisinage des hommes à la recherche de quelque 
bonne lippée qu'a pu découvrir leur flair si délicat. Au 
commencement de notre hivernage, la présence de notre 
meute les tint éloignés, mais après le décès ou le départ 
de nos chiens, ils se hasardèrent à nous rendre quelques 
visites. Un de ces carnassiers, traversant le fiord, vint 
rôder autour de nos magasins, derrière l'observatoire où 
Starr était occupé au magnétomètre. Le pas lourd du 
sauvage animal retentissait dans le silence de la nuit, et 
sans trop songer à la fragilité de l'instrument qu'il 
maniait , mon jeune officier s'élança vers la porte en 
renversant le magnétomètre, et faillit se tuer en sau- 
tant de la dangereuse banquette de glace. Il courut au na- 
vire donner l'alarme : nous prîmes nos fusils, mais pen- 
dant que Starr s'enfuyait dans une direction, Martin déta- 
lait dans l'autre. Une nouvelle aventure me confirma dans 
l'idée que l'ours polaire n'est pas aussi féroce qu'on le 
croit généralement ; je n'ai jamais entendu dire qu'il se 
soit attaqué à l'homme, s'il n'est chaudement poursuivi, 
réduit aux abois. Je flânais un jour sur le rivage, ob- 
servant avec beaucoup d'intérêt l'effet des marées du prin- 
temps sur les glaces, lorsqu'en contournant un promon- 
toire, je me trouvai, à la faible clarté de la lune, face à 
face avec un ours énorme : il avait sauté du haut de la 
glace de terre et s'avançait au grand trot. Nos yeux se 
rencontrèrent au même instant; je n'avais d'armes d'au- 
cune espèce, et je tournai bride vers le navire en faisant à 
peu près les mêmes réflexions que le vieux Jack Falstaff 
à la vue de Douglas se précipitant vers lui. Après quelques 
longues enjambées, ne me sentant pas encore happer, je 
regardai par-dessus mon épaule et, à ma joyeuse surprise, 
je vis l'ours courant vers l'eau avec une célérité qui ne 



CHAPITRE XIX. 243 

laissait aucun doute sur l'état de son esprit : il n'était pas 
facile de dire qui de nous deux avait eu le plus de peur. 

Les nouvelles recrues de la famille de Hans, Tcheitchen- 
guak, Kablunet la mère et Angeit le fils, furent accueillies 
parmi nous comme des objets de distraction et d'utilité. 
Le nom du plus jeune (propre frère de Mme Hans) signifie 
- le chipeur » et probablement lui fut donné dès son en- 
fance d'après les dispositions qu'il manifestait, et qui 
n'avaient pu que croître et embellir; les matelots le pri- 
rent sous leur protection spéciale, le récurèrent soigneu- 
sement, débrouillèrent sa chevelure et le revêtirent d'ha- 
bits chrétiens; sous leur haut patronage, il nous joua au- 
tant de tours qu'une maligne guenon et était aussi en- 
clin au vol qu'une pie. Il faisait le désespoir du maître d'hô- 
tel et du cuisinier. Poussé complètement à bout, battu à 
plate couture dans tous ses plans de réforme, le premier 
finit par essayer sur le petit païen l'effet du catéchisme 
et des traités religieux, pendant que le second déclara sa 
résolution immuable de l'échauder à la première occasion : 
« Très-bien, cuisinier, mais rappelez-vous que les assas- 
sins sont pendus! » — « Alors je ne tuerai qu'un peu. » 

Sa mère, Kablunet, sut se rendre fort utile. Très-adroite 
de ses mams, elle travailla sans relâche jusqu'à ce que son 
aiguille lui eût gagné tous les petits objets dont elle avait 
besoin ; elle nous confectionna des surtouts et des bottes 
et nombre d'autres vêtements de peaux. Son teint était fort 
clair, comme l'indique le nom de Kablunet : r enfant à la 
peau blanche, sous lequel les Esquimaux désignent notre 
race, et si celui de Tcheitchenguak ne signifie pas Venfant 
à la peau noire, il a certes grand tort , car notre nouvel 
ami était de nuance plus que foncée. 

L'apparence personnelle de ce couple intéressant n'avait 
rien de fort séduisant. Ils avaient la figure large, de lour- 
des mâchoires, les pomm^ettes saillantes comme celles de 
tous les carnivores, le front étroit, les yeux petits et très- 



244 LA MER LIBRE. 

noirs, le nez plat; derrière leurs lèvres longues et minces, 
apparaissaient deux rangées étroites d'un ivoire solide, 
quoique usé par de durs et pénibles services ; les naturels 
se servant de leurs dents pour une foule de choses : assou- 
plir les peaux, tirer et serrer les cordes, aussi bien que 
pour broyer leur viande huileuse. Leur chevelure, d'un 
noir de jais, n'était pas très-abondante; Tcheitchenguak 
avait plus de barbe que je n'en ai vu à ses compatriotes, 
mais seulement sur la lèvre supérieure et au bas du men- 
ton. En général, la figure des Esquimaux, marquée du ca- 
chet de la race mongole, demeure généralement imberbe. 
Petits de stature, mais bien charpentés, chacun de leurs 
mouvements prouve qu'ils sont robustes et endurcis à leur 
âpre existence. 

La toilette est à peu de chose près la même pour les 
deux sexes; une paire de bottes, des bas, des mitaines, 
des pantalons, une veste et un surtout. Tcheitchenguak 
portait des bottes de peau d'ours s'arrétant au-dessous du 
genou, tandis que celles de madame montaient beaucoup 
plus haut et étaient faites de cuir de phoque; leurs panta- 
lons étaient de peau d'ours, les bas de peau de chien, les 
mitaines de peau de phoque, la veste de peau d'oiseau , 
le plumage en dessous; le surtout, en peau de renard 
bleu, ne s'ouvre pas sur le devant, mais se passe comme 
une chemise; il se termine par un capuchon qui couvre la 
tête aussi complètement que la capote de l'Albanais ou la 
cagoule du moine. Les femmes taillent le leur en pointe 
pour renfermer leurs cheveux, qu'elles réunissent sur le 
sommet de la tête et nouent en touffe serrée dure comme 
une corne, au moyen d'une courroie de peau de phoque 
non tannée : mode de coiffure commode peut-être, mais 
des moins pittoresques. 

Quant à leur âge, nul ne saurait le déterminer : les Es- 
quimaux ne comptant que jusqu'à dix, le nombre de leurs 
doigts, et n'ayant aucun système de notation, il leur est 



CHAPITRE XIX. 245 

impossible d'assigner une date quelconque aux événements 
du passé. Cette race ne possède d'annales d'aucune sorte, 
elle n'a pas su même trouver l'iconographie grossière et 
les hiéroglyphes des tribus indiennes du nord de l'Améri- 
que et le peu de traditions qu'elle s'est transmises d'une 
génération à l'autre, ne portent avec elles l'empreinte 
d'aucune date, d'aucun indice se référant à une période de 
prospérité ou de décadence pour leurs tribus, ou à l'âge 
même d'un individu. 

Les deux vieillards , prompt^ment fatigués de la chaleur 
de la tente de Hans, voulurent faire ménage à part et se 
construisirent une maison de neige. Nos magasins leur 
fournissaient des vivres en abondance, et, délivrés du souci 
de la nourriture quotidienne, ils vivaient heureux et con- 
tents. Leur hutte de neige, curiosité d'architecture, eût 
excité le mépris d'un castor; ce n'était autre chose qu'une 
caverne artificielle pratiquée dans un banc de neige. Devant 
la proue du navire se trouvait une gorge étroite, où les 
vents d'hiver avaient amoncelé la neige, tout en ména- 
geant en tourbillonnant à l'entrée de la fissure, une sorte 
de passage entre le banc de neige surplombant à droite et 
la paroi de rocher à gauche. Prenant son point de départ 
de l'intérieur de cet antre , Tcheitchenguak commença par 
fouir dans la neige, comme le chien des Prairies dans le sol 
meuble, s'enfonçant toujours dans la masse et rejetant les 
mottes derrière lui. Après être ainsi descendu d'environ sa 
hauteur, il creusa une dizaine de pieds dans la direction ho- 
rizontale, puis il se mit à élargir ce boyau. Sa pioche ne 
cessait de frapper et d'abattre la neige durcie au-dessus 'de 
sa tête, et de rejeter derrière lui les blocs qu'il en détachait; 
il put enfin travailler debout, et quand sa tanière fut assez 
grande, il en polit grossièrement les aspérités et reparut 
en plein air tout blanc de frimas. Il façonna ensuite l'ou- 
verture et la fit juste assez large pour qu'on put s'y glisser 
à quatre pattes, puis il lissa avec soin la surface intérieure 



246 LA MER LIBRE. 

du tunnel d'entrée. Le sol de la hutte fut recouvert d'un 
lit de pierre sur lesquelles il étendit quelques peaux de 
rennes ; il tapissa les parois d'une semblable tenture; puis 
Kablunet alluma les deux lampes et assujettit au-dessus de 
l'ouverture une nouvelle peau en guise de portière. Tclieit- 
chengiiak et sa famille « étaient chez eux. » J'allai les vi- 
siter quelques heures après leur installation. Les lampes 
(leur seul foyer possible) brillaient gaiement et leur lu- 
mière se reflétait sur la blanche voûte de la cabane de 
neige ; la température s'était déjà élevée au point de con- 
gélation et, en bonne ménagère, Kablunet avait pris sa cou- 
ture. Tcheitchenguak réparait un harpon pour son gendre 
et Angeit, le fléau aux yeux noirs, de notre cuisinier et de 
l'office , était très-occupé à introduire dans un estomac 
trop vaste pour son corps quelques morceaux de gibier 
qui me faisaient l'effet d'avoir été subrepticement en- 
levés de quelque coin défendu de notre garde-manger. 

En reconnaissance de nos bontés pour eux, ils me firent 
présent d'un assortiment complet de leur attirail de chasse 
et de ménage : lance, harpon, peloton de lignes, trappe à 
lapins, lampe, pot, briquet, amadou et mèche. La lance 
avait un manche de bois provenant sans doute de l'Advance, 
le navire perdu du docteur Kane ; elle se termine d'un côté 
par une solide pointe de fer, et de l'autre par un fragment 
de défense de morse revêtu d'une forte armure du même 
métal. Une dent de narval de six pieds de long, très-dure 
et parfaitement droite, forme la hampe du harpon, dont la 
tête est un morceau d'ivoire de morse long de trois pouces 
et percé de deux trous; l'un au centre, où l'on amarre la 
ligne, l'autre à l'extrémité supérieure où vient s'encastrer 
le manche du harpon ; la base de l'arme est chaussée d'un 
fer aigu, comme celle de la lance. La ligne n'est autre 
chose qu'une lanière de cuir de phoque non tanné, de cin- 
quante pieds de longueur et découpée circulai rement dans 
la peau; une bande de même nature, à laquelle pendillent 



CHAPITRE XIX. 249 

des nœuds et des lacets, sert de panneau à lapins. Quant à 
la lampe, c'est un plat de stéatite de six pouces sur huit, et 
de la forme d'une écaille d'huître; la marmite est un us- 
tensile carré, taillé dans la même pierre, et le briquet en- 
fin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un frag- 
ment de pyrite de fer brut; pour mèche on a de la mousse 
séchée, et pour amadou le duvet délicat qui entoure les 
chatons du saule nain. 

Tcheitchenguak préparait les lances pour une chasse aux 
morses ; lui et son gendre voulaient essayer leur adresse 
dès le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru 
en troupes nombreuses sur la mer libre à l'ouverture du 
port, et de la grève glacée on entendait presque continuel- 
lement leurs cris retentissant au large. Leur chair est la 
principale nourriture des Esquimaux et quoiqu'ils appré- 
cient fort celle des rennes , mais comme une sorte d'entre- 
mets seulement; car pour base d'un long et solide festin, 
rien, selon eux, ne vaut l'Awak , comme ils appellent le 
walrus en imitation de son cri. Il leur est aussi indis- 
pensable que le riz aux Indous , le bœuf aux Gauchos de 
Buenos-Ayres, le mouton aux Tatars de Mongolie. 

La chasse réussit à souhait; Hans et le vieillard, chargés 
de tout leur attirail en bon ordre, s'avancèrent vers la mer 
où un grand troupeau de morses nageait près de la glace. 
En rampant à quatre pattes, ils s'en approchèrent sans être 
aperçus, puis, arrivés à quelques pieds du bord, ils se cou- 
chèrent à plat ventre et imitèrent le cri d'appel de ces ani- 
maux; toute la bande fut bientôt à portée de leur harpon; se 
relevant à la hâte, Hans ensevelit le sien dans une des plus 
grosses bêtes; puis son compagnon tira sur la ligne et en 
noua solidement le bout à la hampe de sa lance qu'il planta 
dans la glaee et maintint avec force. L'animal luttait avec 
vigueur, plongeait dans la mer et se débattait comme un 
taureau sauvage saisi parle lasso; Hans profitait de toutes 
les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu'à 



250 



LA MER LIBRE. 



ce que sa proie ne fût plus qu'à une vingtaine de pieds. La 
lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre ; 
les autres morses se sauvaient dans les eaux avec des cris 
d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans 
les ténèbres. Le bord de la glace eût été trop mince pour 
porter cet énorme gibier; il fallait attendre que le froid 
l'eût suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrèrent soli- 
dement leur victime pour que la mer ne l'entraînât pas au 
loin; le jour suivant, la voûte s'étant un peu solidifiée, ils 
s'occupèrent de détacher avec soin toutes les chairs ; la 
hutte de neige fut approvisionnée pour longtemps dégraisse 
et de viande, nos chiens s'en donnèrent à cœur joie, et la 
tète et la peau furent déposées dans un baril qu'on éti- 
queta : Société Smitlisonimnc. 




'^:* 



CHAPITRE XX. 



L'attente du jour. — Les oiseaux. — Le soleil! 



Pendant que les jours s'écoulaient ainsi, le soleil pour- 
suivait lentement sa course ascendante vers l'horizon et 
chaque nouveau midi nous apportait plus de lumière. 
J'avais toujours un livre dans ma poche et dès le 1" fé- 
vrier, je commençai mes expériences; je fus déjà bien satis- 
fait, lorsque, à midi, je pus en lire le titre, peu à peu je 
distinguai les lettres moins grandes, puis je déchiffrai à 
l'aise les caractères les plus petits; nos jeunes gens étaient 
enchantés de pouvoir de 11 heures à 1 heure relever sans 
lanterne les hauteurs du thermomètre. Le 10 février, j'écri- 
vais en marge de mon livre : « Presque grand jour à midi; 
j'ai lu cette page à trois heures. » D'après mes calculs, le 
soleil devait paraître le 1 8. 

L'attente nous absorbait entièrement : chacun y pensait, 
chacun en parlait. Jamais bonheur ne fut aussi ardem- 
ment espéré que l'aurore promise l'était par nous, pau- 
vres êtres au sang décoloré , sortant à peine de la longue 
nuit, étiolés à la lumière des lampes comme des plantes 
dans un souterrain. Sans cesse nous comparions aujour- 



252 LA MER LIBRE. 

d'hui avec hier, avec la semaine passée. Le vieux cuisinier 
lui-même ne put échapper à l'épidémie régnante , il sortit 
du milieu des marmites et des casseroles et, abritant ses 
yeux de ses mains calleuses, regarda en clignotant l'aube 
naissante : « Je trouve, dit-il, que cette nuit a été bien lon- 
gue et j'aime à revoir encore une fois ce soleil de bénédic- 
tion ! » Le maître d'hôtel avait la fièvre ; il ne donnait pas 
au soleil le temps d'arriver : il le guettait éternellement et 
courait sur le pont et sur la glace un livre à la main es- 
sayant de lire à la clarté de l'aurore : son impatience ne 
connaissait plus de bornes : 

« Le capitaine ne pense donc pas que le soleil paraisse 
avant le 18? Mais ne pourrait-il pas venir le 17? Le capi- 
taine est-il bien sûr que nous ne le verrons pas le 16? 

— Je crains fort , maître d'hôtel, que l'Almanach nau- 
tique n'ait raison. 

— Mais l'almanach se trompe peut-être ! » Évidemment 
le brave homme se défiait de mes calculs. 

La tempête avait recommencé, et ne nous permettait 
que de rares sorties. La glace de la baie extérieure était 
presque complètement brisée et la mer se rapprocha de 
nous plus qu'elle n'avait fait de tout l'hiver. Non-seule- 
ment on pouvait voir du pont les flots menaçants et som- 
bres, mais du haut de la poupe, je les atteignais presque 
d'une balle de ma carabine. La glace même de notre petit 
port commençait à se détacher du rivage et tout épaisse 
qu'elle était, je crus une fois que la débâcle allait se faire 
et nous entraîner vers l'Océan. 

Chose étrange, sur les bords de cette mer apparut bien- 
tôt une bande d'oiseaux au plumage tacheté qui venaient 
chercher un refuge sur la rive et réchauffer leurs petites 
pattes dans les eaux que les vents empêchaient de geler. 
C'étaient les Guillemots à miroir blanc, les Dovekies du Groen- 
land méridional , VUria grylle des naturalistes. On les voit 
souvent en hiver à Upernavik ou à l'île DIsco , mais je fus 



CHAPITRE XX. 253 

surpris de trouver si près du pôle ces habitants de la nuit 
arctique. 

Par — 36» C, j'aimais à les voir ramant dans les trouées 
de la glace au-dessous de notre observatoire, et poussant 
leur cri plaintif : on aurait dit de pauvres petits orphelins 
en haillons, sans asile, sans souliers, se pressant sous les 
porches^des maisons pendant une froide nuit de décembre. 
J'eusse été bien aise d'avoir un de ces oiseaux dans ma col- 
lection, mais il aurait fallu quelque chose d'autrement fort 
que mon amour de la science pour me faire toucher à une 
plume de leurs petites têtes tremblantes. 

18 lévrier. 

Le ciel soit loué, j'ai revu le soleil ! 

Aujourd'hui, l'attente de tous était surexcitée au plus 
haut point et après déjeuner chacun courut à quelque poste 
choisi d'avance. Quelques-uns prirent la bonne direction , 
d'autres furent désappointés. Knorr et trois officiers grim- 
pèrent les collines au-dessus d'Étah, Charley surmena 
ses vieilles jambes rhumatisées et se rendit au nord du 
petit havre, oubliant les montagnes interposées. Heywood 
et Harris gravirent les hauteurs qui dominent le port, et 
le dernier agita la bannière de la société des Odd Fellows 
à la face même du soleil. Le cuisinier était marri de ne 
pouvoir donner son coup d'œil à « ce soleil de bénédiction, » 
mais il n'aurait pu satisfaire ce souhait sans sortir du na- 
vire , et il ne s'y décida pas davantage que la montagne à 
venir vers Mahomet. Il lui faudra attendre une douzaine 
de jours avant que le soleil dépasse la crête des collines 
et brille sur le port. 

Je partageais l'excitation générale : accompagné de Dodge 
et de Jensen, je me dirigeai de bonne heure vers un point 
du nord de la baie d'où nous pouvions dominer l'horizon 
méridional. La mer s'avançait sur une largeur de près de 
deux kilomètres entre nous et l'endroit vers lequel nous 



254 LA MER LIBRE. 

marchions, et ce n'était pas chose facile de trouver notre 
chemin sur les pentes glacées de la berge. Nous réussîmes 
enfln à atteindre avec une demi-heure d'avance notre 
poste d'observation que nous avons nommé « Pointe du 
soleil levant. » 

La journée n'était guère favorable à cette fête : il faisait 
très-froid, et la bise soufflant grand frais précipitait les 
neiges du sommet des montagnes et nous les jetait à la 
ligure; mais nous fûmes amplement dédommagés par la 
vue qui s'offrait à nos yeux. 

La mer ouverte baignait notre promontoire et s'étendait 
au loin devant nous, de l'ouest au sud. Semée de nombreux 
icebergs, elle se montrait presque libre de glaces. Elle était 
fortement agitée par la houle qui l'empêchait de geler et 
les vagues dansaient dans l'air froid comme si elles se 
riaient de l'hiver. L'immense chaudière bouillonnait, cou- 
verte d'écume et d'embrun. Ondoyantes et légères , les va- 
peur de la gelée^ s'élevaient au-dessus; le vent les emportait 
vers le sud-ouest, où elles se perdaient dans le brouillard 
sombre. De petits réseaux de glace nouvelle s'essayaient à 
emprisonner les vagues ; ils bruissaient et crépitaient sur 
les eaux mouvementées. Vers la gauche, la côte monta- 
gneuse se projetait fièrement dans l'air lumineux, en 
s'échancrant près du cap Alexandre pour laisser passer le 
glacier qui descendait en pente douce de la large mer de 
glace. Le front hardi des parois « du Palais de cristal » se 
découpait sur la ligne blanche, les sombres et lugubres fa- 
laises du cap montaient carrément de la mer. Sur la crête 
des montagnes silencieuses, et sur le promontoire coiffé de 



1. Ou fumée des glaces. Ce phénomène a lieu chaque fois que, par une 
très-basse température, une crevasse soudaine, se formant dans la place, 
met à découvert un espace d'eau de mer. II s'échappe alors de celle-ci une 
vapeur semblable à celle qui s'élève d'une chaudière en ébullition. Mais 
presque toujours congelée instantanément, cette vapeur va retomber non 
loin de son point de départ en poudre impalpable. (Trad.) 



CHAPITRE XX. 255 

neige, une légère brume flottait paresseusement, le soleil 
l'inondait de flammes d'or et, vers le sud, le ciel s'embra- 
sait de la splendeur du jour naissant. 

A l'heure de midi, le soleil allait se lever derrière la 
pointe du cap Alexandre, et dépasser la ligne des eaux de 
la moitié de son disque : nous l'attendions avec une vive 
impatience. Un rayon de lumière traversa soudain les nuées 
de molles vapeurs à notre'^flroite et vis-à-vis du cap, leur 
donnant l'apparence d'une mer de pourpre et brillant sur 
les sommets argentés des hauts icebergs qui perçaient 
leur manteau de brume comme pour se saisir de la cha- 
leur nouvelle. Le rayon se rapprochait de plus en plus, les 
masses purpurines s'élargissaient, les tours élevées s'illu- 
minaient; l'une après l'autre, elles étincelaient à la lumière 
du jour, et tandis que s'opérait cette transformation mer- 
veilleuse, nous comprenions que la nuit qui nous envelop- 
pait encore avec les ombres du promontoire allait enfin s'é- 
loigner et disparaître. Bientôt les falaises rouge foncé de la 
côte s'éclairèrent d'une plus chaude couleur, les collines et 
les montagnes se dressèrent nettement dans leurs robes 
resplendissantes ; les flots menaçants oubliaient leur furie et 
souriaient au soleil, la ligne d'ombre se profilait : « La voilà 
sur la pointe ! » criait Jensen , « la voici sur la banquette 
de glace, » répondait Dodge; à nos pieds s'étendait une 
nappe de scintillantes pierreries, et tout d'un coup le soleil 
jaillit au-dessus de l'horizon. Par une impulsion simul- 
tanée, nous découvrîmes nos têtes et saluâmes avec de 
bruyantes démonstrations de joie ce voyageur depuis si 
longtemps perdu dans les cieux. 

Nous étions plongés dans l'atmosphère accoutumée des 
anciens jours. Le compagnon de nos joies passées rallumait 
dans nos cœurs une flamme nouvelle. Après une absence 
de cent vingt-six jours, il allait rappeler à la vie un monde 
endormi, je le contemplais avec émotion et ne m'étonne 
pas que les hommes aient plié le genou pour l'adorer et 



256 LA MER LIBRE. 

l'aient invoqué comme Vœil de Diev ! » Dans ces solitudes 
reculées, il est encore le père de la lumière, le père de 
l'existence ; les germes l'attendent ici comme dans l'Orient 
lointain ; là -bas, ils ne se reposent que pendant les courtes 
heures d'une nuit d'été; ici, ils dorment des mois entiers 
sous leur linceul de neige. Mais voilà que le soleil va dé- 
chirer ce linceul ; il fera jaillir les fontaines qui précipi- 
teront leurs eaux vers la mer ; la terre glacée retrouvera 
sous ses caresses la chaleur et la vie; les plantes vont 
pousser boutons et fleurs, et ces fleurs tourneront leurs 
têtes souriantes vers ses rayons glissant durant tout le long 
été sur la pente des vieilles collines. Les glaciers mêmes 
s'amolliront devant lui; les glaces ne presseront plus les 
eaux de leur main de fer et les flots reprendront leurs 
jeux sauvages. Le renne bondira joyeusement sur les 
montagnes pour saluer un retour qui lui rend ses verts 
pâturages. Les oiseaux fatigués savent qu'il leur prépare 
un asile sur les rochers; ils vont venir retrouver leurs 
nids de mousse ; les passereaux s'avancent sur ses rayons 
vivifiants et vont chanter leur chanson d'amour dans le jour 
sans fin. 




CHAPITRE XXI. 



L'aube du printemps. — Arrivée de nouveaux Esquimaux. — Ils 
me prêtent quelques chiens. — Kalutunah, Tattarat, Myouk, 
Amalatok et son fils, — Un hôpital polaire. — Reconnaissance 
des Esq\iimaux. 



Les préparatifs de mon voyage vers le Nord occupaient 
tous mes instants. Le soleil avait paru le 1 8 ; le lendemain 
son disque s'éleva tout à fait au-dessus de l'horizon, il 
monta un peu plus haut le jour suivant et ainsi de suite 
jusqu'à ce que nous eussions plusieurs heures de pleine 
lumière avant et après midi. Le disque solaire ne dépas- 
sait pas encore la crête des collines méridionales du port, 
mais la lugubre obscurité s'en allait et chaque jour nous 
apportait plus de clarté ; l'aube du printemps s'évanouissait 
dans le jour de l'été comme le crépuscule de l'automne 
s'était fondu dans les ténèbres de l'hiver. 

Les chiens que Hans m'avait ramenés étaient parfaite- 
ment rétablis, et ne paraissaient plus se ressentir de leurs 
souffrances; mais pour le voyage que je projetais, je ne 
pouvais songer à emmener cinq bétes seulement, et si les 
Esquimaux ne nous en fournissaieni pas d'autres, nos hom- 
mes devraient se résigner à tirer eux-mêmes le traîneau. 

17 



1» 



258 LA MER LIBRE. 

A mon grand désappointement, les naturels n'avaient 
point paru à Étah ; février allait finir et il ne me restait 
plus d'espoir lorsqu'on m'annonça l'arrivée de trois Esqui- 
maux : — trois anciennes connaissances, Kalutunah, Tat- 
tarat et Myouk. En 1854, Kalutunah, le meilleur chasseur 
de sa tribu, remplissait aussi la charge d'angekok ou de 
prêtre. Il se hâta de m'apprendre qu'on l'avait promu à la 
dignité de nalegak, ou de chef, dignité qui, du reste, ne lui 
conférait pas la moindre puissance : chaque Esquimau 
n'ayant loi que de lui-même, et ne se soumettant à aucune 
autorité , ce titre est aussi vague que celui de « défenseur 
de la foi » qu'a valu aux rois d'Angleterre un traité latin 
sur les sept sacrements, et qu'ils ont maintenu à la pointe 
de l'épée; de même l'appellation de nalegak décernée au 
plus habile chasseur ne se maintient que par la pointe 
de son harpon. 

La qualité supérieure de tout son attirail de chasse et 
de pêche, ses fortes lignes, ses lances et ses harpons, son 
traîneau solide, ses chiens robustes, aux poils luisants, 
rendaient témoignage de la sagacité de sa tribu. Tattarat 
était un personnage tout à fait dififérent : son nom signifie : 
la mouette kittiwake^ et on n'eût pu lui en choisir un mieux 
approprié, tant il rappelait cet oiseau bruyant, babillard, 
gracieux, il est vrai, mais imprévoyant au possible. Comme 
d'autres mouettes du grand monde, ce bohème esquimau 
était toujours * percé aux coudes j» en dépit de ses .floue- 
ries et autres arts de même espèce. Myouk valait encore 
moins que lui; soldat irrégulier de l'armée de Satan, il était 
aussi retors qu'Asmodée lui-même. 

Ils nous arrivèrent en deux traîneaux conduits par Kalu- 
tunah et Tattarat; la moitié seulement de l'attelage de ce 
dernier lui appartenait en propre ; un des chiens était à 
Myouk, un autre à quelque obligeant voisin. Il est curieux 

1. Rissa tridactyla. 



CHAPITRE XXI. 261 

d'observer comme les mêmes caractères se retrouvent chez 
les peuples les plus divers et se reconnaissent aux mêmes 
traits : l'attelage de Kalutunah paraissait à peine fatigué , 
les harnais étaient en bon ordre , le traîneau bien condi- 
tionné, tandis que celui de Tattarat tombait en pièces. Ses 
misérables roquets efflanqués, affamés, s'enchevêtraient dans 
les guides rompues et pleines de nœuds. Nos voyageurs 
étaient venus d'Iteplik en une seule étape ; ils n'avaient fait 
qu'une courte halte à Sorfalik pour laisser souffler leurs 
bêtes ; ils déclarèrent n'avoir rien mis sous leurs dents de- 
puis leur départ, et si on en jugeait par leur appétit, leur 
assertion n'était pas mensongère ; ils engloutirent la plus 
grande partie d'un quartier de venaison dont ils facilitèrent 
l'ingurgitation à l'aide de gorgées d'huile de morse, puis 
ils finirent par se rouler, pour dormir, dans les peaux de 
renne de la hutte de Tcheitchenguak. 

Le lendemain, je fis appeler Kalutunah dans ma cabine 
pour le traiter avec le respect dû à son rang élevé, mais je 
me permis de prendre certaines précautions, et je fis asseoir 
mon hôte sur un baril que j'isolai avec coin du reste de 
l'ameublement : sous les amples fourrures du chef renom- 
mé erraient d'immenses troupeaux de ces vils insectes 
pour lesquels nul savant lexicographe n'a encore inventé 
de nom présentable. Son costume différait peu de celui de 
Tcheitchenguak. Mon illustre visiteur, installé sur sa bar- 
rique, le corps enfoncé dans un vaste surtout au capuchon 
rabattu sur la tête, les pieds et les jambes perdus dans des 
peaux d'ours au long poil, eût été pour un peintre un bon 
sujet d'étude ; le pinceau d'un maître aurait seul pu rendre 
la joie qui éclatait sur sa figure ; un enfant devant lequel 
on amoncellerait tous les joujoux de Nuremberg, n'eût pas 
montré plus de ravissement. Ses traits ne possédaient pas 
la grâce de ceux de « Villiers aux cheveux de lin, » ni la 
beauté de Nirée, le plus beau des Grecs, immortalisé par cette 
unique mention d'Homère. Sa large face ne rappelait en 



262 LA MER LIBRE. 

rien la physionomie des guerriers d'Ossian, « physionomie 
aussi changeante que les ombres qui voltigent sur une 
prairie. » Mais éclairée par une large grimace de satisfac- 
tion, elle avait vraiment du caractère et exprimait plus de 
virilité que celle des autres Esquimaux. 

Ses traits, taillés sur le même type que ceux de Tcheit- 
chenguak, étaient bien autrement accentués : il n'avait pas 
la peau si noire, mais sa figure était plus ronde, le nez 
plus épaté et plus arqué, la bouche plus élargie ; lorsque 
le nalegak riait, ses petits yeux se contractaient et deve- 
naient des fentes presque imperceptibles. Sur sa longue 
lèvre supérieure , croissait une broussaille de soies dures 
et noires, roides comme les moustaches d'un chat; quelques 
poils de même nature rayonnaient sur son menton. Il de- 
vait avoir la quarantaine, et comme les serviettes, le savon 
et les ablutions extérieures sont encore choses inconnues 
aux habitants du Groenland septentrional , ces huit lustres 
avaient accumulé sur sa peau une couche épaisse de crasse 
qui en certains endroits disparaissait par l'action du frotte- 
ment, et donnait à sa figure et à ses mains une apparence 
mouchetée. , 

Kalutunah n'était donc point beau, mais on ne pouvait pas 
dire qu'il fût réellement laid; en dépit de ses traits grossiers 
et de sa malpropreté, sa sipiplicité joviale, sa naïve bon- 
homie m'avaient gagné le cœur. Sa langue ne resta guère 
oisive ; il voulut tout d'abord me mettre au courant de toutes 
ses affaires : sa femme vivait encore et avait ajouté deux filles 
à ses autres charges, mais sa figure brillade joie lorsque je 
m'informai de son premier-né, que j'avais vu en 1854, beau 
garçon de cinq ou six étés, et il me parla avec un orgueil 
tout paternel de la grandeur future promise à cet héritier 
présomptif : il savait déjà prendre des oiseaux et commen- 
çait à conduire l'attelage. 

Je lui demandai ensuite des nouvelles de Sipsu, son an- 
cien rival qui m'avait autrefois causé presque autant d'en- 



CHAPITRE XXI. 263 

nuis qu'à Kalutunah lui-même*. Sipsu était mort, — mais 
quand je voulus des détails, le, chef hésita un moment, puis 
finit par me dire qu'on l'avait tué ; le sorcier était devenu 
fort impopulaire et un soir, dans une hutte sombre , il fut 
frappé par quelqu'un d'un mauvais coup, d'une blessure 
mortelle ; on l'avait traîné dehors et enseveli dans les pierres, 
et la neige, ou le froid et la souffrance terminèrent bientôt 
sa vie et ses méchancetés. 

Depuis cinq ans, la mort avait fait chez eux de terribles 
ravages, et Kalutunah se plaignait avec amertume des mi- 
sères de l'hiver dernier. La peste qui enlevâmes chiens avait 
aussi attaqué ceux de la tribu, et je crois bien que ses ra- 
vages se sont étendus sur tout le Groenland. —Malgré cette 
pénurie générale, il se faisait fort de me procurer quelques 
bêtes de trait ; comme preuve de sa sincérité, il m'offrit deux 
de ses quatre chiens; j'en achetai un autre de Tattarat, et 
Myouk me troqua le sien contre un beau couteau. 

Les chasseurs étaient enchantés de leur marché ; ils s'en 
allaient riches en fer, en couteaux, en aiguilles, trésors qui 
leur paraissaient bien plus précieux que les masses d'or et 
d'argent que l'inca Atahuallpa abandonna aux rapaces Espa- 
gnols, ou que les lacs de roupies que per fas et nefas arra- 
chèrent aux malheureux rajahs de l'Inde les griffes de l'im- 
pitoyable Hastings. Notre traité de paix et d'amitié fut ra- 
tifié par des promesses solennelles, dignes d'un nalegak et 
d'un nalegaksoak. Le nalegak devait fournir des chiens 
au nalegaksoak , et celui-ci s'engageait à les payer comp- 
tant. La simplicité de cet arrangement peut étonner le lec- 
teur, mais elle l'est encore moins que celle d'un traité 
analogue, fameux dans l'histoire : — celui qui mit les Hes- 
sois sous les drapeaux de Burgoygne. 



1, Ce Sipsu aTait été l'instigateur du complot dont Hayes et ses compa- 
gnons faillirent être victimes en décemb'-e 1854, et auquel il a été fait allu- 
sion, p. 119. (Trad.) 



i 



264 LA MER LIBRE. 

Si je m'étais contenté de dire à Kalutunah que je répan- 
drais mes bienfaits sur sa tribu, il aurait hoché la tête; le 
sauvage n'est pas aussi naïf qu'on le croit, et ne se laisse 
pas duper par des protestations bénévoles; il est assez 
pratique pour comprendre la signification du proverbe : 
« A donnant, donnant. » — Mais je me permis un innocent 
artifice d'une autre sorte; je fis entendre à mon homme 
qu'il était parfaitement inutile de chercher à me tromper, 
vu que je lisais, non-seulement dans les actions, mais aussi 
dans les pensées des Esquimaux; pour le bien persuader 
de mon pouvoir occulte, j'exécutai devant lui quelques 
tours de passe-passe, et après avoir levé une carte avec 
beaucoup de sérieux, je lui dis exactement (et cela sans me 
risquer beaucoup) tout ce qu'Outinah et Jambe-de-Bois 
nous avaient dérobés. Sa surprise fut grande; il reconnut 
avoir vu lui-même les objets volés; il me prenait évidem- 
ment pour un magicien de premier ordre ; il m'avoua du 
reste qu'il n'était pas sans s'occuper un peu de sorcellerie, 
mais quand je lui parlai de ses voyages au fond de la mer 
en qualité d'angekok pour aller rompre le charme par le- 
quel Torngak, le malin esprit, retenait les morses et les 
phoques dans les jours de famine, il détourna fort adroi- 
tement la conversation et commença à me décrire une 
chasse à l'ours dont le souvenir paraissait l'amuser beau- 
coup; l'animal blessé s'était débarrassé des chiens, et, se 
tournant vers un des chasseurs, l'avait écrasé d'un coup de 
sa patte; Kalutunah riait à cœur joie en me racontant 
cette « bonne farce. » 

Nos hôtes sauvages, après quelques jours passés avec 
nous, s'en retournèrent chez eux en nous promettant de nous 
ramener bientôt des hommes et des chiens. Je les accom- 
pagnai pendant quelques milles et nous nous séparâmes 
sur la glac». Quand ils furent un peu éloignés, Myouk sauta 
du traîneau pour ramasser quelque objet tombé; aus- 
sitôt et safns doute fort heureux de débarrasser d'autant 








Kalotunah, chef d'nne tribu d'Esquimanx. 



ir- 



CHAPITRE XXI. 267 

son misérable véhicule, Tattarat fouetta son attelage et je 
vis longtemps encore le pauvre Myouk courir de toutes ses 
forces pour essayer de l'atteindre ; malgré ses efforts il per- 
dait du terrain, et on le laissa très-probablement marcher 
jusqu'à Iteplik. 

Ce Myouk était un drôle de corps et n'avait guère changé 
depuis que je l'avais connu autrefois ; sorte de Ténardier 
arctique, il attendait sans cesse la fortune qui n'arrivait 
point et la bonne chance qui ne se présentait jamais. Il me 
raconta ses infortunes : son traîneau était tout en pièces, et 
il ne pouvait le raccommoder; la maladie avait emporté tous 
ses chiens à l'exception de celui qu'il venait de me céder; 
un jour qu'il harponnait un morse , la ligne s'était cassée et 
le morse avait emporté le harpon; sa lance était perdue, et 
toutes ses affaires dans le plus complet désarroi ; sa famille 
vivait dans la plus profonde détresse, et comme il ne pou- 
vait rien lui donner, elle s'était réfugiée dans la hutte de 
Tattarat.... mais, ajoutait-il, avec une terrible grimace qui 
montrait son dédain pour son confrère, Tattarat n'était 
qu'un triste chasseur. Il se proposait donc, aussitôt re- 
tourné dans sa tribu, de se rabattre sur Kalutunah ; la tente 
de Kalutunah était bien un peu remplie, vu que trois fa- 
milles y avaient déjà pris leurs quartiers, mais il y aurait 
encore place pour une quatrième.... dans tous les cas, 
l'essai n'en coûtait rien. Et maintenant, le nalegaksoak, le 
grand chef, si puissant et si riche, ne serait-il pas assez 
bon pour lui faire de beaux cadeaux avec lesquels Myouk 
exciterait l'envie de tout le monde? — La nature humaine 
est la même, sous le pôle, comme dans nos zones tempé- 
rées, et satisfait de cette découverte, je comblai le coquin 
de présents. — Mais sa femme , il ne m'en parlait pas? — 
« Oh ! c'est une terrible fainéante 1 Elle m'a envoyé ici, si 
loin de chez nous, pour demander des aiguilles dont elle 
ne se servira pas, un couteau dont elle n'aura que faire, et 
quand je retournerai là-bas sans mon chien, c'est moi qui 



268 LA MER LIBRE. 

en verrai de belles ! » Là -dessus, il tira une langue aussi 
longue qu'il put pour me faire mieux juger des dimensions 
de cet engin de guerre chez la dame de ses pensées. — 
« Mais, continua le bon Esquimau, elle a des habits déchi- 
rés, percés de tant de trous qu'elle ne peut sortir de la 
cabane sans se geler, et si elle crie trop fort, je ne lui don- 
nerai pas une seule de ces aiguilles, je ne lui prendrai pas 
un seul renard pour raccommoder ses habits! » Cependant, 
il était assez facile de voir que les aiguilles ne seraient pas 
longtemps refusées et que Myouk piégerait les renards 
aussitôt que sa moitié l'ordonnerait. Aussi, prenant en pitié 
ces misères conjugales, j'ajoutai quelques présents pour 
l'aimable créature aux vêtements troués, et quand il m'eut 
appris qu'elle lui avait fait présent d'un héritier des infor- 
tunes de la dynastie des Myouk, je donnai encore quelque 
chose pour le marmot. Déjà, me dit-il, le bambin était sevré 
de sa nourriture maternelle et manifestait un grand appétit 
pour l'huile de morse. — Il l'avait appelé Dak-ta-guie — 
c'est ainsi qu'il s'efforçait de prononcer le nom du docteur 
Kane. 

Kalutimah et ses deux compagnons étaient à peine partis, 
qu'un autre traîneau nous amena deux Esquimaux de l'île 
Northumberland, Amalatok et son fils. Ils avaient quatre 
chiens, mais s'étaient arrêtés en route pour chasser un 
morse dont ils rapportaient une partie ; ils nous arrivèrent 
très -fatigués, ils s'étaient mouillés en poursuivant leur 
proie et la gelée les avaitun peu pinces. Médecin, j'avais en- 
lin des malades! Pendant quelques jours, la hutte de neige 
fut transformée en hôpital et mon vieux Tcheitchenguak 
lui-même s'alita à son tour. Soir et matin, je les visitais ou 
j'envoyais M. Knorr à ma place, mais le nez aristocratique 
du jeune gentleman ne pouvant se faire aux parfums esqui- 
maux, je ne pus continuer à les soigner par procuration; 
je me dépêchai de guérir mes patients, et je fus désormais 
pour eux non-seulement nalegaksoak, le grand chef, mais 



CHAPITRE XXI. 



2159 



aussi narkosak — Vhomme médecine. Amalatok se crut 
près de mourir, et j'eus un moment des craintes sé- 
rieuses pour ma réputation ; mais tout finit par s'arran- 
ger, et chose qui m'étonna fort, sa reconnaissance survécut 
au bienfait. Il ne se contenta pas de me dire un « koyanak », 
je vous remercie, mais aussitôt qu'il put marcher, il me 
fît présent de son meilleur chien. Puis il m'en vendit un 
autre et retourna chez lui aussi riche que mes précédents 
visiteurs et aussi heureux que Moïse Primrose revenant 
de la foire avec sa grosse de lunettes aux étuis de chagrin. 
A ma grande joie, ma meute se reformait par degrés. 




CHAPITRE XXII. 



Retour de Kalutunah. — Une famille esquimaude. — Le ménage. — 
La garde- robe. — Myouk et sa femme. — On découvre le corps 
de Pierre. — Mon nouvel attelage. — La chasse. — Nourriture 
des animaux arctiques. — Kalutunah chez lui. — Un festin esqui- 
mau. — J'envoie chercher le corps de M. Sonntag. — Les funé- 
railles. — Son tombeau. 



Suivant sa promesse, Kalutunah revint peu de jours 
après et nous amena sa femme et ses quatre enfants, 
toute sa famille. C'était un déménagement complet. 

Je ne sais comment le chef avait pu se procurer six 
nouveaux chiens, mais il nous arriva en brillant équi- 
page, apportant sur son traîneau sa très-modeste for- 
tune. Les richesses mobilières de ces nomades des terres 
arctiques ne sont pas encombrantes. Il est heureux que 
leurs désirs ne dépassent pas leurs moyens, et je ne crois 
pas que nul peuple au monde soit plus pauvre qu'eux. La 
charge entière du traîneau consistait en deux fragments de 
peaux d'ours, literie de la famille, en une demi-douzaine de 
peaux de phoque pour la tente, deux lances et deux har- 
pons, quelques bonnes lignes à harponner, une couple de 
pots et de lampes, divers outils et matériaux pour raccom- 



CHAPITRE XXII. 271 

moder leur véhicule, un petit saiiC de peau de phoque con- 
tenant la garde-robe ou plutôt les pièces pour la raccom- 
moder, car ils portaient tous leurs habits sur le dos. Il y 
avait en outre un rouleau d'herbes sèches qu'ils mettent 
dans leurs bottes en guise de semelles de liège, de la 
mousse desséchée pour les mèches de lampe, et en fait de 
provision, quelques morceaux de viande et un peu d'huile 
de morse; tout cela recouvert d'une peau de phoque. Une 
ligne lacée d'un côté à l'autre du traîneau serrait fortement 
l'ensemble; toute la famille était assise sur la bâche pen- 
dant que Kalutunah courait près de l'attelage et le fai- 
sait marcher plutôt par de douces paroles que par la bru- 
talité habituelle aux indigènes. Son épouse, la plus belle 
matrone que j'aie vue parmi les Esquimaux, était installée 
sur le devant; un nouveau-né dormait, blotti dans l'ample 
capuchon du surtout maternel , comme dans une poche de 
sarigue; venait ensuite le fils aîné, dont j'ai déjà parlé, l'or- 
gueil de son père, puis une fillette de sept ans ; une autre 
d'environ trois ans, enveloppée d'une immense quantité de 
fourrures , était amarrée aux montants du traîneau. 

Aussitôt que ces Esquimaux approchèrent du navire, je 
m'avançai à leur rencontre. Les moutards, d'abord un peu 
effrayés, se déridèrent bientôt, les moyens par lesquels on 
gagne les cœurs des enfants de la civilisation, ayant le 
même succès près des petits païens. La femme se souve- 
nait de moi et m'appelait Doc-tie. Kalutunah, grimaçant 
de bonheur, me montrait son attelage. « En voilà de beaux 
chiens! s'écriait-il. J'opinai du bonnet, mais quand il 
ajouta : « Je viens pour les donner tous au nalegaksoak I » 
je fus encore plus de son avis. 

Mes visiteurs ne paraissaient nullement se soucier du 
froid Ils étaient venus d'Iteplik par courtes étapes, se con- 
struisant des abris de neige, ou se logeant dans les huttes 
désertes, pendant que notre thermomètre oscillait entre 
— 35" et — 45» C. Une fois à bord, ils ne parurent pas même 



272 ' LA MER LIBR-E. 

avoir l'idée de se chauffer, mais se mirent à courir de côté 
et d'autre pour satisfaire leur curiosité. 

Peu d'heures après, nous vîmes poindre Myouk et sa 
femme aux habits percés. Ils arrivaient à pied d'Iteplik, la 
mère ayant porté l'enfant sur son dos pendant deux cent 
soixante kilomètres. Myouk était évidemment un peu em- 
barrassé pour trouver à cette visite quelque prétexte plau- 
sible, mais il se fit un front d'airain, et comme Kalutunah, 
sut me donner une raison : « Je viens montrer au nalegak- 
soak ma femme et Dak-ta-guie , » dit-il en désignant la 
grosse et sale créature dont il avait le bonheur d'être 
l'époux, et le petit malheureux qui leur devait la vie. Mais 
quand il s'aperçut que je n'aurais pas payé grand'chose 
pour cette exhibition, il ajouta timidement : « C'est elle qui 
m'a fait venir ; » puis il s'éloigna sans doute pour voir ce 
qu'il pourrait nous filouter. 

Mes arrangements avec Kalutunah furent bientôt conclus. 
Il devait aller vivre dans la hutte d'Étah et chasser le 
mieux qu'il lui serait possible sans les chiens que je gardais 
tous. Mes magasins étaient à sa disposition, et je m'engageai 
à lui fournir ce qui lui serait nécessaire. 

Le lendemain, la hutte fut nettoyée et préparée, et cette 
famille intéressante s'y installa de son mieux. Aussi ardent 
à se mettre sous la protection d'un homme en faveur que 
si sa peau eût été blanche et que, vivant plus près de l'é- 
quateur, il eût connu la signification de ces termes : Emploi 
du gouvernement, — Myouk suivit le grand Kalutunah dans 
sa nouvelle demeure et s'empara d'un coin de la hutte 
aussi délibérément que s'il avait été un garçon de mérite 
et non le plus fieffé coquin, le plus misérable mendiant 
qui ait jamais exploité le travail des autres. 

Nous apprîmes par le nalegak le triste dénoûment du 
sort mystérieux de notre pauvre Péter. Aux premières 
lueurs de l'aube printanière, Nésark, un des chasseurs d'I- 
teplik, s'était rendu à Péteravik pour essayer de prendre 



CHAPITRE XXII. 273 

des phoques. Arrivé à la hutte (les cabanes des Esquimaux 
sont propriété publique), il trouva le cadavre très-émacié 
d'un naturel habillé comme les Hommes blancs; la des- 
cription que nous en donnait Kalutunah ne nous laissait 
aucun doute : c'était bien le corps de Péter; Nésark l'en- 
sevelit selon le mode indigène. Voilà comment au bout de 
trois mois je connus la fin de cette étrange histoire, mais 
je n'ai jamais eu la clef de la conduite de ce malheureux 
garçon. 

J'avais maintenant dix-sept chiens, et j'aurais volontiers 
fait une excursion d'essai vers le nord, mais la mer n'était 
pas encore prise autour de la pointe Sunrise , et vu les as- 
pérités du sol, il eût été impossible de voyager sur la terre 
ferme avec un traîneau même à peine chargé ; il ne fal- 
lait pas non plus songer à contoui*ner le promontoire avec 
une embarcation, à travers la mer houleuse et les glaces 
brisées. 

Mon plan avait toujours été de me mettre en route avec 
la majeure partie de l'équipage, dès que la température 
se serait un peu adoucie, c'est-à-dire au commencement 
d'avril, mais j'espérais utiliser mes chiens avant cette épo- 
que. Le mois de mars est le plus froid de l'année polaire: 
mais tout en n'hésitant pas à entreprendre une excursion 
en traîneau , je me rappelais trop les désastres du docteur 
Kane' pour nous risquer dans un long voyage à pied. 

Je m'occupai donc de mes chiens, jusqu'à ce que la gelée 
nous eût bâti une chaussée autour de la pointe Sunnse. De 
beaucoup inférieurs à ceux que j'avais perdus, ils récla- 
maient du repos et de très-bonne nourriture, et j'allai sou- 
vent à la vallée de Chester en quête de rennes pour mon 
chenil. Pendant l'hiver, ces animaux étaient venus en grand 
nombre autour du petit lac, et de leurs sabots avaient la- 
bouré plusieurs acres de neige en cherchant la végétation 
desséchée de l'été précédent. Les lapins et les lagopèdes les 
suivaient pour recueillir les bourgeons de saule, ainsi mis 

18 



274 LA MER LIBRE. ' 

à découvert et qui forment leur principale nourriture ; 
dans une de ces courses, je me procurai pour ma collec- 
tion une jeune peau de daine que je fus obligé de dépouiller 
à la hâte avant qu'elle ne gelât; il faisait un froid de — 37" 
C, et je ne me rappelle pas que mon dévoûment à l'his- 
toire naturelle ait jamais été mis à une plus rude épreuve. 
Je désirais ardemment recouvrer le corps de M. Sonntag 
avant de commencer mes voyages, et pour causer de ce 
projet avec Kalutunah, j'allai le trouver chez lui quelques 
jours après son installation. Onze de mes nouveaux chiens 
furent attelés au traîneau et Jensen se sentait encore « lui- 
même ». 

Je trouvai le nalegak très-confortablement installé et pa- 
raissant heureux : comme don de bienvenue, je lui portais 
un quartier de renne frais et deux gallons d'huile. Du plus 
loin qu'il nous aperçut, il sortit à notre rencontre , et un 
peu de neige s'étant amoncelée à l'ouverture du tunnel, il 
l'écarta avec soin avant de nous inviter à entrer. Pour ce 
faire, il nous fallait marcher à quatre pattes dans ce corri- 
dor de douze pieds de longueur, puis nous émergeâmes 
dans un réduit faiblement éclairé, où la famille du chef et 
celle de Myouk nichaient dans les peaux de renne que je 
leur avais données. La femme de Kalutunah s'occupait ac- 
tivement à me confectionner une paire de bottes ; je lui 
portais d'autre ouvrage et quelques petits cadeaux : un 
collier de perles et un miroir amusèrent surtout la mar- 
maille. Quant à Mme Myouk , elle ne faisait œuvre de ses 
doigts et ne surveillait pas même son enfant, qui, épou- 
vanté à notre aspect, roula sous nos pieds d'abord, puis 
dans la neige répandue sur le sol du tunnel ; la pauvre pe- 
tite créature était presque nue, et à ce froid contact, elle 
se mit à brailler terriblement; son aimable mère, la saisis- 
sant par une jambe , la traîna dans le coin où elle avait 
élu domicile, et lui fourra dans la bouche un morceau de 
graisse qui arrêta bientôt ses cris. 




%• 



CHAPITRE XXII. 277 

Le couple Myouk fatiguait évidemment les industrieux 
propriétaires de la hutte , mais avec une généreuse hospi- 
talité que je n'ai vue dans le roman ou l'histoire que chez 
Gédrik le Saxon, cette laborieuse famille se laissait gruger 
par ces ignobles fainéants, qui ne soupçonnaient pas qu'on 
put légitimement les jeter à la porte. 

Je m'assis quelques moments pour causer avec Kalutu- 
nah et sa diligente ménagère; il y avait trop de monde dans 
la hutte pour qu'on y fût bien à l'aise, et quand je voulais 
remuer, il me fallait baisser la tète pour ne pas me cogner 
contre les travées de pierre ; l'odeur de la cabane était de 
nature à me donner le plus vif désir d'aller respirer l'air 
frais du dehors , mais je parvins à rester assez pour con- 
clure quelques arrangements avec mon allié et sa vaillante 
épouse, et je pris congé du nalegak après un long échange 
de protestations mutuelles d'amitié et de bon vouloir. Je 
lui dis en nous séparant : c Tu es un chef, et je suis un 
chef; toi et moi, nous dirons à notre peuple d'être bon l'un 
envers l'autre; » mais il me répliqua : « Na, na : je suis 
chef, mais toi, tu es le grand chef; les Esquimaux feront 
ce que tu veux. Les Esquimaux t'aiment, ils sont tes amis, 
tu leur fais beaucoup de présents. » J'aurais pu lui dire 
que cette toute-puissante méthode d'inspirer l'amitié n'est 
pas seulement applicable dans son pays. 

Cette visite fut pour moi un agréable épisode. J'étais ravi 
de l'honnête cordialité avec laquelle Kalutunah entrait dans 
mes plans; la simplicité enfantine de ses habitudes et la 
franchise de ses paroles lui gagnaient mon affection parti- 
culière. 

Nos fusils l'amusaient beaucoup ; il m'en demanda un , 
disant que cela lui serait fort agréable de s'asseoir dans sa 
hutte et de tuer les rennes qui passeraient. Il l'appuierait 
sur la fenêtre, disait-il, en montrant une ouverture d'un 
pied carré, par où la lumière pénétrait à travers une mince 
feuille de glace. Tout au centre , il avait pratiqué un trou 



278 LA MER LIBRE. 

rond. « C'est, ajouta-t-il en riant, pour voir arriver 
le nalegaksoak , » compliment bien tourné pour un sau- 
vage, et d'autant plus adroit que ledit trou ne servait qu'à 
la ventilation et était le seul passage par où s'échappait 
l'air vicié. Sa femme et lui paraissaient enchantés de mes 
cadeaux. Quoique les rennes soient très-nombreux dans 
ces parages , la venaison est un luxe qu'ils se donnent ra- 
rement, vu qu'ils n'ont aucun moyen de capturer ces ani- 
maux; ils ne connaissent pas l'arc et les flèches des Es- 
quimaux de quelques autres localités. Sans attendre qu'on 
la fît cuire, Kalutunah attaqua vigoureusement la chair 
crue et glacée. Sa femme et ses enfants ne tardèrent pas à 
suivre son exemple, se pressant autour du quartier de 
renne étalé sur le sol malpropre, et, sans y être invitée, 
Mme Myouk se hâta de prendre sa part du festin. Nos amis 
s'en donnaient à cœur joie, ni plus, ni moins que des alder- 
men, assis à un banquet de leur corporation. Un sourire 
continuel élargissait encore la figure de Kalutunah ; il était 
vraiment heureux. Ses dents broyaient sans relâche les durs 
morceaux qu'il arrachait au gigot gelé, et la viande à peine 
mâchée s'engloutissait rapidement dans son gosier. Sa lan- 
gue était trop bien occupée pour lui permettre de causer 
beaucoup, mais de temps à autre il reprenait haleine pour 
célébrer la grandeur et la générosité du nalegaksoak. La 
joie de cet homme faisait plaisir à voir. 

Mais si un cuissot de renne procure un sensible plaisir, 
l'huile donne le confort. Longtemps inhabitée, la hutte était 
humide, froide et sombre. Kalutunah pouvait maintenant 
se permettre une lampe de plus, et quelques minutes après 
notre arrivée, une flamme claire brillait dans un coin. J'ai 
déjà dit que la lampe esquimaude n'est autre chose qu'un 
plat creux, taillé dans de la stéatite. La mousse séchée, qui 
lui sert de mèche, est arrangée autour du bord, et ils ne 
connaissent point d'autre foyer ; au-dessus sont suspendus 
des pots de même matière, dans lesquels Mme Kalutunah 



m 



CHAPITRE XXII. %19 

faisait fondre quelques morceaux de neige pour l'eau de 
son potage de venaison qu'elle nous invita à goûter; mais 
je connaissais trop bien la cuisine esquimaude pour éprou- 
ver le besoin de renouveler l'expérience -Je m'excusai donc 
sur mes affaires et les laissai à leur bonheur. Je ne sais 
combien dura la fête , mais quand Kalutunah vint me voir 
le jour suivant, il me confia que la hutte n'avait plus de 
provisions, insinuation qui ne fut pas perdue. 

Nous avions maintenant dix-sept Esquimaux : six hom- 
mes, quatre femmes et sept enfants, tous de caractères 
différents, d'utilités fort diverses. J'étais amplement dé- 
dommagé des ennuis que me causaient certains d'entre eux 
par tout l'ouvrage que nous faisaient Rablunet et la femme 
de Kalutunah : malgré tous nos efforts et notre patience, 
aucun de nous n'aurait pu confectionner une botte esqui- 
maude, chaussure indispensable dans les régions arctiques. 
En dépit du peu de confiance qu'il nous inspirait, Hans, le 
plus habile chasseur après Jensen , nous rendait encore 
plus de services que les autres indigènes. Kalutunah nous 
visitait tous les jours , et entrait dans ma cabine en ami 
privilégié. Mon excursion à Étah l'avait rendu tout à fait 
joyeux , et comme le guerrier s'anime au son de la trom- 
pette annonçant la bataille, il retrouva une nouvelle vie 
quand je lui offris d'être conducteur de mes attelages; dès 
le lendemain, il s'occupa seul de nos bétes, et lorsque, 
peu de jours après, je lui témoignai assez de confiance 
pour l'envoyer au cap Alexandre, afin de voir si la glace 
était consolidée, la coupe de son bonheur fut remplie jus- 
c[u'aux bords. 

Son rapport étant favorable, M. Dodge fut chargé de nous 
ramener le corps de Sonntag ; il prit les deux attelages que 
conduisaient Hans et Kalutunah. 

.M. Dodge s'acquitta de sa mission avec énergie et habi- 
leté. Ils ne mirent que cinq heures à atteindre Sorfalik et 
trouvèrent facilement le lieu qu'ils cherchaient, Hans se 



280 LA MER LIBRE. 

rappelant un haut rocher ou plutôt une falaise au pied de 
laquelle reposait la hutte funéraire. Mais on ne la distin- 
guait plus, elle était profondément enfouie sous les mon- 
ceaux de neige accumulés par le vent. Il leur fallut creu- 
ser péniblement et longtemps dans la masse durcie ; la nuit 
était tombée et ils se sentaient très-fatigués ; ils se firent à 
la hâte un abri de neige, donnèrent à manger aux chiens, 
et quoique le thermomètre marquât 42 degrés C. au-des- 
sous de zéro, ils dormirent dans leurs fourrures sans in- 
convénient grave. C'était la première fois que M. Dodge 
campait ainsi sur la neige, et il fut justement fier du suc- 
cès de cette expérience. 

Aussitôt que le jour parut, les traîneaux reprirent leur 
chemin de la veille, mais à la grande surprise des voya- 
geurs, les vents et la marée avaient pendant la nuit em- 
porté une partie des glaces entassées autour du promontoire, 
de sorte qu'ils eurent un moment la très-désagréable per- 
spective de traverser le glacier, chose facile à accomplir 
avec un traîneau vide, mais excessivement embarrassante 
dans la circonstance actuelle. Heureusement, au prix de 
quelque danger, ils réussirent à franchir un endroit per- 
fide où la banquette de glace qu'ils étaient forcés de sui- 
vre, se trouvait fort inclinée : un des traîneaux faillit être 
précipité dans la mer, et Kalutunah n'échappa au péril 
que par un mouvement habile et seulement exécutable par 
un conducteur émérite et habitué à de semblables aven- 
tures. 

Le corps de notre camarade fut déposé dans l'observa- 
toire où peu de semaines auparavant sa haute intelli- 
gence avait poursuivi ces études qui faisaient la joie de sa 
vie ; le pavillon fut hissé à mi-mât sur la hampe qui sur- 
montait cette construction. 

Les préparatifs des funérailles furent faits avec toute la 
solennité requise. Un cercueil convenable, préparé par les 
soins de Mac Cormick, reçut la dépouille de notre ami; on 



CHAPITRE XXII. 283 

le couvrit du drapeau national, et le surienderaain de l'ar- 
rivée de Dodge, quatre de ses compagnons en deuil, suivis 
de tout l'équipage en procession solennelle, le portèrent à 
la fosse creusée à grand'peine dans la terrasse glacée. On 
le descendit dans sa froide couche, je lus le service fu- 
nèbre sur la fosse béante, puis elle fut refermée. Je fis plus 
tard construire au-dessus un rectangle de pierres, à la 
tête duquel je plaçai une stèle ou dalle polie portant cette 
inscription : 



AUGUSTE SONNTAG 

MORT 

EN DÉCEMBRE 1860 

ÂGÉ DE 28 ANS. 

C'est là, dans la lugubre solitude du désert polaire, que 
ce jeune homme ardent, qui deux fois partagea nos travaux 
et nos dangers, dort ce long sommeil qui ne sera plus 
interrompu dans ce monde troublé ! Jamais mains amies 
ne viendront couvrir de fleurs, sa tombe lointaine ; jamais 
ne la contempleront des yeux affaiblis par le chagrin ; mais 
les douces étoiles qu'il a tant aimées veilleront éternelle- 
ment sur lui, les vents berceront son repos, et la grande 
nature étendra sur sa couche un pli de son manteau de 
neige. 




CHAPITRE XXIIl. 



Le premier départ. — But de notre voyage. — Une mésaventure. 

— Second départ. — Le premier campement. — Le caim de 
Hartstène. — Nouveau mode de hutte de neige. — Une mauvaise 
nuit. — Le thermomètre. — Effet de la température sur la neige. 

— Les hummocks. — Le glacier de Humboldt. — Port van Rens- 
selaer. — L'Advance. — Retour par la tempête. 



Le ! 6 mars, autour de la pointe Sunrise, la surface de la 
mer se solidifia entièrement pour la première fois. De tout 
l'hiver, si ce n'est pendant un court intervalle, la tempéra- 
ture n'avait été plus froide, et le vent ayant tout à fait 
cessé depuis deux jours, une couche de glace s'étendait au 
large de la baie. Cet événement si longtemps désiré fut ac- 
cueilli avec satisfaction et je me décidai à partir tout de 
suite. 

Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires; tout 
était prêt depuis plusieurs semaines. Jensen conduisait un 
traîneau attelé de neuf chiens, Kalutunah. un autre tiré par 
six seulement. Je n'avais plus que quinze bêtes propres au 
service, en ayant perdu une de maladie et une autre s'étant 
estropiée dans un combat. 

J'entrepris cette excursion d'essai pour voir si le chemin 



CHAPITRE XXIII. 285 

serait praticable et s'il valait mieux suivre la route du 
D' Kane le long de la côte groënlandaise, ou traverser le 
détroit au-dessus du cap Hatherton, pour tâcher d'attein- 
dre cette terre de Grinnell où nous avions en vain essayé 
d'arriver l'automne précédent. J'avais à regagner tout le 
temps perdu par cet insuccès sur les causes duc[uel il est 
inutile de revenir, le lecteur se rappelant sans doute les 
luttes où notre navire faillit succomber dans les banqui- 
ses à l'orée du détroit. Si les glaces me permettaient une 
rapide traversée jusqu'à la terre de Grinnell ou m'assu- 
raient seulement un point de départ au delà du glacier de 
Humboldt, je ne doutais pas de l'heureux dénoùment de 
notre campagne d'été. 

En arrivant à la Pointe, nous trouvâmes la glace rabo- 
teuse et peu solide; la marée de la nuit avait ouvert une 
large crevasse droit devant le cap ; depuis quelques heures 
elle se recouvrait d'une couche mince et les chiens hési- 
tèrent un instant à y mettre les pieds, mais encouragés 
par le fouet de Jensen, ils s'élancèrent en avant. La glace se 
rompit sous leur poids et, poussés par l'instinct de la conser- 
vation, ils s'éparpillèrent à droite et à gauche; mais, en dépit 
de leurs efforts, ils enfoncèrent pêle-mêle dans la mer avec 
le traîneau. J'étais assis sur l'arrière et j'eus le temps de 
me rouler en dehors, mais Jensen ne fut pas si heureux, et 
chiens, traîneaux, conducteur, pataugèrent ensemble dans 
un fouillis confus parmi les glaces brisées. Kalutunah ac- 
courut à la rescousse et nous parvînmes à les retirer tous 
de ce bain froid, mais Jensen était tout à fait trempé et 
avait les bottes pleines d'eau. Nous n'étions qu'à huit kilo- 
mètres du navire, et je pensai qu'il valait mieux y retourner 
avec toute la célérité possible que de construire une hutte 
de neige pour abriter mon malheureux conducteur contre 
la bise glaciale qui commençait à souffler. — Nos peaux 
de buffle étaient plus qu'humides et ne pourraient sécher 
avant la fin du voyage ; de plus, par un froid pareil, il n'eût 



286 LÀ MER LIBRE. 

pas été prudent de laisser immobiles nos ciiiens dégouttants 
d'eau. Le fouet ne fut pas épargné et nous revînmes à bord 
sans accident fâcheux pour Jensen ou pour l'attelage. Au 
bout d'une heure tout était réparé, et plus circonspects 
cette fois , nous doublâmes heureusement le promontoire. 

La glace était assez unie le long de la côte et nos traî- 
neaux peu chargés allaient d'un bon pas. La neige , forte- 
ment pressée par les vents, s'était amoncelée entre les 
hummocks ; elle en remplissait les interstices, et la surface, 
quoique un peu onduleuse et inégale, était aussi ferme qu'une 
route de notre pays. La nuit s'avançait (nous n'avions pas 
encore la longue journée d'été) et nous fîmes halte sous le 
capHatherton pour organiser notre premier campement: — 
un vrai bivac arctique. — Attacher les chiens et creuser une 
tranchée dans un banc de neige sont choses faciles et qui ne 
prennent guère de temps. Jensen s'occupa du logis pendant 
que Kalutunah faisait souper l'attelage, et quand tout fut 
prêt, nous nous glissâmes dans notre bouge pour essayer 
d'y dormir; mais le souvenir de nos cadres confortables 
était encore trop récent, et Kalutunah seul ronfla toute la 
nuit d'une façon formidable. A l'extérieur, le thermomètre 
marquait 42° G. au-dessous de zéro. 

Je ne fus pas fâché de me remettre en route le lende- 
main, pour me réchauff'er par la marche. La glace étant 
tout aussi favorable au delà du cap Hatherlon , nous ne 
mîmes pas trop de temps à atteindre le promontoire nord de 
Fog Inlet. En approchant de la pointe, j'aperçus un cairn 
perché sur un rocher élevé, et ne me rappelant pas que cet 
amoncellement fût l'œuvre de quelque bande appartenant 
à l'expédition Kane, j'arrêtai le traîneau et me rendis sur 
la terre ferme pour l'étudier de plus près. Je trouvai à 
sa base une fiole de verre contenant la note suivante : 

« Le steamer des États-Unis l'Arclic s'est arrêté ici, et 
nous avons examiné soigneusement les lieux pour chercher 
les traces du docteur Kane et de ses compagnons sans trou- 



CHAPITRE XXIII. 287 

ver autre chose qu'une bouteille, un morceau de papier à 
cartouche sur lequel était écrit : 0. K., août 1853, quelques 
allumettes et une balle de carabine. Nous repartons pour 
continuer nos recherches au cap Hatherton. 

« H. J. Hartstène. 
« Lieutenant comd* l'expédition arctique. » 

Huit heures après midi, 16 août 1855. 

P. S. « Si le navire Release trouve ceci, qu'il comprenne 
bien que nous continuons nos recherches et que nous nous 
dirigeons vers le cap Hatherton. 

« H. J. H. - 

Je fus heureux de cette découverte qui me rappelait la 
sollicitude de notre gouvernement, et cette vaillante tenta- 
tive pour arracher un très-malheureux équipage aux étrein- 
tes des glaces polaires. Il est fâcheux que l'auteur de ce té- 
moignage de courageuses recherches n'ait pas touché un 
peu plus tôt le cap Hatherton; il nous eùt-épargné beaucoup 
des pénibles efforts qui signalèrent notre retour. Cette lo-^ 
calité portera désormais le nom de Cairn- Pointe. 

Grimpant sur une hauteur, je pus voir la mer sur un 
rayon de plusieurs kilomètres : le coup d'œil n'était pas 
encourageant. Partout, excepté le long de la côte vers le 
cap Hatherton, la glace, très-raboteuse, pressée contre le 
rivage en masses énormes et amoncelée en sillons relevés, 
n'offrait aux traîneaux qu'un parcours des plus pénibles. 

L'aspect des glaces me décida tout de suite. Si je devais 
traverser le détroit, Cairn-Pointe serait mon lieu de départ, 
et si, au contraire, il me fallait suivre la côte du Groenland, 
je pouvais y établir un dépôt de vivres. Je pris donc sur 
les traîneaux toutes les provisions au delà de celles qui nous 
étaient nécessaires pour six jours encore et, ayant trouvé 
dans un rocher une ouverture commode , je les y déposai 



288 LA MER LIBRE. 

et les recouvris de grosses pierres pour les défendre des 
ours. Il nous fallait maintenant suivre la côte pour nous 
assurer encore mieux de l'état des glaces du détroit; mais 
la journée était presque finie : on s'occupa des chiens, nous 
nous creusâmes un repaire dans le banc de neige et nous 
passâmes la nuit à la façon des voyageurs polaires , mode 
qui , je dois le dire, n'est pas des plus confortables. Nous 
pûmes cependant dormir sans être gelés ; — nous ne pou- 
vions prétendre à davantage. 

Nos traîneaux étaient beaucoup plus légers le lende- 
main, mais la route fut autrement pénible que les jours 
précédents ; il n'était pas question de nous faire voiturer, 
les chiens avaient déjà assez de mal à traverser les hum- 
mocks sans autre charge que les peaux de bison pour la 
nuit et nos quelques provisions. Neuf heures se passèrent 
à franchir une trentaine de kilomètres, et nous fûmes 
bien aises de profiter d'un banc de neige quelconque pour 
nous y pratiquer un abri. 

Naturellement enclin aux innovations, je m'étais occupé, 
pendant que nous roulions par les glaces et les neiges, 
d'imaginer une hutte plus confortable que la caverne pri- 
mitive du nomade Kalutunah, 

Le banc de neige que je choisis avait une paroi carrée 
d'environ cinq pieds de haut; grimpés sur le sommet, 
nous creusâmes un trou de six pieds de long, quatre et 
demi de large et quatre de profondeur, en laissant entre 
notre excavation et la paroi extérieure du monticule un 
mur de deux pieds de diamètre. Sur l'ouverture, je plaçai 
un des traîneaux recouvert du tablier de toile dont on se 
servait pour renfermer les bagages, et on entassa trois 
pieds de neige au-dessus. Par une fissure pratiquée dans 
l'épaisseur de la muraille, nous insérâmes notre literie de 
peaux de bison, celles de nos provisions qui n'étaient pas 
placées dans les boîtes de fer et toutes autres où nos chiens 
auraient pu mettre la dent ''car ils dévorent n'importe quoi, 



CHAPITRE XXIII. 289 

leur harnais compris); on y poussa ensuite les quartiers 
de neige durcie, puis nous nous fourrâmes nous-mêmes 
dans notre repaire ; on força les blocs de neige dans l'ou- 
verture : nous étions logés pour la nuit. 

N'ayant à faire qu'un voyage de courte durée, je m'é- 
tais permis de prendre une assez bonne provision d'alcool, 
comme le meilleur combustible qu'on puisse employer 
dans l'atmosphère confinée d'une hutte de neige. Une 
flamme bleue et livide se refléta bientôt sur nos visages, 
notre bouilloire de fer battu fut remplie de neige et com- 
mença à chanter sa chanson joyeuse, mais l'eau fut bien 
longue à bouillir : avec une petite lampe et par un froid 
pareil ce n'est pas chose facile; quelques tasses de thé 
brûlant nous restaurèrent enfin, puis les feuilles furent 
jetées dans un coin, on remit de la neige dans la bouil- 
loire et du bœuf et des pommes de terre conservées nous 
firent un plat excellent; quand nous l'eûmes dépéché, cha- 
cun alluma sa pipe et se roula dans sa peau de bison 
pour passer de son mieux le reste de la nuit. 

Mon invention ne parut pas d'abord aussi satisfaisante 
que je l'avais espéré. La hutte, il est vrai, était plus com- 
mode et nous pouvions nous y mouvoir sans faire tomber 
la neige sur nos tètes ; mais nous avions beaucoup plus 
froid que dans les cavernes construites par Kalutunah, où 
la chaleur émanée de nos corps et la lampe qui cuisait le 
souper élevaient la température à zéro environ. Mais notre 
bouge sous le traîneau ne put être chauffé au delà de 
— 30" ; aucun effort ne réussit à faire monter le thermomè- 
tre plus haut. 

En dépit de tout, je m'en tenais à ma théorie, et très-in- 
justement je rejetai le blâme sur Jensen, et prétendant 
qu'il n'avait pas assez soigné la construction de la hutte, 
je l'envoyai entasser plus de neige sur le sommet; ceci ne 
nous valut qu'un nouveau désagrément : le peu de chaleur 
que nous avions pu amasser disparut par la « porte » ou- 

19 



290 LA MER LIBRE. 

verte maintenant; et nous eûmes beau la fermer aussi 
hermétiquement que possible après le retour du Danois, 
de toute la nuit la température, tombée à — 38' G., ne re- 
monta pas au-dessus de — 35* G. Kalutunah lui-même 
fut dérangé de son sommeil et pendant qu'il se frottait 
les yeux et frappait des pieds pour les empêcher de se 
geler, il faisait une grimace qui en disait plus que des pa- 
roles sur son peu d'estime pour les talents du nelegaksoak 
à construire les huttes de neige. 

Au matin, la cause de tout cela nous fut expliquée, la 
faute n'en était pas à moi, et depuis lors, je m'en suis tenu 
à mon système que Kalutunah lui-même a reconnu le 
meilleur. J'appelai l'attention de Jensen sur le thermomè- 
tre suspendu au mur de neige : le sommet du filet délicat 
d'alcool marquait — 36". 

Je me glissai en dehors de la hutte pour essayer du so- 
leil, en m'écriant : « Jensen, je vous donne la plus belle 
peau de buffalo du navire si l'air extérieur est aussi froid 
que cette tanière que vous nous avez laissée criblée de 
trous ! » Jamais œil humain ne vit matinée plus pure et plus 
resplendissante. Ce monde de blancheur étincelait au soleil ; 
la plaine glacée , les hummocks , les icebergs et les hautes 
montagnes éblouissaient le regard : pas un souffle n'agitait 
l'air. Jensen se rendit sans autre contestation : — « Eh 
bien ! dit-il, nous tâcherons de mieux faire une autre fois ! » 

J'allai chercher le thermomètre et le plaçai à l'ombre 
d'un iceberg. Je m'attendais à le voir s'élever ; mais non, la 
petite colonne rouge descendit, descendit presque jusqu'à 
la cuvette et ne s'arrêta qu'à — 58* de l'échelle centigrade. 

Je ne me rappelle que deux exemples de température 
semblable ; l'une notée par Niverofï à Yakoutsk en Sibérie 
à — 72° Fahrenheit. Je ne sache cependant pas qu'aucun 
voyageur ait constaté en plaine un froid aussi exception- 
nel. Je dois noter qu'au Port Foulke, pendant mon absence, 
le thermomètre ne descendit pas au-dessous de — 28° G. 



CHAPITRE XXIII. 291 

Une circonstance me frappa extrêmement : cette grande 
dépression du tliermomètre n'était pas perceptible aux sens ; 
si nous n'en avions eu la preuve sous les yeux, nous n'eus- 
sions pas eu la moindre pensée que par ce soleil splendide 
il faisait un des froids les plus extraordinaires qu'on ait pu 
mesurer , et qui ne nous épargnait que grâce au calme pro- 
fond dont nous étions favorisés. Par une pareille tempéra- 
ture, le moindre vent serait dangereux, surtout s'il soufflait 
en face. Il est encore fort étrange que, tout en transmettant 
si peu de chaleur aux couches atmosphériques qu'ils traver- 
saient, les rayons du soleil fussent encore assez puissants 
pour déterminer des ampoules sur la peau, de sorte que 
les deux conditions les plus opposées du calorique, la po- 
sitive et la négative, agissaient à la fois sur nos pauvres 
visages. 

L'influence de ces basses températures sur la neige n'est 
pas moins curieuse à étudier; elle en devient aussi dure 
que du sable et le frottement du traîneau s'accroît nota- 
blement. Wrangel avait déjà remarqué cette circonstance 
que les Esquimaux connaissent aussi : le traîneau glissant 
avec plus de facilité quand la neige est légèrement mouil- 
lée, ils font fondre un peu de neige dans leur bouche, la 
versent dans la main et en humectent l'ivoire poli des 
patins de leur véhicule : une mince couche de glace se 
forme aussitôt à rencontre des cristaux durcis. Kalutunah 
s'arrêtait souvent pour cette opération, et l'ayant essayée 
sur mon traîneau, je trouvai une différence très-percepti- 
ble dans le tirage. 

Il serait fastidieux de donner jour par jour les détails 
de cette excursion. Je la prolongeai jusqu'à ce que j'eusse 
bien la conviction que la route vers le nord était imprati- 
cable par les côtes groënlandaises. Les glaces de cette année 
différaient fort de celles de 1853 à 1854, A cette époque 
elles étaient unies et on ne rencontrait les hummocks qu'à 
vingt-cinq ou trente kilomètres du rivage. Maintenant cette 



292 LA MER LIBRE. 

ceinture plane n'existait 'plus. L'hiver survenant pendant 
(jue la glace s'amoncelait contre les terres, la pression 
avait dû être terrible : de vastf^s masses avaient été em- 
pilées les unes sur les autres : la mer tout entière n'était 
qu'un immense chaos de fragments de glace soulevés à 
une hauteur énorme et soudés par la gelée dans cette po- 
sition. C'étaient les montagnes Rocheuses sur une échelle 
réduite; pics,rescarpements, terrasses, éperons séparés par 
de profondes vallées, dans lesquelles nous descendions par 
des déclivités raboteuses et dont nous remontions pénible- 
ment le versant opposé pour franchir les hautes crêtes et 
répéter les mêmes efforts. La marche était d'une extrême 
difficulté : sans cesse il nous fallait grimper sur des masses 
glacées de toute forme et de toute grandeur. 

Kalutunah ne pouvait comprendre notre but : il n'avait 
jamais entendu parler d'un voyage dans ces régions loin- 
taines, sinon pour chasser dés ours, et encore dans des 
circonstances exceptionnelles; mais comme nous traver- 
sions piste après piste sans nous occuper de la chasse, il 
devint de plus en plus anxieux. Il aurait bien voulu courir 
le gibier, et voir l'effet de nos carabines; mais aucune 
empreinte ne paraissait très-fraîche , et je n'avais pas de 
temps à perdre ; pourtant, nous arrivâmes à une passée qui 
évidemment ne remontait pas à une heure , et à laquelle 
nous eussions pu nous attacher avec succès, car les traces 
indiquaient une mère et un tout petit ourson. Kalutunah 
arrêta son traîneau et implora avec ardeur l'ordre de lan- 
cer le gibier. Il donnait pour raison le plaisir d'abord, en- 
suite la fourrure, qui ferait un si bel habit au nalegaksoak ; 
et puis sa femme et ses marmots n'avaient pas mangé 
d'ours depuis si longtemps! sans parler de ses chiens sur- 
tout : « Voyez comme ils en ont envie ! » disait-il en mon- 
trant son attelage fatigué qui ne semblait guère se soucier 
de l'éloquence avec laquelle on plaidait sa cause ; les pau- 
vres animaux s'étaient tous couchés sur la neige aussitôt 



I 



CHAPITRE XXIII. 295 

qu'on avait fait halte. Quatre jours de tirage parmi les 
hummocks et les glaces ne leur permettraient pas d'ap- 
précier beaucoup les charmes d'une chasse aux ours. 

En dépit de toutes les difficultés, trois nouvelles étapes 
nous amenèrent en vue du grand glacier de Humboldt; 
mais la glace devenait pire encore, les icebergs se multi- 
pliaient , mes chiens se harassaient inutilement. J'eusse 
bien voulu continuer le voyage , mais ces parages avaient 
été explorés par l'expédition Kane, et je savais déjà qu'il me 
serait impossible de lancer un bateau dans cette direction. 
Il me restait à voir si je pourrais traverser le détroit pour 
atteindre à la terre de Grinnell; c'était désormais mon seul 
espoir. 

Du haut d'un iceberg, on apercevait le glacier comme une 
longue ligne d'un blanc bleuâtre : le cap Agassiz , dernier 
point connu de la côte groënlandaise, le circonscrivait à 
droite, tandis que sur la gauche il se perdait dans le loin- 
tain; il me paraissait reculer vers l'est beaucoup plus que 
le docteur Kane ne le marque dans sa relation, et quoique 
la chose ne soit guère importante au point de vue prati- 
que, cette circonstance, jointe à d'autres observations que 
j'aurai à enregistrer plus tard, m'a porté à m'écarter un 
peu dans le tracé de la petite carte qui accompagne ce vo- 
lume, du tracé adopté dans celle du docteur Kane*. 

1. « .... Le grand glacier de Humboldt m'a laissé des souvenirs très-dis- 
tincts. La première fois que je l'aperçus, le jour était admirablement clair, 
et j'ai rapporté nombre de croquis fidèles esquissés en vue de ses magnifi- 
ques parois.... Je n'essayerai pas d'en faire une description pompeuse. Mes 
hommes enthousiasmés lui cherchaient des termes de comparaison dans le 
Niagara et dans l'immense Océan. Mes notes parlent simplement d'une 
longue ligne d'escarpements de cristal se 'perdant dans le lointain bleui, et 
présentant au soleil une éblouissante escarpe. Mais ce rempart de glace 
solide domine de plus de cent mètres le niveau de la mer où sa base plonge 
à d'insondables profondeurs, et décrit, entre le cap Agassiz et le cap Forbes, 
un arc ininterrompu de près de soixante milles géographiques de dévelop- 
pement. (El. Kane, Arctic explorations, vol. 1, p. 225.) 

« Les explorations personnelles du docteur Kane se terminent à ce grand 
glacier, et jusque-là les positions qu'il donne aux rivages orientaux du 



296 LA MER LIBRE. 

La côte que je venais de longer m'offrait une succession 
de localités gravées dans mon souvenir. Ses hautes roches 
de grès m'étaient aussi familières que les rangées des 
grands entrepôts et des magasins de Broadway. J'avais si 
fréquemment parcouru les environs de Port Rensselaer 
que je reconnaissais chaque pointe , chaque gorge, chaque 
ravine comme si je les avais vues la veille. Mais quand je 
descendis dans le port lui-même, combien je trouvai tout 
changé! Au lieu de la vaste plaine de glace unie sur la- 
quelle j'avais si souvent erré, je ne voyais qu'un désert 
de hummocks uniformes ; à l'endroit même du mouillage 
de VAdvnnce^ la glace était entassée aussi haut que des mâts 
de navire. Fern Rock avait à peu près disparu sous la ter- 
rible avalanche écroulée dans le port du haut de ses fa- 
laises septentrionales, et la partie de l'île Butler où nous 
avions jadis installé nos magasins était presque ensevelie 
sous les décombres des glaces. Il ne restait d'autre vestige 
du bâtiment qu'un petit morceau de bordage que je ramas- 
sai près de l'emplacement de notre ancien observatoire. Le 
sort de VAdvance est encore dans le domaine des conjec- 
tures. Je suppose qu'à la première débâcle, peut-être 
dans l'année qui suivit notre départ, peut-être l'été d'après 
il aura été entraîné vers la mer, brisé par les glaces et 
coulé à fond. J'ai interrogé les Esquimaux ; mais avec les 
meilleures intentions du monde il leur est extrêmement 
difficile de raconter une histoire sans l'émailler de contra- 
dictions; je n'ai pas confiance, même en Kalutunah, pour 
les récits où une ombre de fantaisie peut réussir à se glis- 
ser. Mon nalegak a bien visité le bâtiment , mais une fois 
c'était en telle année, le lendemain en telle autre. Lui et 
plusieurs indigènes en ont retiré beaucoup de bois. Un Es- 
quimau a vu le navire dériver avec les glaces vers les 

détroit de Smith doivent être assez correctes. A partir du cap Agassiz la ligne 
de côtes explorée par Morton, n'ayant été relevée qu'au moyen d'une simple 
estime de route, ne peut présenter le même degré d'exactitude. » (Trad.) 



CHAPITRE XXIII. 297 

« eaux du nord » et se perdre ensuite à l'entrée du Wols- 
tenholme ; il y a de cela quatre étés. Un autre se porte ga- 
rant du même fait, mais d'après lui il n'a eu lieu que 
l'avant-dernière année. Suivant un quatrième témoin, le 
feu a été rais au navire par inadvertance et il a complète- 
ment brûlé dans le port même. Ainsi chacun nous faisait sa 
version. Un naturel m'affirma très-positivement que le na- 
vire avait été entraîné hors de la baie sur un point de la 
côte où les glaces le retenaient encore l'hiver suivant; il 
put le visiter pendant une chasse à Tours. Kalutunah ne 
disait rien de précis, mais patronnait plutôt le récit de 
l'incendie. 

Tout ce qui m'entourait était lié à de vieux souvenirs de 
gaieté ou de tristesse. J'allai voir les tombes de Baker et de 
Pierre notre jovial cuisinier et je cherchai la pyramide dont 
le docteur parle comme de « notre point de repère et leur 
monument funèbre, » mais les matériaux en étaient dis- 
persés parmi les rocs et la grande croix peinte sur sa face 
méridionale n'était rappelée çà et là que par une pierre 
marquée d'une tache blanche. 

En retournant au Port Foulke , nous campâmes de nou- 
veau, à Cairn-Pointe, où je m'arrêtai longtemps pour regar- 
der la mer d'une position plus élevée que la première fois. 
Jensen eut la bonne chance de tuer un renne et nos chiens 
fatigués se restaurèrent un peu. Puis nous revînmes au 
schooner avec une vitesse prodigieuse : un terrible grain 
avait fondu sur nous et, par une température de — 48" G., 
nous piquait de ses aiguillons. La neige nous frappait avec 
une sauvage furie, mais les chiens, se sentant près du but, 
volaient sur les glaces et nos cinquante-quatre kilomètres 
furent franchis en trois heures et demie. 



^ 



CHAPITRE XXIV. 



Notre dépôt de Cairn-Pointe. — Kalutunah. — M. Knorr. — Plan du 
voyage. — Nos préparatifs. — Les femmes esquimaudes. — Mort 
et funérailles de Kablunet. — Le départ. 



Pendant la semaine suivante les traîneaux ne cessèrent 
d'aller et venir entre le schooner et Cairn-Pointe pour trans- 
porter à ce dernier endroit les provisions indispensables à 
notre campagne polaire. La température étant toujours fort 
basse, il n'eût pas été prudent de risquer de longues excur- 
sions pédestres. Mon expérience passée m'avait appris com- 
bien il est important au chef d'une expédition d'avoir l'œil 
sur ses gens. Un homme « pincé » en démoralise une 
douzaine et un pied gelé est aussi contagieux que la petite 
vérole. 

L'attelage de Kalutunah fut remis à M. Knorr, et ce fai- 
sant, je contentai mes deux individus, et je travaillai à 
mes propres intérêts. Le plaisir de me servir, de voyager 
avec moi, très-vif dans sa nouveauté, avait fini par s'user 
complètement chez le nalegak et il m'était facile de voir 
qu'il préférait demeurer avec sa femme et ses enfants que 
se jeter dans les aventures incertaines des champs dt glace; 
il avait maintenant satisfait sa curiosité, il savait que celui 



CHAPITRE XXIV. 299 

qu'il appelait le grand chef pouvait se tirer d'affaire sans 
lui. Je méritais désormais son respect, je ne m'étais pas 
laissé surprendre par la gelée , et j'avais tout supporté 
comme un vrai Esquimau. Il n'était pas difficile de voir 
que Kalutunah m'avait accompagné avec l'espoir secret de 
m'abriter sous son aile protectrice ; il avait pensé sans doute 
que s'il n'avait pas la joie de me voir geler, du moins il 
aurait celle de m'enseigner les us et coutumes des voyages 
en terre arctique.... et voilà qu'au lieu de devenir son 
humble disciple, je m'étais mis à lui donner des leçons! 
Aussi, quand à ce manque de convenance je joignis le 
tort de lui refuser une chasse à l'ours, son enthousiasme 
baissa très-rapidement, et plus il admirait le nalegaksoak, 
moins il désirait le suivre, maintenant surtout que le 
danger dépassait de beaucoup la récompense espérée. — 
Le gaillard était disposé à se prévaloir des avantages de sa 
nouvelle situation, et moi, de mon côt^, m'apercevant 
qu'il prenait au sérieux son rôle d'hôte et de pensionnaire 
des blancs, je le comblai de richesses et en fis le plus 
heureux Esquimau qu'on puisse voir. Ce chasseur adroit, 
énergique, vaillant, qui s'enorgueillisait du bon état de ses 
armes et de l'abondance qu'il faisait régner dans sa hutte, 
se trouvait pour la première fois de sa vie délivré du souci 
du lendemain; il n'est donc pas étonnant qu'il ait voulu 
jouir en plein de ces courtes journées de fête. — En liesse 
continuelle, il se sentait fier de lui-même, fier du nale- 
gaksoak qui le rendait si riche et lui faisait tant de loi- 
sirs, fier de la friperie civilisée dans laquelle il se carrait 
et qui lui donnait si triste mine. — Un sourire perpétuel 
s'épanouissait sur sa figure; je lui avais fait cadeau d'un 
miroir qu'il portait toujours avec lui , et qu'il consultait 
sans cesse, enchanté de se voir un bonnet, et surtout une 
chemise rouge qui pendillait sous son vieil habit. C'était 
un spectacle curieux. « Ne suis-je pas beau comme cela? » 
était une question qu'il adressait à un chacun. 



300 LA MER LIBRE. 

Mais l'ébaubissement que lui causait son costume ne fut 
pas de longue durée. Le charme de la nouveauté s'atténua 
au bout de peu de jours, par la découverte qu'il fit sans 
doute qu'en nourrissant sa vanité il mortifiait aussi sa 
chair. Il nous arriva un jour revêtu de ses vieilles four- 
rures. « Mais où est ta chemise rouge, et ton bonnet et ton 
habit? » — « Je suis tombé dans l'eau et ma femme les fait 
sécher. » Nous sûmes plus tard que, changeant sa défro- 
que contre ses chaudes peaux de renard, il avait caché ses 
ajustements dans une crevasse des rochers. 

L'attelage de Kalutunah ne pouvait être donné qu'à 
M. Knorr. A l'exception de Jensen et de Hans, lui seul de 
tous nos gens savait manier le fouet. Avec une louable 
prévoyance, mon secrétaire s'exerçait depuis le commen- 
cement de l'hiver, pensant" bien que ses chances de me 
suivre dans mon voyage s'accroîtraient en raison de son 
habilité à conduire les chiens : au point de vue de la hié- 
rarchie, cette besogne eût dû être réservée à un matelot, 
mais la carrière fut ouverte à tous et notre jeune gentle- 
man, trouvant que sa dignité officielle barrait le chemin à 
son ambition, n'hésita pas longtemps et se mit à l'œuvre 
avec un entrain dont je lui sus gré. 

On le sait, conduire un traîneau n'est pas chose facile et 
de tout l'équipage Knorr seul réussit à souhait. Même 
parmi les Danois résidant depuis longues années dans le 
Groenland méridional, il est rare de trouver un homme 
entendu en ces matières. Cari et Christian, qui venaient 
d'Upernavik, lançaient la mèche du fouet dans leurs propres 
jambes ou au visage de ceux qui avaient l'imprudence de 
s'asseoir sur le traîneau, et n'atteignaient un chien que 
par le plus grand des hasards. 

Je n'hésitais plus maintenant : depuis que j'étais monté 
sur la falaise de Cairn-Pointe, je savais, à n'en plus douter, 
qu'il me fallait partir de ce promontoire pour traverser le 
détroit, puisqu'il était impossible de remonter plus haut 



CHAPITRE XXIV. 301 

les côtes du Groenland. Mac Cormick, chargé des prépara- 
tifs, les activa avec son énergie habituelle et nous nous se- 
rions mis en route dès la fin de mai, si je n'avais dû atten- 
dre que la température s'élevât un peu. Notre colonie était 
une ruche pleine de bruit et d'agitation, et les Esquimaux 
ne formaient pas un des éléments les moins utiles de la 
petite communauté. Les deux vieilles dames qui présidaient 
aux affaires domestiques de la hutte de neige et de la cabane 
d'Étah, cousaient sans cesse pour nous, et furent proba- 
blement les premières femmes qui se soient enrichies « à 
tirer l'aiguiire et le fil. » 

Mais le malheur vint s'abattre dans la demeure de 
Tcheitchenguak. La bavarde, mais bonne et vaillante Kab- 
lunet tomba malade d'une pneunomie qui l'enleva en quatre 
jours. Tous mes remèdes, tous mes efforts furent inutiles 
et ce malheureux événement aurait détruit mon prestige de 
narkosak, si une aurore boréale ayant paru à cette époque, 
Jensen, en homme adroit « et des plus utiles >•, ajoute mon 
journal, n'en eût profité pour avertir les Esquimaux que 
ce phénomène entravait entièrement l'effet des médecines du 
chef blanc, et n'eût ainsi sauvé ma réputation compromise. 
Kablunet mourut à cinq heures ; à six, on la cousait dans 
une peau de phoque, et, avant qu'il fût refroidi, Hans em- 
portait le corps sur son traîneau jusqu'à une gorge voisine 
où il le déposa dans une anfractuosité du rocher et amon- 
cela au-dessus un tas de grosses pierres. Merkut, sa fem- 
me, montra seule quelques signes de douleur et de regret, 
mais plutôt, je suppose, dictés par l'usage que par une af- 
fection, réelle. Quand les autres furent partis, elle resta 
près de la tombe et tourna tout autour pendant une heure 
environ, murmurant à voix basse les louanges de la dé- 
funte, puis elle plaça sur les pierres le couteau, les aiguilles, 
le fils de nerfs de phoque dont sa mère se servait quel- 
ques jours auparavant : cela fait, les derniers rites de le 
séparation suprême étaient accomplis. 



302 LA MER LIBRE. 

Tcheitchenguak vint me voir peu après, il paraissait fort 
triste; il me dit que sa hutte était bien froide, qu'il n'avait 
plus personne pour entretenir sa lampe et me demanda de 
lui permettre de rester avec sa fille. Mon consentement ob- 
tenu, on ne s'occupa guère de celui de Hans et la maison de 
neige fut délaissée, et le foyer où ces braves gens se plai- 
saient à donner la rude hospitalité du sauvage fut dispersé. 
La cabane joyeuse était devenue une demeure de deuil et 
Tcheitchenguak la quittait pour traîner solitairement le 
peu de jours qu'il avait à vivre. Usé par sa longue lutte 
pour l'existence, il allait maintenant dépendre d'une géné- 
ration qui ne se soucierait guère d'un vieillard inutile. La 
compagne qui seule eût pu adoucir les chagrins de ses 
dernières années , était partie avant lui pour l'île lointaine 
où le grand esprit, Torngasoak le puissant, invite les âmes 
heureuses au festin éternel, sur les bords toujours verts du 
lac sans limites où on ne voit point de glaces, où les ténè- 
bres sont inconnues , où le soleil plane éternellement dans 
un ciel d'été et de bénédictions, — dans l'Upernak qui n'a 
point de fin. 

Le thermomètre s'étant un peu élevé, le départ fut 
annoncé pour la soirée du 3 avril. Le soleil descendait en- 
core au-dessous de l'horizon, mais la nuit crépusculaire 
permettait de marcher et de réserver le jour aux campe- 
ments. Si basse que soit la température, pourvu que l'air 
soit calme, l'exercice réchauffe toujours assez, et la chaleur 
est beaucoup plus nécessaire pour les haltes; en outre, la 
réverbération des glaces au grand soleil de midi est exces- 
sivement fatigante pour la vue et il est assez difficile de se 
préserver de « l'ophthalmie des neiges, » affection aussi 
douloureuse qu'incommode ; pour nous en garantir autant 
que possible, nous portions tous des besicles en verre bleu. 

Mes compagnons, officiers ou matelots, étaient au nombre 
de douze. Tout fut prêt à sept heures, et quand la petite 
bande s'assembla sur la glace auprès du schooner, le coup 




Uans enterrant sa belle-mère. 



CHAPITRE XXIV. 305 

d'œil était aussi pittoresque qu'animé. En avant, Jensen 
déroulait avec impatience sa longue mèche de fouet; huit 
chiens attelés à son traîneau, l'Espoir, avaient l'air aussi 
pressés que lui. Venait ensuite Knorr avec six chiens et 
la Persévérance au montant de laquelle flottait une pe- 
tite bannière bleue portant sa devise : « Toujours prêt. » 
Huit vigoureux gaillards se disposaient à tirer un troisième 
traîneau au moyen de cordes fixées à une sangle de toile 
qui entourait leurs épaules. — Auprès de ce véhicule se 
tenaient Mac Cormick et Dodge qui devaient le piloter au 
milieu des hummocks. On y avait installé un lifeboat en 
fer, de vingt-quatre pieds de long, avec lequel j'espérais 
me lancer dans la mer polaire. — Son mât était dressé et 
les voiles déployées; au-dessus d'elle s'agitait fièrement un 
pavillon qui avait déjà fait deux campagnes arctiques, au 
retour d'une autre dans les régions australes; on avait 
élevé les emblèmes maçonniques sur la tête du mât, et 
hissé notre flamme de signaux à l'arrière. Le soleil brillait 
sur le port, l'enthousiasme débordait , chacun se sentait 
prêt aux plus dures épreuves. 

Les applaudissements éclatèrent pendant que je descen- 
dais notre escalier de glace. A un signal donné , Radclifle , 
auquel je laissais le soin du navire, tira le canon. « En 
route ! » cria Mac Cormick ; les fouets claquèrent, les chiens 
sautèrent dans leurs colliers, les hommes tirèrent sur leurs 
câbles : nous étions partis. 

Je vais emprunter à mon « livre de marche » le récit 
des événements qui suivirent, espérant que le lecteur 
voudra bien encore nous accompagner dans notre long 
voyage à travers les solitudes glacées. 



CJ^ 



20 



CHAPITRE XXV. 



Le premier jour du voyage. — Abaissement de la température. — 
Découragement de nos hommes. — Notre maison de neige. — Le 
second jour. — Cairn-Poinfe. — La glace. — La tempête. — Em- 
barras des cuisiniers. — Une trombe de neige. — Violence de 
l'ouragan. — Notre hutte. 

4 avril. 

Enterrés dans un banc de neige, nous avons peu à nous 
louer de cette première journée. Le thermomètre, descendu 
à — 37" C, était à — 16» dans notre hutte, et continue à 
s'élever. Trois de mes compagnons se sont laissés saisir par 
le froid, et j'ai réussi à grand'peine à les empêcher d'être 
sérieusement atteints. — Tout alla assez bien pourtant, 
jusqu'à la pointe du Soleil-Levant {Sunrise) où la glace de- 
vint très-difficile; nous mîmes deux longues heures à la 
franchir avec notre bateau d'une dimension si embarras- 
sante. C'est probablement un avant-goût de notre traversée 
du détroit. Ce maudit endroit dépassé, nous nous arrêtâ- 
mes pour faire fondre un peu de neige; nos hommes étaient 
accablés de fatigue et très-altérés. Malheureusement une 
traîche brise s'éleva soudain et vint glacer de part en part 
nos corps tout trempés encore de la sueur que nous avait 
arrachée un aussi violent exercice. Le premier souffle du vent 



CHAPITRE XXV. 307 

éteignit l'enthousiasme de la bande et une révolution subite 
s'opéra dans les esprits : c'était comme du cidre suret rem- 
plaçant du Champagne pétillant. — Quelques-uns semblaient 
suivre leurs propres funérailles et, la mine allongée, pous- 
saient des : « Que faire , mon Dieu 1 » qui m'auraient assez 
amusé, si je n'y avais vu un sujet de sérieuse alarme. — Un 
autre, ne se sentant plus la force de se mouvoir, s'accrou- 
pit contre un amas de neige ; quand on le retrouva, il était 
tout décidé à se laisser mourir : une demi-heure de plus et 
son affaire était faite. Je m'approchai de lui pour l'encou- 
rager, il me dit froidement et avec un air de résignation 
qui eût fait honneur à un martyr : « Je gèle, vous voyez. » 
— Ses doigts et ses orteils étaient déjà aussi blancs qu'une 
chandelle de suif. — Sans perdre de temps, je les friction- 
nai avec vigueur pour y rappeler la circulation, et le re- 
mettant à deux matelots avec l'ordre de le faire marcher 
de force, je l'arrachai aux dangereuses conséquences de son 
manque d'énergie. — Je ne m'arrêtai pas à attendre quel- 
ques gouttes de cette eau tant désirée et je me dirigeai vers 
le premier banc de neige venu. J'y installai mes hommes 
à l'abri du vent, mais ce ne fut pas chose facile : deux ou 
trois individus paraissaient possédés de l'héroïque besoin 
d'en finir une bonne fois ; ils eussent mieux aimé se cou- 
cher pour toujours dans la neige, que de prendre la pelle 
et de nous aider à construire un abri. 

Tout cela n'est rien moins que réjouissant pour le dé- 
but, mais je ne puis dire que j'en sois fort surpris : je 
sais par expérience combien il est dangereux d'exposer 
des hommes au vent par une pareille température ; mais 
pouvais-je prévoir cette bise? En somme, j'espère qu'il 
n'en résultera rien de grave ; nos malades se sentent mieux 
à mesure qu'il fait plus chaud dans la hutte. Nous venons 
d'expédier notre grossier repas , j'ai allumé la lampe à 
alcool, la porte est soigneusement close, chacun se blottit 
sous ses fourrures ; les plus braves fument leur pipe et les 



308 LA MER LIBRE. 

autres grelottent comme si cet exercice devait les réchauf- 
fer. Le claquement de leurs dents n'est* pourtant pas une 
musique agréable. 

5 avril. 

Sous la neige, près du cap Hatherton. 

Notre dernière halte avait duré dix-huit heures. Je ne 
quittai pas notre abri avant que mes hommes fussent tout 
à fait dégelés et que l'air fût entièrement calme. Notre 
courte étape a été franchie sans broncher, mais avec une 
prudente lenteur : je ne veux pas fatiguer mes gens ni les 
exposer trop longtemps au froid. Le cœur leur revient peu 
à peu, et pas un ne conserve de traces de ses souffrances 
d'hier. La température s'élève : il fait assez chaud dans 
notre hutte; le thermomètre suspendu au patin du traîneau 
marque —là" G. 

6 avril. 

Nous sommes à Cairn-Pointe et confortablement logés. 
Chacun s'est acquitté de son devoir et la dépression morale 
qui a suivi le grain d'avant-hier est oubliée maintenant : 
l'entrain et la gaieté ont leur tour. Pa3 n'est besoin aujour- 
d'hui de talonner les gens, de leur prêcher d'exemple en 
maniant moi-même les pelles à neige. Les faibles de cœur 
ont profité de la leçon ; ils savent à présent que le travail 
est le meilleur auxiliaire des appels à l'assistance céleste : 
au lieu de passer deux heures à construire notre hutte, 
comme la première fois, nous avons accompli notre tâche 
en moitié moins de temps ; tous se hâtaient de faire leur 
ouvrage le plus vite possible. 

La route n'était pas trop mauvaise pour les deux pre- 
miers traîneaux ; celui qui porte l'embarcation nous a causé 
beaucoup de fatigues. Il glisse facilement sur les surfaces 
planes ; mais quelles peines n'avons-nous pas eues à tirer ce 
bateau d'une longueur si gênante par-dessus des amas de 



CHAPITRE XXV. 3C9 

neige hauts de quatre pieds ou des hummocks encore plus 
rudes à franchir, fussent-ils deux fois moins élevés! Pour 
lui faire traverser des bandes de glaces encore plus tour- 
mentées que les autres, il nous a fallu battre la voie 
d'avance. Je désirais atteindre Cairn-Pointe pour y camper, 
et j'ai dû laisser une partie de notre chargement au cap 
Hatherton, où Knorr et Jensen ont, au mois de mars, 
caché aussi un de leurs dépôts. — Il nous en coûtera une 
journée pour revenir prendre tout cela. 

La difficulté de traîner l'embarcation au milieu des hum- 
mocks, et le peu de bagages dont les hommes ou les chiens 
peuvent se charger par des glaces aussi disloquées, comme 
cette étape nous l'a prouvé, me démontrent l'impossibilité 
de tout charrier en un convoi sur la côte opposée ; aussi 
vais-je laisser la chaloupe à Cairn-Pointe jusqu'à ce que 
nous ayons frayé le chemin et qu'avec les deux attelages et 
le troisième traîneau tiré par mes gens, j'aie transporté 
nos provisions à la terre de Grinnell. Si la glace est favo- 
rable, je serai toujours à temps d'envoyer chercher le ba- 
teau; si, au contraire, je ne puis lui faire traverser le 
détroit de Smith, j'aurai du moins assez de vivres pour 
mes explorations en traîneau, que j'espère accomplir avant 
que le dégel de juin ou de juillet vienne mettre un terme 
à ce mode de voyage. 

La vue de la mer n'est pas des plus encourageantes. — 
Après avoir mis ma petite troupe en sûreté, j'ai escaladé 
une pointe élevée et je me suis donné la mélancolique sa- 
tisfaction de contempler un fort vilain spectacle. Excepté 
un espace de quelques kilomètres où l'eau encore libre, 
avant le dernier abaissement de la température, a dû sans 
doute se prendre subitement, je ne voyais pas une toise 
de surface plane et unie. Le détroit en entier paraît rempli 
de glaces massives qui , brisées par la débâcle de l'été et 
poussées en banquises mouvantes par le courant qui se 
dirige vers le sud, sont venues se heurter contre la côte 



310 LA MER LIBRE. 

du Groenland et se sont empilées en amoncellements con- 
fus. — J'ai appris à les connaître en 1854; — si elles ne 
sont pas meilleures, et je les crois pires encore, nous pou- 
vons nous attendre à de terribles luttes. 

7 afril. 

Vit-on jamais une température plus changeante que celle 
du détroit de Smith ? — Elle fait mon supplice et anéantit 
tous mes plans. Dans sa fécondité sans borne, la nature n'a 
jamais enfanté rien d'aussi capricieux. 

Hier au soir, l'air était parfaitement calme, mais voilà 
que cette nuit le vieux Borée s'est éveillé de son somme, et 
le père des vents a soufflé comme s'il ne l'eût fait de sa vie 
et qu'il voulût prouver au monde quelle était la force de 
ses poumons. A peine pouvions-nous mettre le nez dehors, 
il nous a fallu rester tout le jour couchés pêle-mêle dans 
notre lugubre prison de neige. — Je ne sais comment nous 
aurions dîné si je n'étais moi-même sorti pour préparer le 
repas et montré à ces pauvres novices à entretenir leur 
lampe-fourneau : nous ne pouvons employer d'autre com- 
bustible que le saindoux, et la fumée en est si intolérable 
qu'il nous faut cuisiner en plein air. Je crois vraiment que 
rien n'abêtit l'homme plus vite que le froid : nos marmitons 
n'ont pas eu l'idée de se construire un mur de neige, et il 
m'a fallu leur enseigner la proportion exacte à établir entre 
la panne et le fil de caret qui nous tient lieu de mèches, 
pour que la flamme ne fût pas noyée dans la graisse ou 
éteinte par le vent. Nous avons mis plus de deux heures 
à faire le café, et nous sommes rentrés tout blancs de 
neige ; elle fond peu à peu, et nos fourrures restent empré- 
gnées d'humidité, car nous ne pouvons changer d'habits 
avant de nous glisser entre nos draps de peaux de bison. 



CHAPITRE XXV. 311 



8 avril. 

Notre situation ne peut s'aggraver. La tempête continue 
à rugir et nous tient captifs dans notre geôle. Autant vau- 
drait jeter mes] hommes dans une fournaise ardente que 
les exposer à l'air du dehors par un temps pareil. Hier 
soir, il faisait un peu moins froid, il neigeait et nous com- 
mencions à espérer, mais le vent s'est remis à souffler de 
plus belle : les trombes de neige voilent la face du soleil et 
cachent la côte et les montagnes; de loin en loin apparaît 
le fantôme d'un iceberg. J'ai bien, par deux fois, essayé de 
braver la rafale, — j'aurais voulu aller chercher nos dépôts 
du cap Hatherton, — et je faisais déjà détruire notre hutte 
pour prendre le traîneau , mais dix minutes en plein air 
ont suffi pour me convaincre que la moitié de ma bande 
gèlerait tout de bon si j'avais l'imprudence de la lancer 
dans la tempête : le troupeau est rentré au bercail et je 
suis retourné surveiller le feu de la cuisine. 

Mes pauvres chiens sont presque ensevelis sous la neige; 
ils sont tous pressés les uns contre les autres, et à mesure 
qu'elle s'amasse au-dessus d'eux, ils soulèvent un peu plus 
la tête; je viens de les aller voir, je craignais que quel- 
qu'une de ces bêtes ne fût morte de froid ou n'eût repris 
le chemin du navire; elles sont bien toutes dans le tas, j'ai 
compté quatorze nez. 

La température de la hutte s'est élevée presque au point 
de congélation, et quelque étrange que cela paraisse, je 
puis écrire aussi rapidement que dans ma chaude cabine. 
Que faire autre chose? J'ai emporté deux petits livres en 
prévision de ces heures de captivité, et je me distrais à ma 
manière, tandis que mes camarades jouent aux cartes et pa- 
rient, du pain d'épice, des huîtres ou des bouteilles de 
rhum à consommer à Boston. Je veux tuer le temps et ne 



312 LA MER LIBRE. 

puis dormir; mettons-nous donc à décrire notre demeure 
actuelle. 

C'est un fossé de dix- huit pieds de long, huit de large 
et quatorze de profondeur; sur le sommet dudit fossé, les 
rames de la chaloupe soutiennent le traîneau recouvert de 
la voile sur laquelle nous avons entassé force neige ; au 
bout de ce réduit est percée l'ouverture que nous fran- 
chissons à quatre pattes et qui est ensuite hermétiquement 
fermée avec des blocs de neige; une large bâche en caout- 
chouc s'étend sur le plancher; puis viennent deux grands 
tapis superposés, en peaux de bison, équarries et cou- 
sues, entre lesquelles chacun s'insinue de son mieux à 
l'heure du sommeil et essaye de se contenter de la part 
très-restreinte qui lui est assignée. La place d'honneur est 
à l'extrémité opposée à la "porte, mais à l'exception de celle 
qui touche l'entrée, elle est certes la moins désirable, car 
de façon ou d'autre les douze dormeurs s'arrangent de 
manière à tirer à eux c les couvertures » et me laissent 
contre le mur de neige avec mes seuls habits de voyage : 
du reste, nous n'avons pas grand'peine à nous déshabiller 
en nous mettant au lit; on quitte seulement ses bottes et 
ses bas pour les placer sous sa tête en guise de traversin 
et on introduit ses jambes dans « la chaussure de nuit » en 
peau de renne.— Que puis-je dire de plus? Il me reste un 
vague souvenir d'avoir autrefois dormi plus à l'aise que 
pendant ces quatre derniers jours et reposé sur quelque 
chose de moins dur à la chair frissonnante que cette 
couche de neige qui tient le milieu entre la planche de pin 
et le gril de saint Laurent et vous fait éprouver des sen- 
sations indescriptibles. N'importe, notre troupe ne se laisse 
pas aller à la tristesse; chacun travaille ou s'amuse à son 
choix. Harris, ambitieux et énergique gaillard, coud une 
pièce à son pantalon de peau de phoque , pour se garan- 
tir de la bise. Miller , un autre de mes bons matelots, re- 
ferme soigneusement une fente de sa botte groënlandaise; 



CHAPITRE XXV. 313 

Cari, de sa belle voix de ténor, vient d'achever une chanson 
nautique et s'éclaircit la gorge pour le Hardi soldat, cette 
Marseillaise du Danemark. Les jeux de cartes sont en ré- 
quisition et, somme toute, nous formons une assez joyeuse 
bande : — de vrais Gypsies en voyage. Nous menons une vie 
toute nouvelle, et plus tard, en tournant les feuillets de ce 
cahier, je sourirai du contraste entre les événements d'au- 
jourd'hui et la stupide routine de l'existence ordinaire. Il 
me semblera alors que tout ceci n'était qu'un rêve, tant 
je le trouverai singulier, et cependant l'esprit et le corps 
humain s'accoutument si vite aux diverses circonstances, 
que, quels que soient les incidents qui se produisent, ils 
nous paraissent toujours naturels et ne nous étonnent plus. 
Puis, quand nous nous remémorons le passé, nous sommes 
étonnés d'avoir subi toutes ces transformations successives 
et de pouvoir à peine reconnaître nos habits de caméléon. 
Si j'ai encore la chance de me retrouver un jour, dans ma 
cité natale, assis devant une table d'un restaurant en renom, 
je me rappellerai sans doute avec dédain le bœuf et les 
pommes de terre séchées qui avec le café et le pain font 
le menu de nos dîners actuels ; mais jamais moka distillé 
dans un percolateur français ne m'a paru aussi bon que 
celui que ce matin on me passait tout bouillant dans son 
pot de fer, et les plus fins spécimens des trésors périgour- 
dins ne m'ont jamais paru plus savoureux que les frag- 
ments de biscuit de mer que j'avalais avec ce café. En 
effet, tout n'est-il pas relatif dans le plaisir? Il n'a rien 
d'absolu. 

Le bonheur, a dit sagement Paley, « est un réseau nerveux 
tapissant les régions précordiales.» Eh bien! rien ne trou- 
ble chez moi l'harmonie des « régions précordiales » et je 
n'éprouve en ce moment d'autre sensation désagréable que 
celle de ce crayon qui me gèle les doigts. Pourquoi donc 
me trouverais-je moins heureux que dans n'importe quelle, 
circonstance de ma vie Je n'ai pas, il est vrai, les moyens 



314 LA MER LIBRE. 

d'exécuter mes plans comme je l'aurais voulu, et je suis 
assiégé de difficultés et d'embarras. Mais nous oublions vo- 
lontiers le présent dans la poursuite de l'avenir, dans les 
joies que nous espérons trouver au delà des luttes et des 
fatigues prochaines. Et il est bon qu'il en soit ainsi, car ce 
qui nous coûte le plus de temps à conquérir, souvent ne 
vaut pas la peine d'être conservé. « Tout est vanité 1 » prê- 
chait l'Ecclésiaste, et que dit le poète? 

« Le plaisir est semblable au pavot qui s'effeuille 
Sous le souffle ou le doigt de l'enfant qui le cueille. » 




CHAPITRE XXVI. 



La tempête continue. — A l'œuvre. — Parmi les hummocks. — Dif- 
ficultés de la marche. — Les neiges. — La glace du détroit de 
Smith. — Formation des hummocks. — Les vieux champs de 
glace. — Leur mode de croissance. — Épaisseur de la glace. 



Je n'imposerai pas au lecteur l'ennui de me suivre pas 
à pas pendant les trois semaines suivantes. Un journal est 
nécessairement encombré de détails personnels et de répé- 
titions interminables ; en outre , il est de la nature même 
de certaines choses de n'offrir que peu d'intérêt à celui qui 
ne les a pas vécues. — Il me suffira de dire que la tempête 
continua à faire rage et n'épuisa enfin sa violence qu'après 
avoir soufflé pendant dix jours. Mais elle ne put nous tenir 
tout ce temps renfermés, et dès le 9 avril nous nous met- 
tions à l'œuvre. 

Après avoir été chercher nos provisions au cap Hather- 
ton, nous nous dirigeâmes vers la terre de Grinnell, avec 
des traîneaux faiblement chargés dont les chiens tiraient 
les deux plus petits. Le vent venant du nord nous prenait 
en écharpe , presque en arrière et ne nous incommodait 
pas beaucoup ; mais des embarras d'une autre sorte nous 
avertissaient de la difficulté de la tâche que nous avions 



316 LA MER LIBRE. 

entreprise. A force de serpenter à droite ou à gauche, de 
revenir sur nos pas lorsqu'il était impossible d'avancer, 
nous réussîmes à franchir les quelques premiers kilo- 
mètres sans trop de peine, mais bientôt la route s'enche- 
vêtra au delà de toute description. Le détroit tout entier 
n'était qu'un vaste chaos de rochers de glace, accumulés 
les uns sur les autres en énormes monceaux aux faîtes 
aigus et aux pentes raboteuses; ils laissaient à peine entre 
eux quelques pouces carrés de surface plane : il nous fal- 
lait cheminer dans ces lacis presque inextricables; il nous 
fallait souvent escalader des barrières de dix pieds de 
hauteur relative, de cent pieds au-dessus du niveau de la 
mer. 

Les intervalles de ces prodigieux monceaux sont remplis 
jusqu'à une certaine profondeur de neiges poussées par 
les vents. Qu'on s'imagine nos traîneaux cahotant à travers 
les enchevêtrements confus de ces glaces déchirées, les 
hommes et les chiens poussant ou tirant leurs fardeaux, 
comme les soldats de Napoléon leur artillerie dans les 
passes abruptes des Alpes. Nous nous hissons pénible- 
ment au sommet des rampes élevées qui nous barrent la 
route; à la descente, le traîneau est précipité sur les pa- 
rois anguleuses, quelquefois chaviré, souvent brisé. — 
Après avoir inutilement essayé de franchir quelque crête 
plus rude que les autres, nous devons nous ouvrir un sen- 
tier au pic et à la pelle, pour être encore forcés de retour- 
ner en arrière et de chercher un passage moins imprati- 
cable; de loin en loin, nous avons la chance de rencontrer 
quelque « brèche » sur la surface inégale et tortueuse de 
laquelle nous pouvons franchir un ou deux kilomètres 
avec une facilité relative. Les neiges amassées par le vent 
sont parfois un obstacle, parfois une aide bien venue. 
La surface gelée , mais pas assez fortement, se brise sous 
le voyageur de la manière la plus désagréable et la plus 
irritante : elle ne peut toujours porter le poids du corps, 



CHAPITRE XXVI. 319 

et un pied s'enfonce au moment où l'autre se lève. — J^es 
ouvertures qui séparent les hummocks sont souvent à 
demi cachées par des ponts de neige ; nous croyons pouvoir 
passer, mais au beau milieu un homme plonge jusqu'à la 
ceinture, un autre jusqu'aux épaules, un troisième dispa- 
raît entièrement; le traîneau casse, et nous perdons des 
heures entières à opérer le sauvetage, surtout si, comme il 
arrive fréquemment, il nous faut enlever toute la cargaison. 
Nous sommes, du reste, habitués à la manœuvre : parfois, 
chaque chargement doit être divisé en deux ou trois parts; 
les traîneaux vont et viennent sans cesse et la journée se 
passe à haler sans fin ni trêve. — Les cantilènes des mate- 
lots s'encourageant à tirer avec ensemble se mêlent aux 
interjections souvent peu aimables de Knorr ou de Jensen, 
gourmandant leurs pauvres attelages surmenés. 

On ne saurait inventer un genre de labeur qui détruise 
plus vite lénergie des hommes ou des animaux : ma petite 
troupe y épuisait ses forces et son moral, et lorsque, après 
une journée de longs et rudes travaux, j'aurais presque 
pu atteindre notre hutte de la veille d'une balle de ma ca- 
rabine, je me sentais moi-même bien près du désespoir. 

J'abandonnai bientôt la pensée de transporter l'embarca- 
tion sur l'autre rive : cent hommes n'auraient pas suffi à la 
tâche. Mon seul désir maintenant était d'arriver à la terre 
de Grinnell avec autant de vivres que je le pourrais et d'y 
garder mes gens aussi longtemps qu'ils me seraient utiles ; 
mais j'eus bientôt à me demander s'il ne leur était pas 
impossible de porter leurs provisions en outre de celles 
qu'il me fallait pour que nos pénibles travaux ne fussent 
pas perdus. —-En dépit de tout, à travers la tempête, par 
le froid, la fatigue, le danger, mes compagnons sont restés 
fidèles au devoir. 

A tout ce que j'ai dit dans le précédent chapitre, je n'ai 
pas besoin d'ajouter de longues explications sur l'état des 
glaces, et le Jecteur peut facilement >'en faire une idée 



320 LA MER LIBRE. 

en étudiant la carte du détroit de Smith. Il remarquera 
que ce détroit est un large canal dont l'axe court presque 
de l'est à l'ouest et qui a une longueur de cent soixante 
milles géographiques sur une largeur de quatre-vingts. 
— Le nom de détroit lui a été conservé depuis que le 
brave vieux William Baffm le découvrit, il y a quelque 
deux cent cinquante ans. Du cap Alexandre au cap Isabelle, 
il n'a guère que cinquante kilomètres d'ouverture, mais en 
se reportant à la carte on voit que cet estuaire s'élargit 
rapidement, devient une mer aussi grande que la Caspienne 
ou la Baltique, et s'étend depuis la baie de Bafhn jusqu'à 
l'endroit où le canal de Kennedy en resserre de nouveau 
les eaux avant qu'elles s'épandent dans le vaste bassin po- 
laire. Cette partie centrale du détroit de Smith devrait s'ap- 
peler mer de Kane , en mémoire du chef de l'expédition qui 
en détermina les limites pour la première fois. 

Le courant du bassin polaire descend par le canal de 
Kennedy, sorte de grande écluse des eaux arctiques; mais 
la glace ne débouchant qu'avec lenteur dans la mer de 
Baffîn, par l'ouverture méridionale du détroit de Smith, 
s'accumule de siècle en siècle entre les deux issues. 
Chaque été en disloque une partie et la brise en fragments 
de toute grandeur et toute forme qui se pressent, se dis- 
loquent, s'usent les uns contre les autres, s'amoncellent 
en masses énormes sur la mer, ou s'entassent sur les 
côtes groënlandaises. 

Pour se faire une idée de la fofce et de l'importance de 
ce mouvement, il faut se rappeler que presque toutes 
ces glaces sont de formation très-ancienne, de vieux 
icefields , des banquises d'une grande épaisseur et larges 
de plusieurs kilomètres, aussi bien que des fragments dé- 
tachés du glacier de Humboldt; ces gigantesques amas, 
promenés par les courants dès le commencement de l'hi- 
ver pendant que la glace nouvelle se forme a#c rapidité 
sur la surface des eaux, sont aussi irrésistibles que la ra- 



CHAPITRE XXVI. 321 

fale balayant les feuilles d'automne. — En traversant le 
détroit, j'ai mesuré une de ces anciennes banquises. D'une 
hauteur moyenne de vingt pieds au-dessus du niveau de la 
mer, elle avait dix kilomètres de long- sur sept de large, la 
surface en était très-inégale, s'élevant en collines arron- 
dies de quatre-vingts pieds de hauteur, ou se creusant en 
vallées profondes et tortueuses. 

Un pareil icefield n'offrait guère aux traîneaux une route 
plus facile que le chaos des hummocks eux-mêmes. La su- 
perficie, raboteuse et coupée de fondrières, était recouverte 
d'une croûte de neige que le traîneau entamait sans cesse 
et qui cédait sous nos pas. En nombres ronds, j'estime 
celte masse énorme à six milliards de tonneaux ; elle de- 
vait avoir cent soixante pieds d'épaisseur. Les bords en 
étaient ceints de tous côtés par une chaîne formée par les 
glaces de l'hiver dernier, disposées en une sorte de bour- 
relet élevé dont la plus haute pointe s'élançait à quarante 
mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette bordure était 
un entassement de blocs de toute forme et de toute dimen- 
sion empilés en désordre les uns sur les autres. Des ai- 
guilles nombreuses, également déchirées, quoique de moin- 
dre altitude, s'élevaient sur le pourtour et sur chaque 
partie de cette étendue désolée. — Un millier de villes 
comme Lisbonne se fussent effondrées les unes sur les 
autres que leurs décombres n'eussent pas été plus enche- 
vêtrées, et la marche à^avers leurs ruines une fatigue 
plus dure. 

L'origine dé ce champ de glace doit remonter à une pé- 
riode fort éloignée : je suppose que, d'abord formé dans 
quelque fîord profond, il aura fini par devenir assez épais 
pour que le soleil et les pluies d'un seul été aient été im- 
puissants à le fondre avant la venue d'un nouvel hiver. Il 
s'est ensuite accru, selon le mode des glaciers, par sa couche 
supérieur^ celle-ci, comme la leur, se composant entière- 
ment de neige transformée en glace. Le mode d'accumulation 

21 



322 LA MER LIBRE. 

est le même sur ces masses mobiles que sur le sommet des 
montagnes : chaque nouvelle année leur apporte son tri- 
but. Toutes vastes qu'elles paraissent à l'œil, ces banquises, 
simples miniatures de la grande mer de glace du continent 
groënlandais, ne sont en réalité que des petits glaciers flot- 
tants. On comprendra qu'elles ne s'accroissent pas autre- 
ment, puisque la ^lace acquiert bientôt le maximum d'é- 
paisseur que peut lui donner l'action directe de la gelée. Une 
fois qu'elle arrive à une certaine puissance, déterminée sur- 
tout par la température du lieu, la glace elle-même sert de 
couche protectrice à la mer; l'air froid ne peut plus la tra- 
verser, et la chaleur de l'eau cesse de diminuer longtemps 
avant la fin de l'hiver. — La croûte formée pendant la pre- 
mière nuit de gelée est plus épaisse que celle de la seconde, 
celle-ci est plus forte que le produit de la troisième nuit, 
et ainsi de suite jusqu'à ce que l'accroissement devienne 
inappréciable. A Port Foulke, j'ai mesuré neuf pieds de 
glace ; ce n'est qu'au mois de mars que nous avons eu no- 
tre maximum de froid, et cependant elle n'a pas augmenté 
de deux pouces après la mi-février. Dans les régions où la 
température est plus basse et où les courants ont moins 
d'influence qu'à Port Foulke, l'épaisseur du lit de glace 
doit être nécessairement supérieure, mais je n'ai jamais 
vu de table directement formée par la gelée qui dépassât 
dix-huit pieds. — Sans cette disposition providentielle, les 
mers arctiques seraient, depuis ftes siècles, solidifiées jus- 
que dans leurs plus profonds abîmes. 

J'espère que le lecteur aura suivi cette longue digression 
avec quelque intérêt, et se fera ainsi une plus juste idée 
des mers boréales et des luttes pénibles qui nous atten- 
daient dans le labyrinthe presque inextricable qui défendait 
les abords de la côte opposée. — Elle se dessinait fière- 
ment devant nous, puis se perdait au loin vers le nord 
inconnu, où elle reçoit les assauts de l'océan polaire. 

Revenons à notre récit. Le 24 avril nous trouvait lassés, 



CHAPITRE XXVI. 



323 



excédés, découragés sur le bord de ce champ de glaces que 
je viens de décrire à vol d'oiseau ; nous n'étions pas à cin- 
quante-cinq kilomètres de Cairn-Pointe ; il est vrai qu'en 
tenant compte de nos tours et détours, de nos retours en 
arrière, nous devons avoir marché cinq fois autant. Mais je 
laisse la parole à mon journal ; puisque le mauvais génie 
de ce malheureux manuscrit le condamj^e à être imprimé 
un jour, ouvrons pour lui un autre chapitre. 




CHAPITRE XXVII. 



Les difficultés augmentent. — Un traîneau brisé. — Nos réflexions. 
Mes hommes épuisés. — De mal en pis. — Je me décide à ren- 
voyer ma troupe et à continuer le voyage avec mes chiens. 



24 avril. 

Ces notes sont nécessairement monotones : je ne puis 
écrire aujourcj'hui autre chose que ce que j'ai écrit hier. — 
Semaine après semaine, nous tournons sans cesse dans le 
même dédale, campant le lendemain presque en vue de 
notre hutte de la veille ; le traîneau est cassé, mes hommes 
sont épuisés, mes chiens exténués de fatigue. Nous avons 
quitté le navire au commencement d'avril, et, en moyenne, 
je n'ai pas avancé de cinq kilomètres par jour; à peine som- 
mes-nous à cinquante-cinq kilomètres de Cairn-Pointe. 
Vers le nord, au-dessus de la mer glacée, la terre de Grin- 
nell se dresse comme pour nous encourager, mais elle ne 
grandit que bien lentement. J'ai essayé de m'en tenir à mon 
projet primitif et de gagner le cap Sabine, mais impossible 
de franchir les masses qui nous en séparent : j'ai dû prendre 
plus au nord. — Tout en continuant à s'élever, la tempé- 
rature est plus froide qu'à Port Foulke pendant la majeure 



CHAPITRE XXVII. 325 

partie de l'hiver; aujourd'hui, le thermomètre est descendu 
au-dessous de — 29* C, l'air est calme et pur et le soleil 
brille comme chez nous au commencement du printemps. 

25 avril. 

Journée désespérante. Nous avons ce matin réparé notre 
traîneau tant bien que mal , et il nous a fallu y revenir 
plus tard. Les glaces se font pires à mesure que nous mar- 
chons; les hummocks ne sont pas plus hauts, mais les 
neiges récentes ont été soulevées par les vents et ne sont 
point encore gelées : nous avons plus de mal que jamais à 
tirer le traîneau, même sur le peu d'espace lyii que nous 
avons la chance de rencontrer. 

Ma troupe est en assez piteux état. Un de mes hommes 
a une courbature et un autre une entorse; un troisième est 
affligé d'une gastrite, un quatrième se plaint d'un orteil 
gelé; ils sont tous éreintés : jusqu'ici, les chiens résistent 
un peu mieux. 

Je n'avais pas encore osé émettre dans ce journal le 
moindre doute sur le succès de notre entreprise, mais je 
commence à désespérer que ma petite bande puisse attein- 
dre la côte ouest; la question du bateau est tranchée de- 
puis longtemps; reste à savoir si mes hommes auront 
encore la force de transporter, par-dessus les hummocks, 
assez de provisions pour arriver à la terre de Grinnell et 
s'en retourner à bord. — A peine s'ils peuvent aujourd'hui 
charger les objets de campement, qui ne sont ni très-nom- 
breux ni bien lourds. 

26 avril. 

Encore plus triste que hier, — Mes gens sont accablés , 
abattus, brisés. La nature humaine n'en saurait supporter 
davantage ! Comment résister à ce froid qui pénètre jus- 
qu'aux sources de la vie , aux dangers de la gelée , à la 



326 LA MER LIBRP:. 

fatigue de naler sans trêve le traîneau, à ces labeurs qui 
n'ont pas de terme? autant vaudrait patauger éternelle- 
ment dans la boue! Puis viennent les ophthalmies, les nuits 
si dures à passer, nos demi-sommeils dans les huttes de 
neige, l'aigre rafale, la nourriture insuffisante. Et ce que 
nous avons souffert hier, nous le souffrirons encore de- 
main; chaque soir nous trouve perdus dans cet immense 
enchevêtrement de blocs glacés. Certes, le cœur ne manque 
à aucun de nous, mais jamais créatures raisonnables fu- 
rent-elles en butte à plus d'obstacles, et jetées comme 
nous dans un semblable chaos? Aujourd'hui, nous nous 
sommes fourrés dans une impasse, et nous avons eu au- 
tant de peine à en franchir la barrière élevée, que Jean 
Valjean à enjamber le mur sauveur du couvent de Picpus. 
Mais de l'autre côté qu'avons-nous trouvé, nous? Un vieux 
champ de glace à peine moins mauvais que les massifs de 
hummocks. 

Je le sens, nous arrivons au bout de notre rouleau. Il me 
faudra renoncer à atteindre l'autre bord avec des provi- 
sions suffisantes pour continuer notre route jusqu'à la mer 
du Pôle, et peut-être même jusqu'à la terre de Grinnell? 
J'en ai causé avec les officiers; la réponse est unanime : ils 
n'ont aucun espoir. « Autant vaudrait, disait Dodge, essayer 
de parcourir New- York par-dessus les toits des maisons ! » 
— Ce sont tous des hommes braves et résolus , le courage et 
la persévérance ne leur manquent pas, — mais à l'impos- 
sible nul n'est tenu. — En dépit de tout, cette entreprise me 
tient tellement à cœur que je ne puis encore me décider à 
reculer. A demain de nouveaux efforts ! 

27 avril. 

De mal en pis ! A peine si nous avons pu marcher. — Le 
traîneau est entièrement brisé, nous sommes forcés de faire 
halte. — Je ne vois pas l'ombre d'une chance favorable. Je 
suis réduit à m'avouer vaincu. 



CHAPITRE XXVII. 327 

Je n'ai, été, de ma vie, si découragé que ce soir, pas même 
dans cet autre hiver, où par la faim et le froid, sans nour- 
riture et sans moyen de transport, harcelé par les Esqui- 
maux hostiles, je conduisais ma petite bande , à travers les 
périlleuses aventures de la nuit arctique, à la recherche 
d'un secours qui ne vint pas! 

Ce détroit de Smith n'a été pour moi qu'une suite de 
terribles obstacles. — Depuis le jour où la tempête, en 
s'éloignant, découvrit la tète chenue du cap Alexandre, je 
n'ai éprouvé que désastres sur désastres; c'est alors que 
commencèrent toutes nos malheureuses tentatives pour at- 
teindre le rivage de l'ouest d'où l'hiver nous repoussa, en 
forçant notre navire désemparé et prêt de couler à fond à 
chercher au plus vite un lieu de refuge. Puis, mes chiens 
sont morts; M. Sonntag, mon fidèle coopérateur, a suc- 
combé à un funeste accident, et si j'ai pu, en quelque 
mesure, réparer la perte de mes attelages, je me trouve 
aujourd'hui, au milieu du détroit, arrêté court, obligé de 
reconnaître notre impuissance. Comme l'a montré autrefois 
l'expédition de Kane, j'arrive à la conclusion que des hom- 
mes à pied ne peuvent franchir tous ces obstacles. Les deux 
escouades que le docteur avait envoyées échouèrent miséra- 
blement, et si, grâce à des chiens, je pus atteindre à la côte 
opposée, ce fut au prix de souffrances telles que mon com- 
pagnon, persuadé que la faim et la mort résulteraient seules 
de la prolongation de cette épreuve, résolut de la terminer 
au moyen de sa carabine : la balle siffla à mon oreille et ne 
m'empêcha pas de continuer ma route, de découvrir la 
terre de Grinnell et de reconnaître trois cent soixante kilo- 
mètres de cette côte^ Mais les glaces sont maintenant beau- 
coup plus mauvaises qu'alors ; je suis convaincu que les 
difficultés du voyage ne sauraient être plus grandes et que 

1. On peut voir la relation de cette excursion dans l'ouvrage du D' Kane 
[Àrctic explorerions), yo]. I, p. 247-256 {Trad.). 



328 LA MER LIBRE. 

nous en sommes venus à la crise finale. Je l'ai déjà dit, mes 
liommes sont exténués des efforts continuels de la semaine 
dernière; ils sont consternés du peu de chemin que nous 
avons parcouru, des glaces formidables qui se dressent de- 
vant nous, et leur paraissent de plus en plus terribles à 
franchir; les appels incessants faits à leur courage, par ces 
froids qu'il serait difficile de supporter même dans des 
circonstances plus favorables, l'ont entièrement épuisé. 
Chacun d'eux est bien persuadé que de ses efforts person- 
nels dépend pour nous la seule chance d'aller en avant, 
mais ils reconnaissent tous qu'après tant de labeurs et de 
sacrifices, la tâche accomplie déjà est bien petite en com- 
paraison de celle qui nous reste à faire pour arriver à 
notre but. Et ce découragement moral est accompagné 
d'une alarmante prostration des forces physiques; l'éner- 
gie vitale de mes pauvres camarades est tellement engour- 
die par ces effroyables températures que c'est à peine s'ils 
savent s'occuper de leurs propres besoins. Comment leur 
demander de nouveaux efforts pour une tentative que ne 
peut, selon eux, couronner le succès, et dans laquelle, dès 
le début, ils ont senti que leur vie courait risque d'être 
sacrifiée ? 

Aussi l'état déplorable de ma petite troupe me force à 
renoncer à lui faire continuer son voyage : mon seul es- 
poir est maintenant concentré sur mon navire. J'ai toute la 
saison devant moi, et quoique je ne puisse recourir à la va- 
peur, j'espère atteindre le cap Isabelle et remonter la côte 
occidentale; s'il m'est alors impossible de m'ouvrir une 
route aussi loin que je le désire, du moins je me choisirai 
un bon port pour notre second hivernage. — Je vais donc 
renvoyer mes hommes; je donne à Mac Cormick toutes les 
instructions nécessaires pour que le navire soit prêt lorsque 
viendra la débâcle. Il creusera la glace tout autour pour lui 
former un bassin, et réparer les avaries de l'automne ; on 
raccommodera les espars, on mettra des pièces aux voiles. 



CHAPITRE XXVII. 329 

Quant à moi , je reste avec mes chiens , pour tenter une 
dernière lutte. 

Mes gens m'ont fourni vingt-cinq jours d'utiles services; 
ils m'ont transporté huit cents livres de nourriture pres- 
que au milieu du détroit; c'est tout ce qu'ils pouvaient 
faire : leur œuvre est finie. 

Je n'ose guère compter sur le succès, mais je sens que, 
tout périlleux qu'est ce dernier effort, il est de mon devoir 
de le tenter. J'ai choisi pour compagnons : Knoor, Jensen 
et le matelot Mac Donald, tous trois, j'en suis sûr, hom- 
mes de cœur et déterminés à me suivre jusqu'au bout. 
D'autres aussi me suivraient volontiers, mais si le courage 
ne leur manque pas, leur force physique est épuisée, et les 
chiens auront bien assez de deux personnes par traîneau. 
— L'espoir me revient, à l'idée d'essayer une nouvelle ten- 
tative, mais je ne veux pas penser aux inutiles labeurs de 
ces jours derniers, à ces dédales de glaces où les cimes 
se dressent les unes après les autres, où les débris s'amon- 
cellent sans fin et entre-croisent leurs angles saillants dans 
toutes les directions ; à ce souvenir le cœur me ferait dé- 
faut, et je renoncerais à un suprême effort, que tous, Jen- 
sen compris , croient désespéré. — Mais je ne me déclare 
pas encore vaincu. J'ai quatorze chiens et trois hommes 
éprouvés, et me remettant à la sagesse de la Providence, 
qui m'a souvent déjà conduit au but cherché et garanti du 
danger, je recommence demain ! Arrière, le découragement ! 




CHAPITRE XXVIII. 



Départ de la troupe. — Encore des hummocks. — Avantage des 
chiens. — Nous campons dans une caverne. — Les ophthalmies. 

— Nouveaux accidents. — Les caps Hawks et Napoléon. — La 
tempête. — La terre de Grinnell. — Découverte d'un détroit. 

— Voracité des chiens. — Un triste souper. — Campement en 
plein air, — Prostration générale. — Nous touchons enfin la 
terre. 



28 avril. 

Ma troupe est partie ce matin ; la séparation a été fort 
émouvante : je n'ai jamais vu d'hommes en plus déplorable 
condition que mes pauvres camarades. Après les avoir ac- 
compagnés à une courte distance, et leur avoir tristement 
dit adieu, je revins à la hutte et me retournai pour les 
voir encore : ils s'étaient arrêtés, tournant leurs yeux vers 
nous, évidemment pour nous envoyer les trois hourras 
d'usage ; vaine tentative : leur faible voix s'éteignait dans 
leur gorge. 

Bientôt après nous nous replongions dans les glaces; 
une terrible chaîne se dressait devant nous, et pour la 
franchir il nous fallut déposer une partie de la cargaison. 
Le traîneau de Knorr fut brisé et nous le raccommodâmes 



CHAPITRE XXVIII. 331 

à grand' peine; celui de Jensen chavira à la descente d'une 
pente escarpée et blessa un de nos chiens à la jambe; — 
on détela le pauvre animal qui nous suivit eu clopinant; 

— au bout de quelques heures, nous retournâmes en ar- 
rière prendre le reste des provisions. Nous avions avancé 
de trois kilomètres à vol d'oiseau, mais à cause des dé- 
tours j'en puis bien compter plus de sept : cela fait vingt- 
deux kilomètres pour les trois fois que nous avons par- 
couru cette route abominable. De tout le voyage, nous 
n'avions pas eu de si pénible étape, et nos gens n'auraient 
certainement pu faire passer leur traîneau sur ces amas 
de glace : les chiens les grimpent comme des chamois, ils 
ne sont pas si lourds que les hommes et la croûte de neige 
gelée se rompt moins vite sous leurs pas : en outre, 
leurs traîneaux sont petits et plus faciles à diriger. Nous 
sommes maintenant au pied d'une formidable barrière que 
nous ne nous sentons pas le courage d'escalader, et nous 
campons dans une sorte de caverne formée par des tables 
de glace qui nous évitent la peine de construire une hutte; 
la trouvaille est d'autant plus précieuse, que Jensen n'au- 
rait pu nous aider à creuser notre tanière. Pour mieux 
voir où poser ses pieds, il avait ôté ses lunettes et couve 
en ce moment une ophthalmie. Nos cfuartiers sont bien 
clos et plus confortables que d'habitude. — Le thermo- 
mètre y monte à — 9" C, pendant que dehors il marque 

— 25» C. 

Ce matin, nous marchions avec ardeur ; mais le soir nous 
trouve toujours assez mélancoliques. De si lents progrès, 
achetés par tant de travaux, ne sauraient nous inspirer 
beaucoup d'entrain ; dormir est notre seul soulagement, et 
il est heureux que la température nous permette de nous 
abandonner au repos sans crainte d'être gelés vifs. Le 
sommeil qui a déjà calmé les chagrins de tant de mal- 
heureux, a noyé bon nombre de mes soucis pendant ces 
vingt-cinq jours. 



332 LA MER LIBRE. 

Sur tout le globe, mais encore plus dans ces momes dé- 
serts, il est 

« De la nature en deuil le doux consolateur. » 

Notre sommeil est bien « le repos du travailleur. » Brave 
Sancho Pança! toujours si avisé dans ta folie! L'humanité 
se rappellera longtemps tes sages paroles : « La bénédic- 
tion du ciel soit sur celui qui a inventé le dormir I » Je vais 
m'en envelopper de tout cœur comme tu le faisais, et si je 
n'y trouve pas la chaleur au milieu du froid, du moins 
le souvenir de mes espérances trompées sera enseveli pour 
quelques heures ! 

29 avril. 

Encore dans notre caverne. Les glaces étaient aussi mau- 
vaises aujourd'hui qu'hier, et nous n'avons pu transporter 
que la moitié des bagages : le reste était resté caché dans 
la neige, et quand nous sommes venus le reprendre, les 
chiens n'avaient plus la force de faire un troisième voyage. 
Chacun s'endort de son mieux entre les peaux de buffle : 
nous n'eûmes jamais de meilleur campement. A midi, le 
thermomètre marquait à l'ombre et en plein air — 17" C. ; 
au soleil -f- 4% et maintenant, au-dessus de ma tête, il est 
à — 1/2» G. 

30 avril. 

Tout ce que nous avons pu faire aujourd'hui est de 
transporter le reste de la cargaison à l'endroit où se trou- 
vait déjà sa première moitié : nous ne devons pas sur- 
mener les chiens ; s'ils succombaient , tout serait perdu. 
Ce soir, ils sont accablés de fatigue et ont besoin d'être 
soignés ; Jensen vient de leur préparer un repas chaud et 
abondant, en viande, pommes de terre et lard. La vora- 
cité avec laquelle ils se jettent sur leur nourriture sur- 
passe tout ce qu'on peut imaginer. Rien n'échappe à leurs 



CHAPITRE XXVIII. 333 

crocs aigus. Si l'on n'y prenait garde, ils dévoreraient leurs 
harnais, et il nous faut cacher dans la hutte tout ce qui 
pourrait tomber sous leur dent. Ils nous ont déjà happé 
force traits ; beaucoup d'autres de ceux-ci ont cassé, et nous 
les remplaçons peu à peu avec des cordes. Pour ajouter à 
nos infortunes, Jensen a oublié hier soir de couvrir son 
véhicule (celui de Knorr forme le toit de notre maison), et 
quand ce matin nous avons mis le nez dehors, les courrois 
d'assemblage étaient avalées, et les fragments du traîneau 
gisaient éparpillés sur la neige. 

J'ai près de huit cents livres de pâtée, mais nos chiens* 
mangent énormément, et nous avançons si peu que je ne 
sais si nous réussu-ons à nous tirer d'affaire. 



1" mai. 

Impossible de marcher avec la moitié du chargement, il 
a fallu le diviser en ti'ois, et nous en avons transporté une 
partie à cinq kilomètres environ en ligne directe, seize en 
réalité. Je renonce à décrire les glaces que nous avons dû 
franchir : elles sont pires que jamais. Nous arrivons en vue 
de la côte que je parcourus eu 1854, et je ne suis pas loin 
de la route que je pris alors pour m'en retourner, mais 
comme elle est plus difficile cette année ! Certes, les ob- 
stacles ne me manquèrent pas au nord de Port van Rens- 
selaer, pendant le voyage d'aller ; mais plus bas dans le 
détroit, près du lieu où nous sommes maintenant, la glace 
était à peine brisée, et je pus la traverser en deux étapes. 

En revanche, l'étude de la configuration du rivage m'est 
bien plus facile aujourd'hui qu'à cette époque où le brouil- 
lard nous enveloppait et où je souffrais sans cesse des 
yeux. La terre de Grinnell est évidemment un peu plus 
au nord que je ne l'avais placée; si mes observations et 
mes calculs sont exacts, nous n'en serions plus qu'à dix- 
huit kilomètres. Les deux fiers promontoires auxquels le 



334 LA MER LIBRE. 

D' Kane donna les noms de Bâche et de Henry (Vic- 
toria Head et cap Albert d'Inglefield) me semblent être deux 
grandes îles, s'élevant à l'ouverture d'un détroit qui me 
paraît avoir de soixante à soixante-douze kilomètres de 
large. Ceci mérite un examen ultérieur. 

Cette côte projette sur la mer deux saillies fort remar- 
quables : celle qui dresse à l'orient d'une très-grande baie 
sa muraille sombre de quinze cents pieds de haut, a reçu 
du capitaine Inglefîeld, qui l'entrevit à toute distance, le 
nom de cap L. Napoléon, que je lui ai conservé tout en le 
reportant plus au nord. Directement dans l'axe de notre 
route et plus près de nous se découpe l'autre promon- 
toire que le D"" Kane, au retour de ma course d'explo- 
ration, voulut bien nommer le cap Hayes ; mais comme 
il s'est glissé dans les cartes une certaine confusion entre 
les mots de Hawks et Hayes, je mets de côté ce dernier ; 
et ce roc immense, en comparaison duquel Gibraltar n'est 
qu'un pygmée, s'appellera désormais le cap Hawks. La ligne 
entière de la côte est extrêmement hardie et profile sur le 
ciel ses pics élevés. 

2 mai. 

Emprisonnés par la tempête, dans notre campement de la 
veille et en assez triste état. Nous étions revenus chercher 
une autre cargaison lorsque le vent s'est déchaîné subite- 
ment, et la rafale et les tourbillons du nord nous ont for- 
cés à nous réfugier au plus vite dans notre caverne. Je me 
console en pensant que du moins mes pauvres chiens se 
reposent. Nous avions laissé tout notre attirail dans la 
hutte de la nuit dernière, et nous nous étendons sur la 
neige nue, — couche de bien peu plus moelleuse que la 
glace. Une boîte à conserves nous a servi de marmite, et 
une autre de lampe pour préparer le souper. Jensen 
souffre beaucoup des yeux. 



CHAPITRE XXVIII. 335 



3 mai. 

La tempête nous a retenus douze heures dans notre mi- 
sérable tanière. Mes chiens sont un peu restaurés et nous 
n'avons jamais mieux travaillé qu'aujourd'hui. Mais pas 
de rose sans épine, point de jour sans épreuve : Jensen, 
qui n'y voit presque plus, a trébuché sur les glaces et s'est 
donné une mauvaise entorse; sa ja:mbe s'était engagée 
dans une fissure ; le cas est d'autant plus grave qu'elle a 
été cassée il y a deux ans à peine et que la fracture étant 
oblique, n'a pu être réduite que d'une manière imparfaite. 



4 mai. 

Bonne journée. — La glace était plus unie, et nous 
allions grand train. L'ophthalmie de Jensen a disparu, 
sa jambe ne lui fait plus autant de mal et notre route nous 
a conduits sur de vieux champs de glace. Le blessé peut 
même ce soir creuser notre logis de neige et chante une 
chanson danoise aussi allègrement que le fossoyeur dans 
Hamkt. Knorr et Mac Donald hachent les gâteaux de bœuf 
desséché pour le repas des chiens, et comme une horde de 
loups affamés, ces brutes remplissent l'air de leurs cris hi- 
deux. La meute-fantôme du noir chasseur du Hartz ne 
déchirait pas l'oreille du voyageur attardé de sons plus 
effrayants. — Les misérables nous dévoreraient si nous 
leur en donnions la moindre chance. Knorr s'est laissé 
choir au milieu d'eux en leur distribuant leur souper, et 
si Mac Donald ne se fût élancé à la rescousse, je ne doute 
pas que ces bêtes sauvages ne l'eussent mis en pièces en 
un clin d'oeil. 

11 est juste minuit et j'écris en plein air pour la première 
fois depuis notre départ. La température n'est qu'à — 15" C, 
et je ne vis jamais scène si admirable. Cette immensité 



336 LA MtR LIBRE. 

d'une blancheur éblouissante, ce désert de sommets étln- 
celants au soleil, ont un caractère d'austère et paisible 
grandeur étrangement imposante. Au contraire des mon- 
tagnes du Groenland, celles qui sont devant nous forment 
des chaînes^ multipliées de cônes qui percent le ciel et 
ressemblent à de gigantesques piles de boulets de canon 
saupoudrés de neige. Le soleil de minuit leur verse ses 
clartés splendides; leurs contours s'adoucissent à travers 
les vapeurs colorées qui flottent vers l'orient. Oh ! si je 
pouvais donc franchir cette barrière qui me sépare du but 
de mes désirs ! Ces montagnes sont pour moi « les collines 
délectables' », les blancs nuages qui les recouvrent sont 
les « troupeaux de la cité » de mes rêves ambitieux , — 
cette mer mystérieyse que je cherche à travers tant de fa- 
tigues et de labeurs ! 

J'ai pu faire quelques bonnes observations et prendre 
d'excellents relèvements d'après ma position déterminée 
par des hauteurs de soleil. J'en suis sur maintenant, un 
détroit qui m'avait échappé en 1854 s'ouvre à l'ouest de 
celui de Smith, et j'avais placé trop au sud toute la terre 
de Grinnell*. 



Journée vraiment écrasante. — Nous avons très-peu 
avancé et nos affaires s'assombrissent. Jensen souffre beau- 
coup de sa jambe et n'aurait pu faire un pas de plus : la 
douleur lui arrache des gémissements ; Knorr résiste à 
tout avec une ténacité et une résolution héroïques. Il n'a 
pas une seule fois voulu s'avouer fatigué, après de longues 
heures passées à soulever le traîneau, à fouailler, et à en- 
courager incessamment les chiens; quand je lui demandais 



1. Allusions au Voyage du Pèlerin de John Bunyan. 

2. Ce détroit, qui parallèlement à celui de John court droit à l'ouest, en 
séparant la terre d'Ellesmère de celle de Grinnell, porte sur la carte !e nom 
de Hayes, sou découvreur. {Trad.) 



CHAPITRE XXVIII. 337 

ce soir, s'il ne sentait pas le besoin de repos, il m'a ré- 
pondu sans hésiter : « Non » Monsieur. « — Mais la hutte 
prête et la tâche finie, je l'ai trouvé blotti contre un amas 
de neige derrière lequel il était allé cacher sa prostration 
et sa faiblesse physique. Mac Donald, non plus, semble- 
rait ne reculer devant rien; mais je le vois, la fatigue 
commence à l'éprouver rudement, malgré son courage et 
sa persistance, qui rappellent ceux d'un bouledogue bien 
entraîné. 

Pour clore la liste de mes plaintes, mes chiens sont 
tout à fait éreintés ce soir, et par ma faute : je regrette 
chaque once de nourriture qu'on leur donne, et leur ration 
n'était hier que d'une livre et demie par tête. Le résultat, 
— je viens de le dire. Dans leur terrible faim , les pau- 
vres bêtes ont démantibulé le traîneau de Jensen, que, 
trop fatigués pour le décharger, nous avions recouvert seu- 
lement de trois pieds de neige. Les brutes en ont épar- 
pillé tout le contenu, et de leurs dents aiguës ont essayé 
d'entamer nos boîtes de fer-blanc; elles ont mangé nos 
bottes de rechange, le dernier rouleau de courroie qui nous 
restât, des bas de fourrures, et brisé sans merci la pipe 
d'écume de mer enveloppée de peau de phoque que maître 
Knorr avait imprudemment suspendue aux montants. 
Nous n'avons plus que des cordes de chanvre, et les traî- 
neaux se rompent sans cesse, et les traits cassent du matin 
au soir. Un chien a déchiré un sac plein de tabac et a 
dévoré le tout; un autre a avalé notre seul morceau de 
savon. Triste perspective pour nos futures ablutions; mais 
rien n'émousse la délicatesse exagérée comme trente- 
deux jours de voyage par des températures semblables. 
On se débarbouillait d'abord avec une poignée de neige ; 
maintenant, nous sommes moins recherchés et ne pren- 
drons pas le deuil de notre savon comme nous l'eussions 
fait il y a quelques semaines. 

Nos provisions disparaissent avec une rapidité alar- 

^2 



338 LA MER LIBRE. 

mante, mais dès que je me permets la moindre lésinerie 
avec mes chiens , ils s'affaiblissent à vue d'oeil, et s'ils ve- 
naient à nous manquer, où en serions-nous? Je compte que 
deux jours nous séparent encore de la terre : nous nous 
dirigeons sur le cap Hawks, mais, je suis forcé de l'avouer, 
il grandit bien lentement. Nos nombreuses haltes pour re- 
poser les attelages, celle qu'il nous faut faire pour rafis- 
toler traîneaux et harnais, me donnent assez d'occasion 
d'examiner les côtes; aussi, je ne laisse guère chômer mon 
carnet et mon album. 

6 mai. 

Misérable journée, encore plus misérablement finie. Mac 
Donald a laissé tonaber sur la neige notre fumant repas, et 
comme nous ne pouvons nous permettre une seconde allo- 
cation de combustible (graisse et fil de caret), nous courions 
aussi grand risque de nous coucher sans souper que Nicol 
Jarvie au clachan d'Aberfoil, avant que l'intervention de 
Rob-Roy eût ramené à la raison le Highlander brutal. A 
notre grande joie cependant, Mac Donald a fini par opérer 
sur la neige le sauvetage de la plus grande partie de sa 
préparation culinaire, qu'il nous a fallu manger froide. 
Mais la perte du café est irréparable, et en conséquence 
nous faisons assez triste figure. La température est des- 
cendue à — 24" C, et les doigts ont de la peine à tenir un 
crayon devant un thermomètre agissant de la sorte. 

7 mai. 

Nouvelle édition des jours précédents. — De longues 
heures d'énergique travail nous ont fait à peine avancer 
et nous sommes à plat sur la neige avec deux traîneaux 
entièrement disloqués. Un patin est brisé, et Jensen dé- 
clare l'avoir si souvent rapetassé, qu'il ne voit pas le moyen 
de le raccommoder encore, mais j'espère que quelques 
lieures de sommeil lui aiguiseront les esprits. — Triste 



CHAPITRE XXVIII. 339 

caravane que la nôtre : ne nous sentant pas la force de 
nous construire un abri, nous plaçons les deux traîneaux 
côte à côte pour y établir nos lits en plein air. La nuit 
n'est pas trop froide, le thermomètre se rapproche de 
zéro, mais nous regrettons la douce chaleur de la hutte de 
neige. Les labeurs de la journée nous ont fait transpirer 
comme si nous eussions été sous les tropiques ; nos vête- 
ments sont tout trempés d'humidité, et à la moindre halte, 
nos pardessus deviennent roides comme de la tôle et nous 
éprouvons la sensation désagréable du « drap mouillé » 
dans le traitement hydrothérapique. 

8 et 9 mai. 

Toujours les mêmes difficultés. J'avais espéré que nous 
toucherions terre dans la soirée du 8 ; mais elle me semble 
s'être éloignée dans la matinée du 9. — Glaces sous les 
pieds, neige et brouillards sur la tête. — Traîneaux, har- 
nais, bêtes et gens tombent en morceaux et se traînent 
sous une atmosphère endiablée, épaisse comme les ténè- 
bres du vieil Hadès. 

10 mai. 

Luttant toujours, en dépit de tous les obstacles, nous 
campons encore au milieu des monceaux de glace. Je n'ose 
plus espérer toucher le rivage demain : je me suis si sou- 
vent trompé ! Mais, ce rivage, je veux l'atteindre, coûte que 
coûte ; j'irai à lui tant qu'il me restera une once de nour- 
riture et un chien pour la traîner. J'y suis opiniâtrement 
résolu. 

11 mai. 

Campés enfin sous la berge et heureux comme des gens 
qui ont remporté la victoire et attendent leur souper. 
Pendant que je choisissais l'emplacement de notre hutte 



340 



LA. MER LIBRE. 



de neige, Mac Donald regardait la haute pointe qui se dresse 
au-dessus de nos tètes; et je l'entendais grommeler, tout 
en préparant le fourneau pour un repas dont nous avions 
tant besoin : « Après tout, je voudrais bien savoir si c'est 
là la terre ou son ombre fucritive seulement? » 




CHAPITRE XXIX. 



Perspective. — Le cap Napoléon. — Le cap Frazer. — Vestiges des 
Esquimaux. — La glace pourrie. — Le canal de Kennedy. — Dou- 
ceur de la température. — Les oiseaux. — Formation géologique 
de la côte. — La végétation. — Nouvelle chute de Jensen. 



Je me trouvai fort heureux d'abord d'avoir atteint la côte, 
en dépit de si terribles obstacles; mais quand je vins à ré- 
fléchir sur ma position et à la comparer avec mes espérances 
passées, je ne me sentais plus le cœur au triomphe. Ces 
trente et une journées perdues à traverser le détroit, ce ba- 
teau, impossible à transporter, ma troupe, forcée de retour- 
ner au navire, que d'échecs à mes plans primitifs ! En outre, 
la brèche inattendue que faisaient aux vivres les rations 
extraordinaires qu'il nous fallait donner aux chiens, sous 
peine de les voir succomber à la peine, avaient tellement 
diminué nos ressources, que je ne pouvais plus penser à 
prolonger beaucoup mon exploration. Nos bêtes man- 
geaient plus du double de ce qui leur est habituellement 
nécessaire en voyage : cette consommation, et les petits dé- 
pôts que je laissais en vue de notre retour, avaient réduit 
leur provision de pâtée à trois cents livres, qui devaient 
fournir à peine à douze de leurs repas quotidiens. Tout au 



3^2 LA MER LIBRE. 

plus avais-je le temps d'étudier les routes de la mer Po- 
laire, en vue d'une plus longue exploration, ajournée à l'été 
suivant, si alors je réussissais à amener le schooner vers 
la rive occidentale. J'avais, en un mot, à étudier les clian- 
ces qui, dans ce cas douteux, me resteraient pour l'exécu- 
tion de projets déjà très-compromis par notre hivernage 
sur les côtes du Groenland. 

Les extraits de mon journal et les explications données 
dans les chapitres précédents ont édifie le lecteur sur les 
difficultés que j'avais eu à combattre. Je ne m'attendais 
certes pas à franchir les hummocks à la course, mais 
je n'étais nullement préparé à les trouver si formidables, 
et le triste échec de ma troupe porta un terrible coup à mes 
espérances. De longue date, résigné à toutes les éventuali- 
tés possibles, je me consolais maintenant, dans l'idée de 
réparer le temps perdu en séjournant encore une année 
dans le détroit de Smith. 

La traversée que nous venions d'en faire n'a pas eu sa 
pareille dans les aventures arctiques. A vol d'oiseau, on 
compte à peine cent cinquante kilomètres de Cairn-Pointe 
au cap Hawks, et cependant nous avons mis juste un mois 
a parcourir cette distance : en moyenne quatre kilomètres 
et demi par jour. 

La route que nous étions forcés de suivre était au 
moins le triple de la ligne directe ; et puisque le nombre de 
kilomètres de cette voie sinueuse durent être franchis trois 
fois, souvent même cinq, selon qu'il nous fallait diviser la 
cargaison en deux ou trois parts, nous avons probable- 
ment fait trente kilomètres par jour et huit cents en tota- 
lité. Les soixante-quinze derniers kilomètres, où nous 
n'avions plus que nos chiens, nous ont pris quatorze jour- 
nées, et on comprendra mieux combien la tâche était rude, 
si on se rappelle qu'une semblable étape peut être parcou- 
rue en cinq heures par un attelage de force moyenne sur 
de la glace ordinaire, et ne le fatiguerait pas moitié autant 



CHAPITRE XXIX. 343 

qu'une seule heure de tirage au milieu de ces barrières 
d'humraocks toujours dressées devant nous. 

Il est essentiel que le chien esquimau puisse trotter 
avec son chargement, si on veut obtenir de lui de bons 
services. Plus volontiers, il court sur la glace unie avec 
un fardeau de cent livres, qu'il n'en traîne vingt-cinq sur 
une route qui le force à marcher à pas lents. 

Après nous être arrêtés au cap Hawks le temps de repo- 
ser les attelages, nous commençâmes à remonter la côte, 
et, à notre première étape, nous franchîmes la vaste 
échancrure qui nous séparait du cap Napoléon. Cette fois, 
la cargaison était au complet, et cependant le chemin n'é- 
tait rien moins que favorable. La configuration des côtes 
empêche les vents de souffler dans la baie, et les neiges, à 
peine durcies et accumulées à une hauteur de plus de deux 
pieds, rendaient la marche fort pénible ; mais ne voulant 
à aucun prix nous rejeter dans le chaos des glaces, 
nous plongions de notre mieux dans cette couche épaisse. 
Les traîneaux enfonçaient jusqu'aux traverses et les chiens 
jusqu'au ventre ; pour couronner le tout, Jensen souffrait 
cruellement, et ne pouvait plus marcher; mais je n'avais 
pas le loisir de faire halte ; une partie des bagages fut donc 
transférée sur l'autre véhicule, et, nous passant une san- 
gle aux épaules, Mac Donald, Knorr et moi, nous tirâmes , 
chacun aussi bravement que la plus forte bête de l'attelage. 

Les glaces hérissaient de la plus terrible manière les 
abords du cap Napoléon : impossible d'approcher du 
rivage; toute la journée suivante, il nous fallut halerau 
large, et tracer de nouveaux zigzags dans ces maudits hum- 
mocks. Un brouillard épais venait du nord et nous cachait 
entièrement la côte ; une lourde chute de neige acheva de 
nous dérouter, et nous nous arrêtâmes pour attendre une 
température plus favorable. Le lendemain, nous pûmes 
gagner la glace de terre et, pour la première fois depuis 
Cairn-Pointe, nos chiens prirent le grand trot : nous arri- 



3^^ LA MER LIBRE. 

vâmes en peu d'heures au nord du cap Frazer, et nous 
construisîmes notre hutte près du point le plus reculé 
que j'eusse atteint en 1854. 

Nous nous trouvions maintenant dans le canal de Ken- 
nedy où j'avais à peine pénétré alors. La glace de l'en- 
trée paraissait tout aussi mauvaise que celle du détroit, 
et nous fûmes obligés de nous en tenir à la « banquette » 
même pour traverser la baie de Gould* qui s'ouvre entre 
les caps Leidy et Frazer. C'est celle-là même que j'avais 
choisie pour notre hivernage et que j'aurais tant voulu 
atteindre l'automne précédent. — Sur les roches se dres- 
sait encore la hampe du petit pavillon qne j'y avais placé, 
en 1854, mais il n'y restait plus un seul lambeau d'étoffe. 

Pendant que nous suivions la courbe de la baie, je 
constatai que là, aussi bien qu'à Port Foulke, à Port van 
Rensselaer, et sur presque tout le littoral groën landais au- 
dessus du cap York, la terre s'élève en pente douce, cou- 
pée par des gradins plus ou moins réguliers et forme des 
séries de terrasses dont les plus élevées sont de cent vingt 
à cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. — 
J'y reviendrai plus tard, mais je fais observer en passant 
qu'elles sont les indices d'un soulèvement consécutif des 
deux côtes opposées. — Sur une de ces terrasses schis- 
teuses je remarquai les vestiges d'un camp, esquimau ; et 
je fus d'autant plus heureux de la découverte de ces tra- 
ces, fort visibles encore, quoique fort anciennes, qu'elles 
me confirmaient les traditions racontées par Kalutunah. 
On en voit de semblables partout où les Esquimaux sé- 
journent pendant l'été. C'est tout simplement un cercle de 
douze pieds de diamètre formé des lourdes pierres avec 
lesquelles les naturels assujettissent le bord inférieur de 
leur tente de cuir, et qui restent à l'endroit où elles étaient 



1. Ainsi nommée en l'honneur du professeur B. A. Gould de Cam- 
bridge, 



CHAPITRE XXIX. 347 

placées lorsqu'ils retirent les peaux pour aller camper 
ailleurs. 

La journée suivante fut la meilleure que nous eussions 
encore eue; elle nous apporta cependant sa bonne part 
d'ennuis. Encore mieux que dans le détroit de Smith, nous 
apprenions à connaître par expérience l'immense force 
résultant de la pression des glaces, poussées par le cou- 
rant qui se dirige vers le midi. Chaque point des côtes 
exposées au nord est enseveli sous les glaces les plus 
massives qu'on puisse imaginer. Des blocs de trente à 
soixante pieds d'épaisseur, et d'une largeur encore plus 
grande, gisaient épars sur la berge, jetés par l'irrésistible 
banquise au delà du niveau des plus hautes marées. — 
Nous rencontrâmes le premier obstacle de ce genre peu de 
temps après notre départ du cap Frazer, et, n'ayant pu le 
franchir, nous fûmes obligés de rentrer sur la glace du lar- 
ge. — Mais l'entreprise n'était pas facile, le flot ne se faisait 
plus sentir, c'était le commencement de la pleine mer, la 
glace de terre formait une muraille presque à pic. Nous 
descendîmes les chiens par leurs traits, et le bagage pièce 
à pièce, au moyen d'une corde, puis nous fîmes pour nous 
une échelle avec les deux traîneaux attachés à 1^ suite 
l'un de l'autre. — Uicefield, très-raboteux déjà, était en 
certains endroits presque pourri et en mauvaise condi- 
tion : un des attelages enfonça et nous ne le pûmes sauver 
qu'à grand'peine. Il nous fallut revenir à la glace de terre, 
et, par conséquent, suivre toutes les sinuosités de la côte ; 
notre route en était au moins doublée, et quand nous 
fîmes halte pour la nuit, hommes et chiens étaient rendus 
de fatigue. 

Tout harassé que je me sentisse de ma journée, je pro- 
fitai du moment où mes camarades préparaient la hutte et 
le souper, et j'escaladai la colline pour me rendre compte 
de notre position. L'air était parfaitement serein et un im- 
mense horizon se déroulait du côté de l'orient. Vers le 



348 LA MER LIBRE. 

nord, le canal paraissait beaucoup moins rude à traverser 
que le détroit de Smith. La gelée de l'automne et de l'hi- 
ver n'avait pas comprimé les vieux icefields avec autant de 
violence, et je n'apercevais plus de glace nouvelle. Il est 
évident que la mer, restée ouverte jusqu'à une période 
très-avancée, ne s'était pas refermée avant le printemps. 
Comme à Port Foulke, du reste, je fus très-surpris de voir 
la couche qui la recouvrait déjà amincie et lavée par les 
eaux : de petites flaques se montraient partout où la con- 
figuration du rivage permettait de conclure qu'un remous 
de courant avait usé les glaces plus vite qu'ailleurs. 

Par une atmosphère aussi pure, il n'eût pas été difficile 
de distinguer la côte à plus de cent kilomètres ; mais au- 
cune terre ne paraissait à l'orient, et je crois le canal de 
Kennedy un peu plus large qu'on ne l'a supposé jusqu'ici. 

Le nord-est était sombre et couvert de nuages, et Jen- 
sen, qui surveillait avec sollicitude la marche rapide de la 
saison, ne tarda pas à me faire remarquer ce ciel où se 
reflétaient les eaux. 

La température s'était singulièrement adoucie; nous la 
trouvions même trop chaude pendant nos étapes; elle nous 
permettait maintenant de dormir en plein air sur nos 
véhicules. Ce jour-là, le thermomètre ne descendit pas 
au-dessous de — 5" C. et s'éleva ensuite au point de con- 
gélation. Le soleil nous inondait de ses 'flammes pen- 
dant que nous soufflions sous notre pesant fardeau de 
fourrures. L'air nous semblait étoufl'ant. Jeter nos habits 
sur le traîneau et poursuivre notre route en manches de 
chemise fut notre première pensée , mais il était de 
toute importance d'épargner à nos chiens une livre de 
poids inutile, et chacun dut garder ses vêtements, sauf à 
transpirer impitoyablement. 

Cette chaleur insolite était bien loin de venir à propos ; 
la neige commençait à se ramollir, et nous nous trouvions 
à une si grande distance de Port Foulke ! Jensen avait l'œil 



GHAPITKE XXIX. 349 

ouvert sur notre ligne de retraite : il connaissait par expé- 
rience la rapide dissolution des glaces qui, à Upernavik, 
l'avait souvent, à la même époque de l'année, jeté dans de 
sérieux embarras. Pour moi, j'attendais la débâcle géné- 
rale à la mi-juin, quoique le printemps (si on peut appeler 
de ce nom la chose correspondante) s'avançât à grands 
pas. Les oiseaux commençaient à paraître ; sur le versant 
de la colline , les petits bruants de neige {Emberiza nivalis) 
venaient pépier autour de nous; au-dessus de nos têtes 
un bourgmestre (Larus glaucus) volait vers le nord. Il sem- 
blait entendre la voix retentissante des flots et conduisait 
sa compagne, qui modestement faisait voile derrière lui, à 
quelque retraite lointaine sur une île baignée des vagues; 
en passant, il nous jeta un cri comme pour nous de- 
mander si nous aussi n'avions pas la même destination. 
Perché sur la falaise, un corbeau nous croassait son lu- 
gubre bonjour, un mauvais présage peut-être. Un de ces 
oiseaux nous avait tenu compagnie tout l'hiver à Port 
Fouliie et celui-ci avait l'air de vouloir aussi partager nos 
aventures, ou du moins les miettes de nos repas; il nous 
resta fidèle pendant plusieurs jours et s'abattait sur notre 
camp abandonné aussitôt que nous nous mettions eh route. 
La côte que nous suivions est fort curieuse à étudier, 
c'est une ligne de falaises très-élevées, de formation silu- 
rienne*, — grès et calcaire — et très-brisée par les in- 

1. J'ai pu me procurer aux caps Leidy, Frazer, et sur d'autres points delà 
côte, une collection considérable de fossiles que j'ai adressée, après mon re- 
tour en Amérique, à l'institution Smithsonienne de Washington. Les plus 
beaux échantillons furent malheureusement égarés, quand on les envoya 
de Philadelphie; mais, parmi mes collections géologiques, le professeur 
Meek, auquel je les avais confiées, a pu découvrir assez de spécimens pour 
établir quelques comparaisons intéressantes. Il en décrit une douzaine dans 
un court article du journal de Silleman (juillet 1865). Quelques exemplaires 
se sont trouvés trop imparfaits pour qu'il en ait pu déterminer l'espèce par- 
ticulière, hn voici la liste: 

1 Zaphrentis Hayesii. — 2 Syringopora***. — 3 Favosites ***. — 4 Stro- 
phomeua rhomboïdalis, — 5 Strophodonta Headleyana. — 6 Strophodonta 



350 LA MER LIBRE. 

fluences alternantes du froid et du dégeL Derrière elle se 
dressent les pics élevés que j'ai déjà décrits. La neige en 
revêtait les pentes d'une blancheur uniforme , mais je n'y 
ai pu distinguer de glaces : la côte de Grinnell ne présente 
point de glaciers, bien différente en cela du Groenland et 
des rivages que je voyais vers le sud en traversant le dé- 
troit, la terre d'Ellesmere du capitaine Inglefield. 

Toute cette journée-là je trouvai d'anciens campements 
esquimaux semblables à ceux de la baie de Gould. Au cap 
Frazer et ailleurs, je pus ramasser quelques fossiles indi- 
quant clairement la nature des roches. Les endroits d'où 
les vents avaient chassé la neige offraient peu de traces de 
végétation; je n'ai vu qu'une tige de saule nain, probable- 
ment le salix arctica^ un brin de saxifrage desséché (saxifraga 
opposilifolia) et une poignée d'herbes mortes (festucaovina). 

Pendant cette étape, nous franchîmes une assez longue 
distance, mais je n'eus guère d'autre motif de me réjouir; 
la glace de terre était excessivement difficile, et nous ne 
pouvions contourner certaines pointes qu'avec les plus 
grandes fatigues. Pendant un de ces affreux passages, Jen- 
sen tomba encore sur sa malheureuse jambe, et pour 
comble d'infortune, prit un effort dans les reins en soule- 
vant le traîneau. Ces accidents retardèrent beaucoup notre 
marche du lendemain, et me mirent dans le plus cruel 
embarras. Mon journal résume ainsi la situation. 

Beckii. — 7 Rhynchonella ***. — 8 Cœlospira concava. — 9 Spirifer***. 
— 10 Loxonema Kanei. — 11 Orthoceras ***. — 12 Illœnus***. 

« Je crois, ajoute M. Meek, que d'après cette liste les géologues sont en 
droit de conclure que ces roches, situées dans les régions les plus septen- 
trionales où des fossiles aient jamais été recueillis, appartiennent à la cxm- 
che silurienne supérieure. Le fait le plus remarquable, c'est que presque tous 
ces fossiles, ou se rapprochent extrêmement, ou même ne dilîèrent en rien 
des espèces trouvées dans le calcaire schisteux des monts Catskill, compris 
dans le groupe inférieur de Helderherg (New- York). 



CHAPITRE XXIX. 351 



15 mai. 

— Jensen, l'homme énergique, celui sur lequel je comp- 
tais le plus, est non-seulement exténué, mais tout à fait à 
bout de forces. Il est couché sur le traîneau, inerte et 
se plaignant des douleurs qu'il éprouve dans le dos et la 
jambe : il est incapable d'aller plus loin, et j'en suis à me 
demander comment nous le ramènerons au navire. — Mal- 
gré lees terribles glaces, j'aurais pu atteindre le quatre- 
vingt-troisième parallèle au moins, mais nous voilà privés 
de la force musculaire de Jensen ! La route a été exécra- 
ble aujourd'hui, et pourtant . nous avons fait trente -six 
kilomètres. Mac Donald est sur les dents et Knorr ne 
vaut guère mieux, quoiqu'il ne veuille pas encore l'avouer. 
— Quant à Jensen, ses souffrances lui affectent certaine- 
ment le moral, mais, lorsque je pense aux vastes espaces 
qui s'étendent derrière nous, puis-je me flatter que ses • 
pressentiments ne sont que de mauvais rêves, et que ses 
os ne blanchiront pas au milieu de ces roches désolées? — 
Grâce à nos soins continuels, mes chiens sont encore en 
bon état; c'est le seul côté passable de nos affaires. 




CHAPITRE XXX. 



Encore un effort. — Mon projet. — Le brouillard. — Le paysage 
arctique. — La glace pourrie. — Les observations. — La mer 
libre du pôle. — La retraite. 



Le malheureux accident qui me privait ainsi du concours 
d'un de nos plus robustes camarades me fut un coup à 
peine moins douloureux que ne l'avait été le désarroi complet 
de ma troupe. Non-seulement je ne pouvais plus compter 
sur le poignet solide et l'énergie de notre pauvre Jensen , 
mais encore j'étais fort tourmenté de notre position : un 
invalide sur les bras, huits cents kilomètres de glaces bri- 
sées entre nous et le navire, et de très-faibles dépôts, 
laissés en vue de traîneaux vides.... Je l'avoue, je me 
trouvais quelque peu anxieux. 

Le lendemain matin, Jensen, loin d'aller mieux, ne pou- 
vait plus se mouvoir. Je me décidai promptement à le 
remettre aux soins de Mac Donald, et à continuer ma route 
seul avec M. Knorr. En cas de malheur, — et on pouvait en 
craindre un du fait des glaces pourries, — je donnai cinq 
chiens au brave matelot, lui enjoignant de nous attendre 
juste le même nombre de jours, puis.... de faire tous 
ses efforts pour regagner le Port Foulke. 



CHAPITRE XXX. 353 

Notre simple repas terminé, nous replongions dans les 
hummocks pour jouer notre dernière carte. Nous traver- 
sâmes d'abord une baie si profonde, que si nous avions dû 
suivre sur la glace de terre les sinuosités de ses rivages , 
notre route eût été plus que quadruplée. Je voulais main- 
tenant, pousser aussi loin que le permettraient nos ressour- 
ces, atteindre la plus haute latitude possible, me choisir un 
lieu favorable d'observation, et me former une opinion défi- 
nitive au sujet de la mer du pôle et des chances de la par- 
courir avec le navire ou un de nos bateaux. Je me trouvais 
déjà plus au nord que n'était parvenu, en 1 854 (vers la 
mi-juin, un mois plus tard dans la saison), le lieutenant 
Morton, de l'expédition Rane, et je contemplais la même 
étendue, d'un point situé à cent ou cent dix kilomètres du 
cap Constitution, où la mer ouverte avait arrêté sa marche. 
Je désirais avancer vers le nord autant que faire se pour- 
rait. En ménageant avec soin nos provisions, il m'en restait 
encore suffisamment pour terminer avec succès une ex- 
ploration qui approchait de son terme, comme nous le 
disait assez l'obscurité croissante qui s'amassait sur le ciel 
du nord -est et nous révélait la présence des eaux. 

La première étape ne fut pas encourageante : la glace 
était anguleuse et la neige profonde, et après neuf heures 
de très-rude travail, nous dûmes faire halte sans avoir 
franchi plus de seize kilomètres. Presque dès le début, 
notre marche s'était trouvée ralentie par une brume épaisse 
qui, nous empêchant de voir notre chemin à plus de vingt- 
cinq mètres de distance, nous forçait à recourir à la bous- 
sole. 

Quand le brouillard se dissipa, nous nous sentions bien re- 
posés, et nous poursuivîmes, le long du rempart de glace, 
une route souvent interrompue par des incidents auxquels 
j'étais habitué, depuis que nous avions touché le rivage 
au-dessus du cap Napoléon. La côte présentait les mêmes 
caractères : à notre gauche, de hauts rochers perpendicu- 

23 



354 LA MER LIBRE. 

laires, à notre droite, une chaîne décliiquetée de glaçons 
empilés, formant pour ainsi dire une frange de cristal aux 
sombres falaises de la terre de Grinnell. Nous marchions 
dans un défilé sinueux, resserré d'un côté par la terre, 
de l'autre par cette muraille qui surplombait à cinquante 
pieds au-dessus de nos têtes, et sauf les endroits où une 
coupure subite nous permettait d'entrevoir la mer, nous 
étions aussi complètement renfermés que dans un canon 
des Cordillères. De loin en loin une baie échancrait la ligne 
élevée des côtes, et lorsque, parvenus à son éperon méri- 
dional, nous nous tournions vers l'ouest, une vallée en 
pente douce s'ouvrait devant nous, étageant lentement ses 
terrasses depuis la mer jusqu'au pied des montagnes qui 
se dressaient vers le ciel avec une imposante grandeur. Je 
ne fus jamais plus impressionné de la morne tristesse, de 
la nudité du paysage arctique. Certes, mon excursion sur 
la mer de glace ne m'avait, il me semble, guère laissé de 
marge pour agrandir encore le tableau d'une désolation 
sans bornes, mais pourtant, sur ce rivage stérile, la diver- 
sité des lignes, la variété des contours, frappaient davan- 
tage l'esprit et prolongeaient, pour ainsi dire, le rayon de 
la pensée. 

Nos regards erraient sur ces pics hardis amoncelés 
les uns au-dessus des autres, ils s'arrêtaient sur les som- 
bres falaises fendues par les gelées et descendaient le rem- 
part de glace pour se reposer sur la mer : partout ils 
trouvaient à l'œuvre les forces silencieuses de la nature 
qui, depuis des siècles sans nombre, agissent sous l'œil de 
Dieu seul, par les ténèbres de l'hiver comme dans les 
éblouissantes splendeurs de l'été, et je sentais combien 
sont chétifs tous nos travaux et tous nos efforts ! Puis je 
cherchais les traces de la présence d'un être vivant, quel- 
que passée d'ours, de renard ou de renne, et je ne voyais 
que deux hommes affaiblis et nos pauvres chiens luttant 
contre ces terribles obstacles, et il me semblait vraiment 



CHAPITRE XXX. 355 

que, dans sa colère, le Tout-Puissant avait froncé le sour- 
cil sur ces montagnes et ces mers. 

Nous n'avions pas rencontré un seul ours depuis le dé- 
part de Cairn-Pointe, quoique nous en eussions trouvé quel - 
ques pistes en divers endroits, au cap Frazer surtout. Un 
de ces animaux aurait été pour nous un bienfait du ciel, 
et m'eût délivré du souci que me causaient mes chiens ; 
sa chair leur aurait fourni plusieurs journées de rations 
un peu plus substantielles que ce bœuf desséché dont nous 
les nourrissions depuis si longtemps. 

Dix heures de marche ce jour-là, et quatre le lendemain 
nous amenèrent à la pointe méridionale d'une baie si pro- 
fonde que, selon notre habitude, nous préférâmes la tra- 
verser plutôt que de suivre la ligne sinueuse du rivage. 
Mais à peine avions-nous fait quelques kilomètres que 
notre course fut arrêtée : nous cheminions au large de la 
côte, sur une bande de glace ancienne, et nous nous diri- 
gions vers l'énorme promontoire qui forme l'éperon sep- 
tentrional de la baie qui nous apparaissait bien près du 
quatre-vingt-deuxième parallèle, à trente-six kilomètres de 
nous, environ; je désirais ardemment y atteindre. Par mal- 
heur, le vieil icefield qui nous portait se termina soudain, 
et après avoir cahoté au milieu de sa frange de hummocks, 
nous nous trouvâmes sur la glace nouvelle. L'instinct in- 
faillible des chiens les avertit du danger. Ils avancèrent 
d'abord avec des précautions inusitées , puis s'éparpillè- 
rent à droite ou à gauche, refusant d'aller plus loin. Cette 
manœuvre m'était trop familière pour me laisser le moin- 
dre doute sur ce qui pouvait la causer : nous trouvâmes 
en efiFet la glace pourrie et en très-mauvais état. Je pensai 
que cela venait de quelque circonstance locale, de la direc- 
tion des courants par exemple, et je repris notre vieux 
champ pour en sortir un peu plus vers l'est. Je marchais 
en tête des chiens pour soutenir leur courage, mais à peine 
étions-nous de nouveau sur la glace de l'année qu'elle céda 



356 LA MER LIBRE. 

sous mon bâton et que je dus retourner en arrière pour 
chercher encore un passage plus loin. 

Deux heures perdues en efforts semblables, et pendant 
lesquelles nous fîmes plus de sept kilomètres au large, 
me démontrèrent l'impossibilité de franchir la glace au 
delà du golfe ; notre persévérance ne pouvait infaillible- 
ment aboutir qu'à de graves accidents. Si la croûte se 
rompait sous notre poids, même en admettant que nous 
ne fussions pas noyés, nous serions inévitablement trempés 
et ce plongeon, non-seulement nous retarderait beaucoup, 
mais aussi détruirait peut-être notre dernière chance d'at- 
teindre le rivage opposé. Nous revînmes donc à notre 
champ de glace, et halant cette fois vers l'ouest , nous 
essayâmes encore de- traverser la baie, mais la route n'était 
pas meilleure, et les chiens refusaient obstinément de 
marcher lorsqu'on abandonnait les anciens glaçons. Je 
persistais toujours, et je fis tentatives sur tentatives, jus- 
qu'à ce que nous fussions bien convaincus que le chemin 
était impraticable et qu'il ne nous restait plus qu'à tâcher 
d'arriver à notre but en suivant les circuits de la glace de 
terre. 

Je voulus m'assurer combien cette route nous ferait dé- 
vier de la ligne droite, et pendant que mes chiens se re- 
posaient, je marchai le long du rivage, jusqu'à ce que je 
pusse voir la tète du golfe : elle paraissait à peu près à 
trente-six kilomètres. La baisse de nos provisions ne nous 
permettait pas un si long détour qui nous eût pris deux 
journées, si ce n'est trois, et fatigués de douze heures 
de travaux, nous remîmes au lendemain des observations 
plus étendues. L'état des glaces de la baie me surprenait 
beaucoup, et pour tâcher d'en reconnaître la cause et voir 
si je ne découvrirais pas vers l'est un passage plus direct 
que la courbure du golfe, je me résolus de gravir la col- 
line élevée qui se dressait au-dessus de nous; mais il 
me fallait d'abord prendre quelque repos, les durs la- 



CHAPITRE XXX. 357 

beurs de notre dernière étape l'exigeaient impérieuse 
ment. 

Après un sommeil profond et réparateur, résultant d'une 
lassitude telle que j'en avais rarement éprouvé de sem- 
blable, j'escaladai la pente escarpée et me hissai sur une 
saillie de rocher à huit cents pieds environ au-dessus du 
niveau de la mer. 

Je vis alors clairement pourquoi nous avions été forcés 
de battre en retraite. 

Partout les glaces paraissaient dans le même état qu'à 
l'ouverture de la baie. Une large crevasse, partant du mi 
lieu du golfe, se dirigeait vers la mer, et ramifiée de nom- 
breuses fissures, dans sa course sinueuse vers l'orient, 
s'étendait comme le delta d'un puissant fleuve, et sous le 
ciel noir qui s'abaissait sur toute la zone du nord-est, allait 
se perdre dans la mer libre. Dans l'extrême lointain, se 
profilait vaguement contre le sombre horizon du nord la 
croupe blanchie d'un noble promontoire, la terre la plus 
septentrionale qu'on connaisse maintenant sur le globe. Je 
la crois à 82» 30' de latitude, à huit cent trente kilomètres 
du pôle. Entre elle et nous surgissait une autre pointe har- 
die, et plus près encore du cap vers lequel je dirigeais 
notre course la veille, une fière montagne s'élevait majes- 
tueusement de la mer, et semblait porter jusqu'au firma- 
ment sa tête couronnée de neige : je ne voyais d'autre 
terre que la côte où nous nous trouvions. 

Au-dessous de moi, la mer étalait sa nappe immense, 
bigarrée de taches blanches ou sombres, ces dernières in- 
diquant les endroits où la glace était presque détruite ou 
avait entièrement disparu ; au lafge, ces taches se faisaient 
plus foncées et plus nombreuses, jusqu'à ce que, devenues 
une bande de bleu noirâtre, elles se confondissent avec la 
zone du ciel où se reflétaient leurs eaux. Les vieux et 
durs champs de glace (dont les moins grands mesuraient à 
peine moins d'un kilomètre) et les rampes massives et les 



358 LA MER LIBRE. 

débris amoncelés qui en marquaient les bords, étaient les 
seules parties de cette vaste étendue, qui conservassent 
encore la blancheur et la solidité de l'hiver. 

Tout me le démontrait : j'avais atteint les rivages du 
bassin polaire, l'Océan dormait à mes pieds ! Terminée par 
le promontoire qui, là-bas, se dessinait sur l'horizon, cette 
terre que je foulais, était une grande saillie se projetant 
au nord, comme le Céverro Vostochnoï hors de la côte op- 
posée de Sibérie. Le petit ourlet de glace qui bordait les 
rives s'usait rapidement : avant un mois la mer entière, 
aussi libre de glaces que les eaux du nord, de la baie de 
Baffîn, ne serait interrompue que par quelque banquise 
flottante, errant çà et là, au gré des courants ou de la 
tempête. 

Il m'était donc impossible d'aller plus loin. La crevasse 
dont j'ai parlé eût déjà suffi pour nous empêcher d'attein- 
dre le nord de la baie ; au large, les glaces paraissaient 
encore en plus mauvais état. Plusieurs flaques d'eau s'ou- 
vraient près de la côte, et sur l'une d'elles venait de s'abat- 
tre une bande de «dovekies », guilleminots à miroir blanc. 
En remontant le canal Kennedy, j'avais reconnu nombre de 
leurs stations d'été, mais je fus assez surpris de voir les 
oiseaux eux-mêmes à une époque si peu avancée de la sai- 
son. Les mouettes bourgmestres volaient au-dessus de 
nous, se dirigeant vers le nord et cherchant les eaux li- 
bres pour leur nourriture et leur demeure. On sait qu'au- 
tour des lieux qu'elles fréquentent l'été, il n'y a jamais de 
glace après les premiers jours de juin. 

Nous avions atteint notre but, il fallait songer à la re- 
traite : l'approche du prilitemps, là rapidité du dégel, la 
certitude que la mer rongeait déjà le détroit de Smith au 
sud, par la baie de Baffin, aussi bien qu'au nord, par le 
canal de Kennedy, tout cela m'avertissait que nous n'a- 
vions pas de temps à perdre, si nous ne voulions grave 
ment compromettre notre retour aux côtes groënlandaises. 



CHAPITRE XXX. 361 

Il ne nous restait plus qu'à hisser nos pavillons * en 
témoignage de cette découverte et à déposer sur les lieux 
une preuve de notre présence. Les flammes américaines, 
attachées à une mèche de fouet et suspendues entre deux 
hauts rochers, flottèrent à la brise pendant que nous éle- 
vions un cairn ; puis déchirant une feuille de mon cahier 
de notes, j'écrivis les lignes suivantes : 

« Ce point, le plus septentrional qu'on ait encore pu at- 
teindre, a été visité les 18 et 19 mai 1861 par le soussigné, 
accompagné de George F. Knorr, après un voyage en traîneau 
tiré par des chiens. De notre hivernage près du cap Alexan- 
dre, à l'entrée du détroit de Smith, nous sommes arrivés 
ici après une pénible marche de quarante -six jours. Je 
crois,d'après mes observations, que nous sommes 4 810 35' 
de latit. et à 70» 30' de longit. occidentale. La glace pour- 
rie et les crevasses nous empêchent d'aller plus loin. Le 
canal Kennedy paraît s'ouvrir dans le bassin polaire et, 
persuadé qu'il est navigable en juillet, août et septembre 
au moins, je retourne à ma station d'hiver pour essayer 
de pousser mon navire au travers des glaces après la dé- 
bâcle de cet été. 

« J.-J. Hayes. » 
19 mai 186]. 

Cette note, placée dans une petite fiole apportée tout 
exprès, fut soigneusement déposée sous le cairn, puis nous 

1. C'était !• un petit pavillon des États-Unis (une flamme de canot) qui 
avait été porté dans les mers du Sud par l'expédition du capitaine Wil- 
kes, puis dans les expéditions polaires du commandant De Haven, et du 
D' Kane; 2° un autre drapeau national, remis à M. Sonntag, par les dames 
de l'Académie d'Albany; 3" deux bannières maçonniques, deux miniatures, 
qui m'avaient été confiées : l'une par la loge Kane de New- York; l'autre par 
la loge Columbia de Boston; k' le pavillon de signaux de notre expédition, 
portant l'étoile polaire rouge sur un fond blanc , également un don de blan- 
ches mains. J'avais solennellement promis de déployer ces bannières au 
point le plus éloigné que nous pourrions atteindre, et je me suis fait un de- 
voir sacré de les porter avec moi, devoir qui m'a été d'autant plus agréable 
à remplir, que toutes easemble elles ne pesaient pas trois livres. 



362 LA MER LIBRE. 

poursuivîmes noire route en nous tournant vers le sud : 
mais je quittais ce lieu avec répugnance, il exerçait sur 
moi une fascination puissante, et c'est avec des sensations 
inaccoutumées que je me voyais, seul avec mon jeune cama- 
rade, dans ces déserts polaires que nul homme civilisé n'avait 
foulés avant nous. Notre proximité de l'axe du globe, la 
certitude que, de nos pieds, nous touchions une terre pla- 
cée bien au delà des limites des découvertes précédentes, 
les pensées qui me traversaient l'esprit en contemplant 
cette vaste mer qui s'étendait devant nous, l'idée que peut- 
être ces eaux ceintes de glaces baignent les rivages d'îles 
lointaines où vivent des êtres humains d'une race inconnue, 
tout cela paraissait donner je ne sais quoi de mystérieux à 
l'air même que nous respirions, tout cela excitait notre 
curiosité et fortifiait ma résolution de me lancer sur cet 
océan et d'en reconnaître les limites les plus reculées. Je 
me rappelais toutes les générations de braves marins, qui, 
par les glaces, et malgré les glaces, ont voulu atteindre 
cette mer, et il me semblait que les esprits de ces hommes 
héroïques, dont l'expérience m'a guidé jusqu'ici, descen- 
daient sur moi pour m' encourager encore. Je touchais 
pour ainsi dire « la grande et notable chose » qui avait 
inspiré le zèle du hardi Frobisher ; j'avais accompli le rêve 
de l'incomparable Parry ! 











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CHAPITRE XXXI. 



La mer libre du pôle. — Étendue du bassin polaire. — Ses limites. 
— Les courants du pôle. — La glace. — Sa ceinture. — Les 
découvertes arctiques. — Les Russes et leurs explorations 
en traîneau. — La mer ouverte de Wrangell. — L'expédition 
Parry. — L'expédition Kane. — Étendue du détroit de Smith. — 
Conclusions générales tirées de mes découvertes et de celles de 
mes prédécesseurs. 



Arrêtons-nous ici pour étudier sommairement le bassin 
arctique et arriver à une appréciation correcte de ces 
mots : LA MER LIBRE DU POLE, qu'on emploie si souvent. 

En consultant une carte des parages circumpolaires, le 
lecteur peut se former une opinion bien autrement pré- 
cise que s'il s'en rapportait aux descriptions les plus mi- 
nutieuses. Aux alentours du pôle nord s'étend une vaste 
mer, un océan plutôt qui a, en moyenne, un rayon de dix- 
huit cents kilomètres au moins. Presque partout, cette 
mer est environnée de terres et les abords en sont assez 
bien connus, à l'exception de ceux du Groenland septen- 
trional et de la terre de Grinnell qui se projettent dans 
les eaux boréales, sous des latitudes très-élevées, et ne 
sont pas encore déterminés. Ces rivages sont à peu près à 



364 1-A MER LIBRE. 

la même distance du pôle et se trouvent tous dans la ré- 
gion des gelées éternelles. Ils sont habités par des peupla- 
des de môme race, auxquelles le sol ne fournit point de 
moyens d'existence, qui vivent exclusivement de chasse et 
de pêche et ne se rencontrent que sur le bord de la mer ou 
le long des rivières qui coulent vers le nord. Cette longue 
ligne de côtes, où errent les nomades des déserts arctiques, 
présente trois grandes solutions de continuité : la baie de 
Baffin, le détroit de Behring et l'immense ouverture qui 
existe entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble; c'est par 
ces estuaires que les eaux de la mer du pôle se mêlent à 
celles de l'Atlantique et de l'océan Pacifique. Si on examine 
ensuite la direction des courants; si on remonte le Gulf- 
Stream, qui, dans sa course vers le nord, porte les eaux 
chaudes de la zone tropicale à travers le vaste espace océa- 
nique ouvert à l'est du Spitzberg, et force, en retour, des 
courants d'eau froide à descendre à l'ouest de ces îles et 
par le détroit de Davis, on comprendra sans peine que, 
dans ce déplacement continuel des eaux du pôle par celles 
de l'équateur, la majeure partie des premières n'est jamais 
refroidie jusqu'au point de congélation ; et que cet océan 
étant probablement aussi profond et presque aussi large 
que l'Atlantique entre l'Amérique et l'Europe, sa masse 
énorme doit fournir à toute la région qu'il baigne une cha- 
leur plus élevée que celle qui lui serait propre, sans ces 
causes atténuantes. La Providence met ainsi une barrière 
à l'accumulation des glaces, et affirme une fois de plus la 
grande loi de circulation qui, dispensant les pluies à la 
terre altérée, et l'humidité à l'air desséché, modère la tem- 
pérature de chaque climat, rafraîchit celle des Tropiques 
avec les eaux des pôles, et réchauffe la zone glaciale avec 
celles de la zone torride. 

Partant de ces faits, on peut admettre que la surface seule 
de l'eau se réfrigère assez pour se changer en glace; et 
que lorsqu'elle est agitée par les vents, les particules 



CHAPITRE XXXI. 365 

refroidies au contact de l'air se mêlent, dans le roulis des 
vagues, avec les eaux plus chaudes des couches inférieu- 
res. Aussi la glace ne se forme-t-elle que dans les endroits 
abrités, dans les baies où le fond est assez élevé et le courant 
assez peu actif pour ne mettre aucun obstacle à l'action de la 
température extérieure, ou bien encore, lorsque l'atmo- 
sphère est uniformément calme, circonstance assez rare du 
reste, les vents se déchaînant avec autant de violence sur la 
mer polaire que dans toute autre région du globe. Les 
glaces ne peuvent donc couvrir qu'une petite partie de 
l'Océan arctique et n'existent que dans les lieux où la 
terre les protège et les entretient. La banquise s'attache 
aux côtes de Sibérie, et franchissant le détroit de Behring, 
elle presse les rivages d'Amérique, engorge les canaux étroits 
de l'archipel de Parry, par où les eaux polaires s'écoulent 
dans la baie de Baffin, traverse cette mer, suit les bords du 
Groenland, atteint ceux du Spitzberg et de la Nouvelle- 
Zemble, investissant ainsi le pôle d'un rempart continu de 
glaces adhérentes à la terre, plus ou moins disloquées en 
hiver comme en été, et dont les débris, flottant çà et là, 
sans laisser jamais entre eux de passes bien étendues, for- 
ment une barrière que n'ont pas encore pu forcer toute 
la science et l'énergie de l'honune. 

Si maintenant le lecteur veut bien poser la pointe d'un 
compas, non loin du pôle nord, par exemple à l'angle 
d'intersection du 86" parallèle et du 1 62' méridien à l'ouest 
de Paris, puis décrire un cercle de dix-huit cent cinquante 
kilomètres de rayon, il rencontrera le bord moyen des 
terres et de la ceinture de glaces qui entoure ce vaste cir- 
cuit et enceindra un espace de près de dix millions de kilo- 
mètres carrés. 

Quoique cette formidable barrière n'ait jamais été entiè- 
rement traversée, on y a pénétré surplusieurs points et on 
en a suivi le contour extérieur, soit le long des eaux ac- 
cumulées près de la terre, par les rivières qui servent de 



366 LA MER LIBRE. 

déversoirs aux lacs septentrionaux de l'Asie ou de l'Amé- 
rique, soit en se frayant un chemin au travers des glaces 
plus ou moins désagrégées par l'été. — Divers navigateurs 
ont, de cette manière, tenté le passage nord-ouest, et c'est 
en suivant la ligne des côtes depuis le détroit de Behring 
jusqu'à la terre de Banks, puis en poussant dans les glaces 
brisées, que Sir Robert Mac Clure a pu mener à bonne fin 
un voyage si souvent entrepris; non pas cependant qu'il ait 
réussi à faire passer son navire : il a dû franchir à pied 
cinq cent cinquante kilomètres sur la glace d'hiver de- 
puis la terre de Banks* jusqu'au canal de Wellington, 
d'où, parla mer deBaffîn, il est retourné en Angleterre sur 
un bâtiment venu de l'est. — Le capitaine Collinson, navi- 
guant aussi de l'ouest à l'est, a presque atteint l'endroit où, 
peu auparavant, avait péri Franklin, entré dans les glaces 
du côté opposé. — En explorant ainsi les côtes de Sibé- 
rie, les Russes n'ont trouvé que deux obstacles insur- 
montables à la navigation de l'Atlantique au Pacifique : le 
cap Yakan, contre lequel les glaces sont toujours entassées 
et que Behring essaya vainement de franchir, et le cap 
Céverro Vostochnoï, que le jeune et vaillant lieutenant 
ProndtschikofT fit de si héroïques efforts pour doubler. 
Déjà, en 1598, William Barentz, le brave nautonier d'Am- 
sterdam, avait tâché, par la même voie et la même mé- 
thode de navigation, de s'ouvrir un passage par le nord-est, 
vers les régions du Cathay. 

Les tentatives faites contre cette ceinture de glace dans 
l'espoir d'atteindre la mer libre du pôle ont été fort nom- 
breuses, et on a essayè'de toutes les brèches par lesquelles 
les eaux méridionales communiquent avec l'océan Glacial. 
Je n'ai pas le projet de raconter ici l'histoire de ces diver- 
ses tentatives : ce n'est qu'un long récit de déceptions, du 



1. Il dut abandonner son vaisseau, V Investigator , dans la baie de Mercy à 
rextrémité nord de la terre de Banks, après trois hivernages successifs. {Trad.) 



CHAPITRE XXXI. 367 

• moins quant à ce qui regarde la découverte du pôle. Cook 
et ses émules n'ont pas trouvé la glace suffisamment ou- 
verte pour naviguer au nord du détroit de Behring; Hudson 
a échoué, de même que tous ceux qui l'ont suivi dans les 
mers du Spitzberg; les essais par la mer de Baffin n'ont 
pas mieux réussi. Les efforts les plus persévérants ont été 
tentés à l'ouest du Spitzberg, et c'est par cette voie que les 
navigateurs se sont approchés du pôle plus que par tout 
autre. La plus haute latitude authentiquement atteinte avec 
un navire est celle de 81° 30', constatée par l'érudit balei- 
nier Scoresby. Ouelques-uns soutiennent que Hudson est 
allé plus loin, et si on devait croire les traditions que Daiiies 
Barrington a recueillies parmi les pêcheurs d'Amsterdam 
et de Hull, les anciens mariniers anglais et hollandais, en 
cherchant encore plus haut de nouveaux théâtres de pêche, 
auraient trouvé partout la mer libre. 

Contraints de renoncer à ouvrir un passage à leurs na- 
vires, d'autres explorateurs, les Russes surtout, ont tenté 
de franchir les glaces en traîneaux. En Sibérie, de coura- 
geux officiers se sont, dès les premiers jours du prin- 
temps, hardiment lancés sur l'Océan polaire, au moyen 
des attelages des tribus qui habitent la côte septentrionale. 
Le plus célèbre de tous est l'amiral Wrangell, alors simple 
lieutenant de marine, dont les entreprises, poursuivies 
pendant plusieurs années (1822-1824), prouvent qu'en 
toute saison la mer reste ouverte au nord. Lui et ses compa- 
gnons furent invariablement arrêtés par les eaux, et l'exis- 
tence de la Polynid, ou mer libre, au nord des îles de la 
-Nouvelle-Sibérie, est maintenant un fait aussi bien établi 
(jue celui de la pente des rivières vers l'Océan. 

Sir Edward Parry essaya de la même méthode au nord 
du Spitzberg, mais il se servit d'hommes au lieu de chiens 
et se munit de bateaux en cas de débâcle. Il se dirigea du 
côté du pôle, jusqu'à ce que les glaces, détachées par la 
saison, l'eussent reporté vers le sud plus vite qu'il ne inar- 



368 LA MER LIBRE. 

chait vers le nord; elles finirent par se briser sous lui et 
le laissèrent à la dérive sur la mer libre. 

Vint ensuite le capitaine Tnglefield, qui tenta de péné- 
trer dans les eaux circompolaires par le détroit de Smith; 
il fut suivi par le docteur Kane. Celui-ci ne put pous- 
ser son navire plus loin que Port van Rensselaer, et comme 
les Russes, dut continuer son œuvre avec des traîneaux. 
Après de graves dillicultés et de nombreux échecs causés 
par les amas de glaces du détroit , une de ses escouades 
réussit enfin à atteindre la mer si souvent annoncée, et 
pour citer les paroles du docteur : « d'une éminence de 
cinq cent quatre-vingts pieds, on voyait les vagues libres 
de glaces, sans limites et gonflées par un puissant roulis, 
venir se briser eiî écume sur la côte hérissée de récifs'. » 
Cette côte est celle qu'il a nommée Terre de Washington. 

A mon tour, je me suis jeté dans ces aventures, et le 
dernier chapitre me laisse avec mon traîneau sur les bords 
de la mer décrite par Kane, à environ cent quatre-vingts 
kilomètres au nord-ouest du promontoire d'où Morton en 
contempla les eaux. Des courts détails que j'ai déjà donnés, 
on peut facilement déduire mon opinion sur cette mer — 
que Wrangell avait trouvée ouverte à l'autre extrémité de 
son grand diamètre, — qu'à ma droite une des bandes de 
Kane vit onduler libre de glaces, et que le voyage de Parry 
prouve aussi être libre au delà du Spitzberg. — Je me 
hâte de terminer en peu de mots. 

Les limites de l'Océan polaire sont suffisamment con- 
nues pour que nous puissions nous faire quelque idée de 
la configuration des côtes nord du Groenland et de la terre 
de Grinnell, les seules parties de cet immense contour qui 
restent encore inexplorées. La direction de la ligne sep- 
tentrionale des rivages du Groenland peut être présumée 

1. D" E. Kane, Arctic explorations, vol. I"", p. 307. — Voir à l'appendice 
du présent volume le rapport de Morton, suivi des commentaires de Kane. 

(Trad.) 



CHAPITRE XXXI. 369 

d'après les analogies de la géographie physique, et un sem- 
blable mode de déductions me porte à conclure que la terre 
de Grinnell ne peut guère s'étendre au delà des bornes de 
mes recherches. Je suis convaincu, comme Inglefield l'a été 
avant moi, que le détroit de Smith s'épanche dans le bas- 
sin polaire. Au-dessus du passage resserré entre le cap 
Alexandre et le cap Isabelle, les eaux s'élargissent toujours 
jusqu'au cap Frazer où elles se déploient brusquement. Sur 
les côtes groënlandaises, la terre s'infléchit vers l'est, d'une 
manière régulière, jusqu'au cap Agassiz où elle plonge 
sous un glacier et disparaît aux regards. — Dernière saillie 
d'un éperon montagneux, ce cap est composé de roches pri- 
mitives qui reparaissent sur divers points du rivage, mais 
sont presque partout recouvertes par des .couches de grès 
et de trapp qui forment les falaises de la ligne des côtes. A 
environ cinquante-cinq kilomètres dans les terres, ces mê- 
mes roches constituent la chaîne de montagnes qu'en 1854 
je traversai avec M. Wilson pour trouver la mer de glace^ 
appuyée sur leur versant intérieur. Plus au nord cette mer 
de glace se déverse dans l'Océan polaire, et en poussant au 
travers des eaux,aGnipar atteindre dans cette direction la 
terre de Washington, tandis que, vers le sud, elle touche au 
détroit de Smith. J'ai déjà dit que le front du glacier de Hum- 
boldt doit être plus reculé à l'orient qu'il ne l'est sur la 
carte de Kane, et diverses raisons me font supposer que la 
terre de Washington doit être aussi reportée plus loin dans 
la même direction. D'après le rapport de Morton, on peut 
conclure que cette terre fait partie du soulèvement grani- 
tique, qui, interrompu brusquement au cap Agassiz, repa- 
raît au cap Forbes et forme une ligne de côtes symétri- 
quement analogues à celles du Groenland. 11 est probable 
qu'Ji une époque reculée c'était une île partout baignée 
par les eaux du détroit de Smith, dont le bras oriental est 
maintenant comblé par le glacier de Humboldt, et dont le 
bras occidental porte le nom de canal de Kennedy. 

24 



370 LA MER LIBRE. 

On l'a déjà vu : les eaux chaudes du Gulf-Stream se dé- 
versent au nord et empêchent la température de l'océan 
arctique de descendre au dessous du point de congélation; 
les vents soufflent sous le ciel polaire comme sous les tro- 
piques, et les courants incessants de fond, les marées delà 
surface, tiennent les eaux toujours en mouvement et s'op- 
posent à ce qu'une partie considérable du vaste bassin arc- 
tique soit prise par la gelée. Sur aucun point de l'intérieur 
du cercle boréal , on ne trouve , en hiver comme en été, 
une barrière de glace qui s'étende à plus de quatre-vingt- 
dix ou cent soixante kilomètres de la terre. Même dans les 
passes qui séparent les îles de l'archipel Parry de la baie 
de Baffin, dans les eaux du nord^ à l'ouverture du détroit 
de Smith, partoul dans l'aire immense de la zone polaire, 
les eaux ne se couvrent de glaces que lorsqu'elles sont 
abritées par la terre, ou par quelque banquise accumulée 
par une longue persistance des mêmes vents. Pendant le 
dernier hiver, je n'ai certes pas manqué d'occasions de 
m'assurer que la mer ne se referme que lorsqu'elle est en 
repos ; en tous temps, même les jours où la température 
descendit au-dessous de celle de la congélation du mer- 
cure, j'entendais le bruit des vagues du pont de mon 
schooner. 

Les faits parlent d'eux-mêmes, et il serait inutile de 
fatiguer le lecteur de nouvelles conclusions. Il me suffira 
d'ajouter que lorsque, te 19 mai 1861, je contemplais la 
mer lointaine du pôle, il était impossible à un homme 
ayant quelque expérience de la glace marine et du change- 
ment des saisons polaires, de ne pas s'apercevoir qu'avant 
peu de jours la mer libre allait 'se frayer sa voie vers le 
détroit de Smith à travers le canal de Kennedy. 



CHAriTRE XXXIf. 



De nouveau à bord. — Récapitulation du voyage. — Pénible marche 
par la tempête. — La glace pourrie. — Les hummocks. — Fati- 
gue extrême des chiens. — A la dérive sur un glaçon. — Arrivée 
au schooner. — Ma carte. — Le nouveau détroit. — Mes décou- 
vertes. 



Port Foulke , 3 juin. 

Je n'ai pas fait moins de deux mille quatre cents kilo- 
mètres depuis le 3 avril, et si je compte notre première 
course de mars, ce chiffre s'élève bien à trois mille. Je suis 
quelque peu usé et abattu par ces terribles labeurs, mais 
le repos, le confort de la vie civilisée, d'abondantes ablu- 
tions, le luxe d'un lit, ma table couverte de brillante vais- 
selle remplie des mets les plus recherchés que mon cuisi- 
nier suédois puisse s'imaginer, tout cela forme un en- 
semble merveilleusement rajeunissant, et aussi puissant sur 
moi que le fut la main d'Hébé sur lolas, le vieil mvalide. 

Tout a bien marché à bord du schooner. Radcliffe m'a pré- 
senté son rapport et Mac Cormick me raconte en détail ses 
aventures après qu'il m'eut quitté au milieu du détroit ; 
j'en parlerai plus tard; je veux d'abord transcrire les prin- 
cipaux incidents de mon voyage pendant qu'ils sont encore 
frais dans ma mémoire. L'ofticier me prévient qu'il est 



372 LA MER LIBRE. 

impossible de réparer le navire de manière qu'il puisse 
affronter de nouveau les glaces, mais je ne veux point 
accepter cette conclusion sans un examen que je ne me 
sens pas encore le courage de faire. Pour tout dire, ces der- 
nièresjournées m'ont terriblement secoué, et quoique l'at- 
mosphère de ma cabine calfeutrée me paraisse suffocante 
après des mois en plein air, le docteur, qui me surveille de 
près, m'ordonne de garder mon cadre un jour ou deux. 
Heureux encore qu'il ne me défende pas d'écrire ! 

Le canal de Kennedy estnavigable; j'en suis sur à présent. 
Reste à savoir si le détroit de Smith voudra bien nous li- 
vrer passage. Si j'avais un navire à vapeur, je ne douterais 
pas du succès ; mais avec les voiles seulement, je n'ai pas la 
même certitude, qut)ique je sois loin de désespérer encore. 

J'ai rapporté de mon voyage la conviction qu'une route 
vers le pôle s'ouvre chaque été au nord du cap Frazer ; je ne 
prétends pas qu'elle soit absolument désobstruée de glaces, 
mais elle est praticable au moins pour la navigation à va- 
peur; la vraie difficulté est d'arriver au point précité. Je 
reviendrai sur ce sujet à mesure que l'occasion s'en pré- 
sentera ; demain matin, je compte être assez remis de mes 
fatigues pour commencer la projection de ma carte d'après 
les matériaux recueillis dans mon voyage. 

Le cœur pénétré de gratitude envers Celui qui ne permet 
pas qu'un passereau tombe à terre sans sa permission, j'ai 
le bonheur de dire que, pendant ces deux mois de périls, 
il nous a tous garantis d'accidents graves ou d'infirmités 
permanentes. 

4 juin. 

J'ai calculé quel([ues-unes de mes observations et des- 
siné une première esquisse de ma carte. Le chemin suivi 
par nos traîneaux y forme une ligne assez respectable. De- 
puis le commencement de mars, j'ai sillonné tout le terrain 
parcouru par les escouades du D"" Rane , à l'exception de 



CHAPITRE XXXII. 373 

la côte de Washington seulement, et j'ai considérablement 
étendu les explorations vers le nord-est. Mais les additions 
importantes faites à la géographie de ces régions sont pour 
moi d'un intérêt bien inférieur à la joie que j'éprouve de 
connaître enfin une route praticable pour arriver au bassin 
polaire. 

Mon carnet de poche ne raconte pas notre retour de ces 
parages lointains. Ce malheureux livre, tout imprégné d'hu- 
midité et fort peu présentable, est ouvert maintenant de- 
vant moi, et j'en copie les dernières lignes : 

« ...Forcés défaire halte contre un énorme mur de glace 
pour nous abriter d'une tempête qui nous a assaillis dès 
les premiers moments de notre retour vers le sud, nous 
avons dix-huit kilomètres dans les jambes; il nous en 
faudra encore quatre-vingt-dix ou cent avant de rejoindre 
Jensen. Les chiens viennent de dévorer leur dernière ra- 
tion. Il vente et il neige horriblement... » 

Toute la journée suivante, la tempête continua avec la 
même furie, la bise gémissait dans les falaises; j'ai rare- 
ment vu ou entendu rien de plus affreux. Ne pouvant plus 
supporter le froid qui régnait dans notre triste campement 
(nous n'avions aucun moyen de nous construire une hutte 
de neige), nous allâmes de l'avant, et recommençâmes à 
escalader les rocs et les glacés anguleuses, qui déjà avaient 
tant retardé notre marche vers le nord. Il nous fallut 
plonger dans de profonds amas de neige, à travers lesquels 
nos chiens pouvaient à peine se frayer une route quoique 
le traîneau fût entièrement vide. Les malheureuses bétes 
étaient tellement exténuées, que nous avions les plus 
grandes difficultés à les forcer à mettre une patte devant 
l'autre; elles tombaient à plat dès que le fouet ne faisait 
♦pas son office sans trêve ni merci. Je ne les avais jamais 
vues dans un si pitoyable état. Une halte leur eût fait plus 
de mal que de bien : il ne nous restait pas un atome de 
provisions. Force était donc de marcher, de marcher tou- 



374 LA MER LIBRE. 

jours et d'arriver au camp de Jensen , ou de périr dans la 
tempête; par bonheur nous avions vent arrière. 

Nous continuâmes donc notre course sinueuse à travers 
les trombes de neige et réussîmes à atteindre la pointe 
nord de la baie au midi de laquelle se trouvait le campe- 
ment de Jensen. Alors commença la plus terrible partie de 
notre route. Ce passage du golfe me revient à la mémoire 
comme le sombre et confus souvenir d'un affreux cauche- 
mar ; je sais à peine comment nous en avons pu sortir. 
Je me rappelle comme un songe le bruit de nos coups 
incessants sur les pauvres chiens qui voulaient se coucher 
à chaque pas, nos plongeons sans fin dans les amas de neige, 
le grincement monotone de la croûte vieillie s'effondrant 
sous nos pieds fatigués, les pénibles ascensions des entas- 
sements de glace, nos efforts pour pousser ou soulever le 
traîneau. Puis, à travers la neige qui nous fouettait le vi- 
sage, j'ai enfin entrevu la terre , et entendu les cris de la 
meute de Jensen; et nous avons pu nous traîner jusqu'à 
sa hutte en rampant par-dessus le rebord de la glace. 
Pendant ces dernières heures, nous n'avions plus dans 
l'esprit d'autre sentiment que celui d'un immense besoin 
de nous reposer pour dormir, et il est fort heureux que 
nous n'ayons pas tout à fait perdu la conscience des dan- 
gers qu'aurait entraînés la satisfaction de ce désir presque 
irrésistible. 

Sans attendre leur repas, les chiens tombèrent sur la 
neige aussitôt qu'ils furent abandonnés à eux-mêmes , et 
enfournés dans la hutte que Mac Donald avait construite 
pour son malade , nous nous plongeâmes bientôt dans un 
sommeil léthargique. Jensen prit note du temps. Nous 
avions marché vingt-deux heures depuis notre halte sous 
le bloc de glace de la veille. 

Quand nous rouvrîmes les yeux, la bourrasque était 
tombée et le soleil brillait joyeusement. Mac Donald avait 
pansé les chiens et nous préparait un pot de café bien chaud 



CHAPITRE XXXII. 375 

et un dîner abondant que trente-quatre heures de jeune nous 
firent accueillir avec enthousiasme. Convenablement res- 
tauré, je montai sur la colline pour voir encore cette mer 
que nous allions quitter. La tempête avait fait son œuvre; 
le ciel sombre qui indique la présence des eaux nous sui- 
vait le long de la côte ; agrandies par le vent et les petites 
vagues qui en rongeaient les bords, les flaques couvraient 
un espace plus étendu. Des flots, des packs, des icefields, 
avaient cédé sous l'immense pression des tempêtes, et 
s'agitaient sur leur mouillage d'hiver, déchirant autour 
d'eux les vieilles glaces pourries. Déjà nombre de crevas- 
ses s'avançaient tout près du rivage, et la charnière de la 
banquette de glace se descellait visiblement. 

Jensen ne marchait encore qu'à grand'peine; assis sur 
son traîneau, il se trouvait cependant assez fort pour con- 
duire ses chiens, et nous transférâmes sur le véhicule de 
Knorr tout notre bagage dont, il est vrai, les dimensions 
étaient maintenant fort réduites : il ne nous restait plus 
que nos peaux de bison , une carabine, mes instruments 
et quelques échantillons géologiques. Nos vivres étaient 
consommés jusqu'à la dernière once, et désormais nous 
étions condamnés à nous coucher sans souper si nous ne 
réussissions pas, dans notre journée, à atteindre une de 
ces caches où, sous un monceau de pierres, nous avions 
déposé les provisions nécessaires pour un repas. Res- 
tait à savoir encore si les ours ne les auraient pas dé- 
couvertes. 

5 juin. 

Après seize longues heures de marche, nous eûmes la 
bonne chance de trouver un dépôt intact. Nous faisions sou- 
vent halte pour laisser reposer les chiens, et j'eus tout le 
temps de recueillir une précieuse collection de fossiles. S'il 
n'était hasardeux de se prononcer avant mûr examen, j'af- 
firmerais qu'ils doivent appartenir à l'époque silurienne. 



376 LA MER LIBRE. 

Je pus aussi mesurer quelques-uns des glaçons jetés 
sur le rivage par la pression de la banquise. En certains 
endroits ils étaient entassés les uns sur les autres de ma- 
nière à former une barrière presque infranchissable ; 
sur quelques points, ils avaient soulevé ou redressé la 
banquette; une table épaisse de vingt mètres et longue de 
trente- six, forcée de remonter la berge inclinée, avait 
poussé devant elle les débris accumulés à la base des ro- 
chers, puis, quand la cause de tout ce bouleversement 
avait dérivé plus loin , cette masse était restée encastrée 
sur le bprd, son extrémité inférieure surplombant le plus 
haut niveau de la marée. D'autres blocs étaient empilés 
autour d'elle, et, forcés de contourner l'énorme amon- 
cellement, nous dûmes grimper assez haut sur le flanc de 
la colline. 

L'étape suivante fut encore plus difficile. Après nous 
être engagés dans de profonds amas de neige au-dessous 
du cap Frazer, nous ne pûmes réussir à atteindre les 
champs de glace, vu le mauvais état de la couche qui lon- 
geait le rivage. J'essayai par deux fois, et fus sur le point de 
payer cher ces tentatives : un de nos attelages plongea dans 
la mer et nous eûmes beaucoup de peine à l'en retirer, 
puis, comme, selon mon habitude, je servais de pilote à 
notre petite bande, le bâton à glace avec lequel je sondais 
le terrain s'enfonça subitement, et disparut sous la croûte 
pourrie; nous ne désirions guère prendre un bain froid, 
et profitant de cet avertissement, nous retournâmes à la 
glace de terre. 

La route se trouva beaucoup meilleure dans la baie ou 
au-dessous du cap Napoléon , et nous atteignîmes le cap 
Hawks en deux journées. 11 nous fallait maintenant re- 
prendre notre ancienne voie et rentrer dans les hum- 
mocks. Nous espérions en sortir plus aisément que par 
le passé, maintenant que Jensen pouvait marcher et que 
nous avions si peu de bagages. Mais nos attelages ne va- 



CHAPITRE XXXII. 377 

laient plus grand'chose et la légèreté de dos traîneaux était 
un danger : ils ne pouvaient plus niveler les aspérités de 
la glace, n'énoioussaient pas leurs cassures tranchantes et 
rendaient d'autant perfide la croûte de neige à peine gelée. 
La tâche était pénible et harassante au plus haut degré; 
elle épuisait l'énergie des hommes aussi bien que les 
forces de nos malheureux chiens. 

Il était tombé de la neige , mais en plusieurs endroits le 
vent l'avait balayée de dessus les traces que nous avions 
laissées en allant vers le nord, et elles nous permirent de 
retrouver facilement les petits dépôts dont nous les avions 
jalonnées. A une exception près, ils avaient échappé à l'in- 
spection des ours, mais notre première étape , à partir du 
cap Hawks, ayant été franchie assez rapidement, nous pû- 
mes économiser la première cache que nous rencontrâmes, 
et nous faire ainsi une réserve d'un jour d'approvision- 
nement : bonne fortune sur laquelle nous n'osions guère 
compter. 

La côte du Groenland parut enfin à l'horizon; elle s'éleva 
peu à peu, et nous arrivâmes en vue de Cairn-Pointe ; mais 
depuis quelque temps l'état du ciel nous avertissait de la 
rapide approche de la débâcle et révélait une mer ouverte 
s'étendant jusqu'au cap vers lequel nous nous dirigions. 
Au nord seulement du promontoire, la glace paraissait so- 
lide encore , et pensant atterrir dans cette direction , 
nous nous dirigeâmes sur l'ancienne couche raboteuse et 
épaisse , en . évitant avec soin la nouvelle , poreuse 
partout et déjà complètement usée en divers endroits. A 
moins de deux kilomètres de la terre s'ouvrait une fissure 
d'un pied de largeur seulement; nous sautâmes par-dessus 
et continuâmes notre route; par malheur, un vent violent 
soufflait du détroit, et tout près du rivage, l'eau nous barra 
le chemin et nous força de retourner au large ; à notre 
stupéfaction, à notre horreur, pourrais-je dire, la crevasse 
que nous avions traversée s'ouvrait maintenant d'une 



378 LA MER LIBRE. 

vingtaine de mètres; nous étions sur un glaçon qui déri- 
vait vers la haute mer. 

Son mouvement, du reste, s'opérait avec lenteur. Après 
quelques instants d'indécision sur ce que nous avions 
à faire, nous nous aperçûmes que le bord extérieur de 
ce glaçon marchait seul assez vite, tandis que son extré- 
mité opposée était presque stationnaire : un petit iceberg 
échoué sur le fond et encore attenant à notre radeau , for- 
mait un pivot autour duquel nous commencions à tourner. 
S'il pouvait résister, le glaçon devait immanquablement 
frapper la terre, et, revenant à l'espoir, nous nous dirigeâ- 
mes de ce côté. 

L'événement si ardemment désiré ne se fit pas attendre; 
la marée haute nous favorisait, et au moment même de la 
collision, nous nous élançâmes prestement sur la glace de 
terra. Le contact ne fut pas de longue durée; la glace pour- 
rie se détacha de l'iceberg qui nous avait donné un secours 
si opportun, et nous ne fûmes pas fâchés de la voir s'éloi- 
gner sans nous. 

Nos chiens qui avaient vaillamment supporté les fatigues 
du voyage vers le nord, étaient en ce moment complète- 
ment fourbus. Les faibles rations du retour avaient été 
insuffisantes pour réparer leurs forces : en outre nous 
n'avions pas prévu qu'il leur faudrait traîner Jensen quel- 
ques jours durant. Dès notre première journée au milieu 
des glaces, l'un d'entre eux mourut dans les convulsions ; 
deux autres le suivirent bientôt et je me décidai à fusiller 
un quatrième qui ne pouvait plus ni tirer, ni même suivre. 
A ma grande surprise, aussitôt que la balle l'eut atteint, 
ne le blessant que légèrement, mais lui arrachant un cri 
terrible, ses camarades lui coururent sus et le dévorèrent 
en un clin d'œil ; ceux qui furent assez heureux pour en 
happer quelque fragment, déchiraient les derniers lam- 
beaux de sa chair, que l'écho de son hurlement s'éteignait 
à peine dans les solitudes. 



CHAPITRE XXXII. 379 

Au-dessus de Cairn-Pointe , la mer était encombrée de 
glaces éparses, évidemment détachées par une tempête 
très-récente. En longeant la terre, nous pûmes descendre 
le long de la côte et arriver au cap Hatherton , mais plus 
loin, la banquette elle-même avait disparu, et il nous fal- 
lut monter sur le rivage. Il était impossible de franchir les 
montagnes avec les traîneaux et nous les abandonnâmes 
pour revenir plus tard les chercher avec une embarcation. 

Exténués comme nous l'étions , et souffrant cruellement 
des pieds, la route de terre nous parut très- longue et très- 
fatigante; mais nous nous en tirâmes encore mieux que 
les chiens. Dès qu'ils se sentirent débarrassés de leurs 
traîneaux , la plupart s'écartèrent et refusèrent de nous 
suivre, nous les appelâmes en vain et je ne m'en inquiétai 
pas davantage, pensant qu'une fois reposés ils sauraient 
bien trouver notre piste. Trois seulement nous restèrent 
lidèles : notre brave vieux Ousisoak, Arkadik, sa vaillante 
compagne, et Nenok le plus beau des chiens de Kalutu- 
nuii. Trois autres n'ont pas tardé à nous rejoindre, mais 
j'ai envoyé inutilement à la recherche des quatre derniers. 
Je crains qu'ils n'aient pas la force de se traîner jusqu'ici. 

Voilà donc mon voyage terminé. S'il a été semé de con- 
trariétés, j'y ai recueilli cependant ma bonne part de 
triomphe et de succès. 11 est fort malheureux que je n'aie 
pas transporté mon bateau et de grandes provisions au 
delà du détroit , mais puisque nous n'y avons pu réussir, 
l'échec de ma troupe à pied n'a guère nui au reste de mon 
entreprise. Avec des traîneaux seuls, aucune espèce de 
secours ne m'eût permis d'aller plus loin, ou, si j'avais 
continué ma route, ne m'aurait ramené jusqu'ici. 

8 juin. 

J'ai fini de dessiner ma carte, et comme je l'ai déjà re- 
marqué, je trouve que la côte, du cap Sabine au cap Frazer, 



380 LA MER LIBRE. 

diflère quelque peu de celle qui fut dressée d'après mes re- 
lèvements de 1854. Je souffrais alors d'une ophthalmie par- 
tielle, l'atmosphère était chargée de vapeurs, et ne vis pas 
le détroit s'ouvrant à l'ouest , au-dessus du cap Sabine et 
dont l'existence m'a été sura1jon.darament confirmée pen- 
dant notre voyage de retour. Mes matériaux coordonnés 
maintenant, et reproduits sur la carte, donnent une idée 
correcte de cette côte. 

L'orée de ce canal est un peu plus large que celle du 
détroit de Smith, mais elle se rétrécit promptement à partir 
d'un vaste estuaire ressemblant à celui du détroit de la 
Baleine. Il a tout lieu de croire, bien que je n'aie pu le con- 
stater, qu'il s'étend vers l'ouest, parallèlement à ceux de 
Jones et de Lancaster, entre deux grandes îles : — les terres 
de Grinnell et d'EUesmère. 

J'avais donné à ce détroit le nom de mon navire ; il 
porte aujourd'hui le mien. Le nom de Seward est attaché 
au remarquable promontoire qui apparaît sur la rive mé- 
ridionale , et celui de cap Viele à la pointe la plus éloi- 
gnée qui soit visible au delà. Les trois dernières saillies qui 
s'avancent sur la côte du nord seront, à partir de l'ouest, 
les caps Baker, Sawyer et Stetson. Les profondes échan- 
crures qui découpent le rivage entre ces éperons hardis au- 
ront pour parrains Joy et Peabody, et les deux grandes 
îles de la bouche du détroit gardent leurs appellations de 
Bâche et de Henry. A l'est du cap Stetson, je distingue les 
pointes les plus proéminentes par des noms qu'il est inutile 
d'énumérer ici; on pourra les voir sur mon tracé. J'ai tâché 
autant que possible de m'en tenir à ceux que Kane choisit à 
la suite de ma première exploration, et quant à la rive 
orientale du canal Kennedy, visitée p^r Morton seul, je con- 
serve presque partout la nomenclature du docteur, sans 
trop me préoccuper si, sur nos deux cartes, elle s'applique 
bien exactement aux mêmes points. Je crois ce système pré- 
férable à la méthode tant soit peu confuse qui a privé le 



CHAPITRE XXXII. 383 

capitaine Inglefield des bénéfices de son parcours du dé- 
troit de Smith, et j'y trouve de plus, comme Kane avant 
moi, la satisfaction de témoigner de mon respect pour des 
hommes distingués, morts ou vivants, parmi lesquels je 
suis heureux d'inscrire M. de la Roquette, vice-président 
de la Société géographique de France, sir Roderick Mur- 
chison, président de la Société géographique de Londres, 
et le docteur Norton Shaw, secrétaire de la dite association. 
La chaîne élevée qui suit les côtes et présente un des traits 
les plus saillants de la terre de Grinnell continuera à 
s'appeler Monts Victoria et Albert, comme depuis l'expé- 
dition de VAdvance. 

Le point le plus éloigné que j'aie pu atteindre, se nomme 
le cap Lieber; le fier piton qui le domine sera le Monu- 
ment de Church, et la baie qui s'étend à ses pieds consa- 
crera mon respectueux souvenir pour lady Franklin. Le 
promontoire hardi que j'essayai en vain d'atteindre le der- 
nier jour de ma course vers le nord sera le cap Eugénie, 
d'après le nom de la souveraine d'une nation amie, dont 
de nombreux citoyens ont droit à ma reconnaissance pour 
les encouragements donnés à mon expédition et à ma per- 
sonne. La haute saillie qui s'élève au delà, sera le cap Fré- 
déric VU, en l'honneur du souverain dont les sujets m'ont 
comblé au Groenland de tant de marques de bienveillance, 
et le noble promontoire dont j'ai vu le contour lointain se 
projeter sur le ciel sombre du nord, je le nomme cap de 
l'Union, en mémoire de l'acte solennel qui a fondé une 
nation et assuré la prospérité d'un peuple. La baie qui 
s'étend entre ces deux pointes rappellera le souvenir de 
l'amiral Wrangell, dont la renommée comme explorateur 
polaire le cède à peine à ceMe de sir Edward Parry. Je 
partage désormais afec le dernier de ces navigateurs émi- 
nents l'honneur d'avoir pénétré le plus loin dans l'extrême 
nord; s'il a déployé sur la mer le drapeau anglais plus 
près du pôle qu'aucun de ses prédécesseurs , j'ai iplanté 



384 LA MER LIBRE. 

l'étendard américain sur la terre la plus reculée qu'on 
connaisse. — L'anse qui s'enfonce entre le cap Frédéric VII 
et le cap Eugénie portera le nom du savant géographe 
allemand, le docteur Auguste Petermann, et les deux pro- 
fondes échancrures de la côte au-dessous, ceux de baies 
Karl Ritter et "William Scoresby. 

En dessinant ma carte, je suis un peu embarrassé de la 
terre de Washington du docteur Kane, et je serais tenté de 
la rejeter trente-six kilomètres plus loin; il n'est pas pos- 
sible que le canal Kennedy ait moins de quatre-vingt-dix 
kilomètres de largeur. Depuis que j'ai l'assurance que les 
eaux du détroit de Smith se mêlent avec celles du bassin 
polaire, je suis enclin, ainsi que je l'ai déjà dit, à regarder 
la terre en question comme une île placée au centre de 
l'ouverture nord de ce détroit, dont le bras occidental 
porte le nom de canal Kennedy, et dont le bras oriental 
a été comblé à une lointaine époque par le glacier de 
Humboldt. 




CHAPITRE XXXIII. 



Inspection du navire. — Le radoub. — Gravité des avaries. — Le 
navire est désormais incapable de résister aux glaces. — Examen 
de nos ressources. — Nos plans. 



Les extraits de mon journal cités dans le précédent cha- 
pitre suffisent pour donner au lecteur un aperçu du ré- 
sultat de mes courses en traîneau. Il sait que je les 
regardais seulement comme les préliminaires d'une future 
exploration. Désormais, je connaissais mieux les glaces du 
détroit; la délimifcition précise de la ligne de côtes me 
faisait calculer plus correctement l'influence de la débâcle 
d'été. Les glaces pourries dans le canal Kennedy à une pé- 
riode aussi peu avancée que le mois de mai et l'existence 
d'une mer libre au delà ne me laissaient aucun doute sur 
la possibilité d'y naviguer dans une saison qui ne serait 
pas exceptionnellement défavorable. 

Tout dépendait maintenant de l'étiit du navire. 

Je n'ai mentionné qu'en passant le rapport de Mac Cor- 
mick à ce sujet, mais on a pu voir qu'il n'était pa^- rassu- ! S 
rant. Trop fatigué les premiers jours, je ne pouvais en- I 
treprendre le sérieux examen qui m'était nécessaire pour 
me former une opinion définitive. Mais je me consolai de 

25 



3.-. 6 LA ^]ER LIBRE. 

ce retard en rédigeant les détails de mon voyage et en 
dressant la carte de mes observations et de mes découver- 
tes géo^Tai)lii((ues. 

Ces devoirs accomplis, et mes forces suifisamment reve- 
nues pour me permettre de ([uitter ma chambre, je m'occu- 
pai de 1 inspection approfondie du navire et des réparations 
dont il avait déjà été l'objet. Elles avaient été exécutées 
avec la plus grande intelligence, et faisaient le plus grand 
honneur à Mac Cormick et à son camarade Dodge qui lui 
avait prêté un concours empressé. 

Ils commencèrent par creuser la glace tout autour et 
jusqu'au-dessous de la quille, mettant ainsi à découvert 
l'avant du navire d'une manière aussi complète (jue dans 
un bassin de carénage. Les avaries étaient encore bien 
plus considérables que nous ne les avions supposées; il 
est même surprenant que les bordages et la membrure de 
la proue ne se soient pas entr'ouverts au point de laisser 
entrer l'eau par torrents et de nous faire sombrer; l'ex- 
trémité des planches se séparait de l'étrave; le bord exté- 
rieur était délié et les coutures béantes; la cuirasse du 
taille-mer et de l'avant était déchirée et roulée comme des 
copeaux de menuisier; l'étrave tenait à peine, et le taille- 
mer lui-même était entièrement enlevé? 

A force de travail et de peine, de boulons et de clous, mes 
hommes replacèrent le taille-mer; on calfata soigneuse- 
ment le navire, on renouvela les plaques de tôle, et il nous 
parut probable que le schooner tiendrait encore la mer ; 
mais je fus forcé de conclure, comme lofiicier de manœu- 
vres, que la moindre collision avec les glaces lui serait 
inévitablement fatale. 

L'arrière du navire fut asséché de la même manière que 
lavant et on constata que le rude choc que nous avions 
e[)rouvé près de l'île Littleton avait disjoint l'étambot au- 
quel se trouvait attaché le gouvernail. Le gouvernail lui- 
même avait été tordu et enlevé, et les aiguillots émiettés 



CHAPITRE XXXIII. 387 

comme de la terre de potier. Cette avarie n'avait pu être 
évitée; au moment critique, nous étions dans une situation 
qui ne nous permettait pas de recourir aux moyens dont 
nous étions pourvus pour ôter le gouvernail à volonté. 

Mac Cormick réussit à fabriquer plusieurs boulons très- 
solides qui par un procédé fort ingénieux suspendaient le 
gouvernail de manière à nous permettre de diriger encore 
lé bâtiment; mais il lui fut impossible de l'installer de 
manière à résister à des collisions nouvelles. Les flancs 
du schooner étaient mâchés et usés par le frottement des 
glaces, mais ici le dommage était plus apparent que 
réel. Quelques chevilles suffirent pour fixer les rivures 
disjointes, et un calfatage général rendit les coutures 
étanches. 

Je ne puis décrire mon désappointement. L'état déplora- 
ble du schooner allait me forcer très-probablement à renon- 
cer à gagner avec lui le canal Kennedy et par suite la n.er 
polaire. Pour les tentatives d'une autre année, je ne pou- 
vais compter sur les traîneaux et l'embarcation. Avec ces 
seules ressources je n'avais pu réussir à transporter mon 
bateau par-dessus les terribles glaces du détroit de Smith, 
et je me trouvais plus pauvre en chiens que jamais. Un 
des six qui avaient survécu au voyage, était mort quelques 
jours après notre arrivée, d'épuisement absolu, et un autre 
avait été rendu à Ralutunah, 

Je commençai donc à réfléchir sérieusement s'il ne se- 
rait pas plus sage de retourner en Amérique, d'y radouber 
le schooner, d'ajouter, — chose de toute importance — la 
vapeur à mes ressources et de revenir immédiatement. 
Une fois arrivé au cap Isabelle avec un navire convenable, 
j'étais tout à fait certain de m'ouvrir une route jusqu'au 
canal Kennedy et de parvenir enfin au pôle nord en dépit 
des luttes et des dangers; la vapeur devait augmenter beau- 
coup mes chances de succès. 

Xu contraire, en prolongeant mon séjour actuel dans le 



388 LA MER LIBRE. 

détroit, je ne voyais aucune possibilité d'étendre encore 
nos découvertes géographiques; il valait donc mieux me ♦ 
décider tout de suite au retour que de renvoyer cet iné- 
vitable résultat à l'année suivante. J'avais assumé sur ma 
tête tout le poids de l'expédition, et depuis la première 
heure de mon départ des États-Unis jusqu'à celle où j'at- 
teindrais le but marqué, j'avais pris à mon propre compte 
la responsabilité des dépenses que diverses personnes ou 
associations avaient auparavant partagée avec moi. Il me 
fallait donc ménager mes ressources et agir avec prudence 
et réflexion. 

Je ne veux pas fatiguer le lecteur du détail de tous les 
plans que j'ébauchai avant d'arrêter une résolution défini- 
tive. Je dirai sommairement qu'après avoir tenu conseil 
avec Jensen et Kalutunah, je demeurai convaincu qu'en 
ramenant deux navires, dont l'un resterait au PortFoulke et 
l'autre nous porterait vers le nord, l'avenir et le succès de 
notre expédition étaient certainement assurés. Je me pro- 
posais d'établir une colonie ou station permanente de chasse 
auprès du lieu de notre hivernage ; je voulais y rassembler 
les Esquimaux', organiser une vigoureuse escouade de chas- 
seurs et obtenir de leur industrie tout ce qui était indis- 
pensable pour soutenir indéfiniment un système d'explo- 
rations poursuivies jusqu'au pôle. Jensen, fort de son 
expérience, acquise au milieu des colonies groënlandaises, 
m'approuvait d'une manière complète et il accepta sans 
hésitation l'offre que je lui fis de le nommer surintendant 
de l'établissement projeté. Kalutunah se réjouissait de la 
perspective de voir se rassembler son peuple, et je n'en 
étais pas moins heureux que lui. Mes rapports avec cette 
race qui s'éteint si rapidement m'avaient appris à sympa- 

l. Les Esquimaux peuvent, jusqu'à un certain point, être eux-mêmes 
utilisés pour les explorations; depuis cinq ans M. G. F. Hall, sans autre 
aide que les naturels, poursuit activement ses découvertes à l'ouest comme 
à l'est de Repulse-Bay. 



CHAPITRE XXXIII, 



389 



tliiser avec la malheureuse condition de ces pauvres tribus, 
et je m'intéressais vivement à leur sort. Les misères de 
leur vie les assaillent sans relâche, et si la philanthropie 
et la bienfaisance chrétienne ne viennent pas à leur secours, 
ces pauvres nomades des parages glacés seront avant un 
demi-siècle avec les choses du passé. 

Inutile de dire que ces plans ne furent pas l'œuvre d'un 
jour et que je ne pouvais songer à les exécuter tant que 
le schooner était prisonnier dans le port. 




CHAPITRE XXXIV. 



Le printemps arctique. — La neige disparaît. — Les plantes don- 
nent signe de vie.' — Retour des oiseaux. — La mer. — Notre 
schooner. — Les Esquimau.^i. — Visite à Kalutunah. — Les tradi- 
tions qu'il nous raconte. — Les terrains de chasse diminués par 
l'accumulation des glaces. — Difficultés de vivre pour les Esqui- 
maux. — Leur race s'en va. — Visite au glacier. — On le mesure 
de nouveau. — La chasse de Kalutunah. — Une trombe de neige. 
— Le midi de l'été polaire. 



Décidé à me laisser conduire par les circonstances, je 
n'avais donc plus qu'à attendre la débâcle et la mise en 
liberté du schooner, événement auquel je ne pensais pas 
sans inquiétude : car notre mouillage étant tout ouvert au 
sud-ouest, je pouvais craindre que la débâcle ne s'accom- 
plît au milieu d'une tempête qui nous livrerait à la merci 
de la banquise flottante. 

Le printemps avait déjà commencé quand je revins du 
Nord, et chaque jour, l'eau empiétait davantage sur les 
glaces. Un merveilleux changement s'était opéré depuis le 
mois d'avril. De — 36" G. qu'il marquait alors, le thermo- 
mètre était monté à -}- 3« G. ; le blanc linceul de l'hiver, 
qui, si longtemps, avait caché les vallées et les montagnes, 



CHAPITRE XXXIV. 331 

disparaissait sous l'influence des chauds rayons du soleil; 
des torrents de neige fondue s'ëlançuient dans les gor.ues 
escarpées ou bondissaient en cascades du haut des falaises; 
partout l'air s'emplissait du murmure des eaux courantes. 
Un petit lac s'était formé derrière l'observatoire et se dé- 
versait dans la mer par un ruisseau folâtre qui faisait en- 
tendre son joyeux gazouillis sur les cailloux; ilrongeaitpeu 
à peu les glaces de la berge, et les bords du lac et du ruis- 
seau, ramollis par le dégel et débarrassés de leur vêtement 
d'hiver, laissaient poindre déjà les signes de la verdure 
qui allait revenir; la sève s'épanchait dans les tiges naines 
des saules, malgré la neige et les glaces qui en couvraient 
encore les racines; on voyait germer les mousses, les pa- 
vots, les saxifrages, le cochléaria et d'autres robustes plan- 
tes; partout retentissait le cri des oiseaux que nous 
ramenait l'été. Des myriades de petits auks (guillemots 
nains) animaient la falaise, des bandes d'eiders, paraissant . 
encore indécis sur le choix d'une île pour . leur demeure 
de la saison, balayaient le port dans leur vol rapide, les 
gracieuses hirondelles de mer planaient dans l'espaça ou 
gazouillaient et se jouaient sur les eaux, les mouettes 
bourgmestres et les gerfauts planaient au-dessus de nous 
avec une gravité solennelle; le « Ha-hah-wie » du canard 
à longue queue résonnait souvent sur le port, i\ue ces oi- 
seaux traversaient avec la rapidité d'une flèche. Les bé- 
casses voletaient autour des flaques d'eau douce, les pas- 
sereaux pépiaient sur les rocs, de longues lignes d'oies 
au bruyant caquet fendaient l'air sur nos têtes, poursui- 
vant leur route vers quelque région encore plus septen- 
trionale et la voix profonde du morse nous venait des gla- 
çons que le vent poussait sur la mer. La baie et le liord 
étaient tout •< tachetés » de phoques qui s'ouvraient un 
trou dans la glace pour se prélasser au soleil ; le lieu que 
j'avais laissé revêtu de son froid manteau d'hiver, pre- 
nait les robes brillantes du printemps; cette évolution se 



392 LA MER LIBRE. 

faisait avec une soudaineté merveilleuse. La neige se fon- 
dait sur les glaces, et nous pataugions dans la boue aussi- 
tôt que nous descendions du navire; la glace elle-même 
se desagrégeait rapidement et celle qui bordait la mer se 
détachait déjà. Délivrés de leurs chaînes, mes deux gémeaux 
flottaient au large, et une foule d'icebergs aux formes 
fantastiques traversaient le détroit en majestueuse et so- 
lennelle procession , et se dirigeaient vers les tièdes eaux 
du midi, leurs sommets de cristal s'épanchant en fontaines 
à mesure qu'ils avançaient. J'étais revenu de mon voyage 
à point nommé. 

Mac Cormick songeait à l'extérieur aussi bien qu'à l'in- 
térieur du schooner; la maison de planches fut enlevée du 
tillac, les passavénts, les ponts, les cabines, le gaillard 
d'avant furent récurés à fond, et après cette toilette, le 
petit navire parut aussi jM-opre et aussi brillant que si tout 
ce long hiver durant il n'avait pas été noirci par la suie 
et la fumée des lampes. On releva les agrès, on répara le 
beaupré, le bâton de foc et le petit mât de hune ; les agrès 
furent replacés, les mâts raclés; quelques pots de peinture 
et de goudron rendirent à notre bâtiment sa coquetterie 
première; les matelots avaient déménagé de la cale à leur 
gîte naturel dans le gaillard d'avant, et Dodge s'occupait 
sans relâche à remettre dans les soutes le contenu des 
magasins, à l'exception toutefois de la réserve que je vou- 
lais laisser au Port Foulke et qu'on déposa soigneusement 
dans une fissure de rocher recouverte ensuite de lourdes 
pierres. 

Les Esquimaux restaient encore autour de nous; Tchei- 
tchenguak s'était dressé une tente sur la terrasse ; il avait 
pour compagnon un nouveau venu nommé Alatak, et pour 
ménagère une femme qui paraissait ne connaître d'autre 
profession que celle d'errer de gîte en gîte, sans se récla- 
mer de personne. Je l'avais déjà vue jadis à la baie de 
Booth, où mes camarades la surnommaient : la Veuve sen- 



CHAPITRE XXXIV. 305 

ti mentale ; Hans et sa famille étaient à la vallée de Ghester, 
y capturant Itis guillemots par centaines et demeurant dans 
une tente de cuir apportée du cap York. Angeit continuait 
à fureter autour de la cuisine et des offices, faisant tour à 
tour la joie ou le désespoir du vieux coq, et résistant opi- 
niâtrement aux évangeliques efforts du maître d'hôtel. 
Kalutunah, le jovial vieux chef, habitait toujours Etah, 
regardant la cambuse du navire et ma générosité sans 
bornes comme la source de tout bonheur terrestre; trop 
riche maintenant, il ne savait plus où mettre ses trésors. 
Lorsque j'allai le voir, je le trouvai engraissé par la pa- 
resse et abruti par la ripaille. Nonchalamment étendu sur 
un roc, et baigné de soleil, il me rappelait le moine que 
Walter Scott décrit dans son Monastère : « assis au coin du 
feu et ne pensant à rien ». Il fut très-heureux de me revoir, 
me fit beaucoup de questions sur mon voyage, m'assura 
que de sa vie il n'avait été si content, et, empruntant la 
pensée, sinon l'espagnol de l'honnête Sancho, il s'écria: 
« En me remplissant le ventre, vous avez gagné mon cœur. » 
.le ne lui ramenais qu'un chien sur les huit qu'il m'avait 
fournis, mais il se déclara satisfait; il craignait évidemment 
que la restitution de sa bête ne lui annonçât le terme de 
mes bienfaits, et sa joie fut grande lorsque je l'invitai à 
revenir à bord, chercher autant de provisions qu'il pour- 
rait en emporter. 

La Nalegak me demanda d'abord si je'n'avais pas trouvé i^ 
d'Esquimaux dans mon voyage. Avant mon départ, j'avais 
souvent causé avec lui de l'extension de sa race vers le 
Nord, et il m'avait rapporté la tradition bien établie parmi 
ses compatriotes, et d'après laquelle leurs ancêtres au- 
raient vécu fort loin au nord aussi bien qu'au midi. A une 
époque assez récente, la tribu qui habite le rivage, depuis 
le cap York jusqu'au détroit de Smith, a été séparée des 
autres par l'invasion des glaces venant de la mer et du 
continent. Il croyait qu'il existe encore des Esquimaux dans 



396 LA MER LIBRE. 

ces deux directions. Je ne fais pas de doute qu'autrefois les 
naturels de cette côte ne pussent librement communiquer 
avec ceux qui habitaient les parages d'Upernavik, le long 
de la baie de Melville, etKalutunah pense qu'il en était de 
même dans la direction opposée. Les glaces se sont accu- 
mulées dans le détroit de Smith comme dans la baie de 
Melville, et les riches territoires de chasse qui s'étendaient 
jusqu'au pi«îd du glacier de Humboldt, sont aujourd'hui 
des solitudes désolées, rarement parcourues par quelque 
créature vivante. Sur les côtes, Kane a reconnu en divers 
endroits les vestiges d'anciennes huttes, et plus bas encore, 
vers la bouche du détroit, on en voit plusieurs de dates 
récentes. Près de Cairn-Pointe s'en trouve une abandonnée 
seulement l'année qui précéda la visite du docteur en 1853; 
elle n'a pas été occupée depuis ; celles qu'on découvrit à 
Port van Rensselaer n'avaient pas servi à la génération ac- 
tuelle. 

Je racontai au Nalegak que nous avions reconnu des 
vestiges de son peuple sur la terre de Grinnell, mais cela 
ne le satisfaisait pas complètement; il avait espéré que je 
ramènerais de mon voyage des Esquimaux vivants ; malgré 
cette déception, il se montra heureux de voir se confirmer 
les récits de ses ancêtres et ajouta que si j'avais poussé 
plus loin, j'aurais trouvé bon nombre d'indigènes. « Il y 
a là-bas de bons territoires de chasse, beaucoup d'oomenaks 
(bœufs musqués) et partout où il y a de bons territoires 
de chasse, on est sûr de trouver des Esquimaux. » 

Kalutunah devint plus triste que je ne l'avais jamais vu, 
quand je lui parlai de l'avenir de sa race : « Hélas! dit-il, 
nous serons bientôt tous partis! » Quand il entendit que je 
comptais revenir à Port Foulke, que des hommes blancs s'é- 
tabliraient près d'Étah pendant plusieurs années, il ajou- 
ta vivement : « Revenez donc bientôt, ou il n'y aura per- 
sonne ici pour vous souhaiter la bienvenue ! » 

Il est vraiment douloureux de réfléchir sur les destinées 



CHAPITRE XXXIV. 397 

de cette petite tribu. Il y a beaucoup à admirer dans ces 
races barbares ; elles ne soutiennent leur pauvre existence 
qu'au prix des plus énergiques combats contre des obsta- 
cles qui nous décourageraient; souvent, des Esquimaux 
restent sans nourriture pendant des journées entières ; ils 
ne la conquièrent jamais qu'au prix du danger; aussi 
est-il bien faible le lien qui les rattache à la vie ! Ils n'ont 
d'autre champ de récolte que la mer, et ne possédant pas 
de bateaux pour y suivre leur proie, il leur faut attendre 
que la marée ou le changement de saison ouvre quelques 
fissures le long desquelles ils errent à la recherche des 
phoques ou des morses qui y viennent respirer. Les chan- 
ces incertaines de ces chasses difficiles les forcent souvent 
de s'abriter en hiver sous de grossières huttes de neige; 
en été, ils n'ont que les oiseaux aquatiques en place des 
animaux marins, qu'ils ne savent guère capturer lorsque 
les glaces oot dérivé au large. 

D'après les détails donnés par Hans et Kalutunah, je ne 
crois pas que la tribu soit composée aujourd'hui de plus de 
cent personnes. Elle aurait aussi bien diminué depuis le 
départ de Rane en 1855 *. Hans m'a tracé à grand' peine une 
esquisse de la côte du cap York au détroit de Smith, et y 
a placé les villages, si on peut donner ce nom aux lieux 
habités par les Esquimaux. Ils sont toujours situés sur le 
bord de la mer et, pour la plupart, sont composés d'une 
seule hutte. La station la plus importante en compte trois. 
Inutile de décrire ces demeures ; elles ressemblent toutes 
à celle du Nalegak à Etah. 

L'attente de la débâcle prochaine ne me permettant pas 
de m'éloigner du navire, nous utilisâmes le temps aussi 



1. Elle aurait encore plus décliné dans les quarante années précédentes, 
si, comme il est plus que probable, cette tribu est la même que découm- 
rent Ross et Parry en 1818, et sur laquelle la relation de leur voyage, où 
elle figure sous la qualifisation un peu ambitieuse de Montagnards Arctiques , 
appela l'attention et l'intérêt de l'Europe savante. (Trad.) 



398 LA MER LIBRE. 

bien que possible autour du Port Foulke. On renouvela les 
expériences faites l'automne précédent au moyen du pen- 
dule et on releva plusieurs séries complètes d'observa- 
tions pour déterminer la force magnétique. Les triangu- 
lations de la baie et du port furent terminées, les ter- 
rasses mesurées et reliées entre elles; et nous étudiâmes 
de nouveau les angles du glacier. Pour tous ces travaux, 
j'ai trouvé en M. Radclilfe un aide intelligent et laborieux. 
Il s'est aussi beaucoup occupé de la photographie, et avec 
sa coopération patiente, j'ai pu vers la fin réunir un nom- 
bre présentable d'assez bonnes épreuves. MM. Knorr et 
Starr m'ont été fort utiles pour mes échantillons d'histoire 
naturelle; ils se mirent à l'œuvre, dès que se formèrent les 
premières fissures dans la glace du port, et leurs travaux 
furent récompensés pax la plus belle collection d'inverté- 
brés qu'on ait recueillie dans les eaux polaires'. 

Tne nouvelle visite au Frère Jean me prit une semaine. 
Je plantai ma tente près du lac Alida, et nous procédâmes 
méthodiquement à mesurer et à photographier notre vieille 
connnaissance du dernier automne. 

Nous arrivâmes au lac au milieu d'une scène fort ani- 
mée., Le blanc tapis était presque entièrement enlevé de la 
vallée et quoique les fleurs n'eussent pas encore paru, la 
verdure couvrait déjà les bords de l'eau, et sous la neige 
même, poussait fraîche et vivace entre le gazon gelé; les 



1. Le docteur W. Simpson a bieu voulu examiner soigneusement cette 
collection et a publié le résultat de ses recherches et de ses comparaisons 
dans les Annales de l'Académie des Sciences naturelles de Philadelphie 
(mai 1863). «Elle contient peu d'espèces entièrenient nouvelles, dit-il, mais 
CCS échantillons ofTrent le plus grand intérêt, comme ayant été recueillis 
dans des localités plus rapprochées du pôle qu'aucur e autre en:ore explorée 
sur la partie américaine de la zone glaciale. On y retrouve quelques espèces 
jusqu'ici connues seulement sur les côtes d'Europe, et nous croyons que la 
collection rapportée par le docteur Hayes est plus complète qu'aucune de 
celles (]u'on ait précédemment recueillies dans ces mers. Elle comprend : 
11 espèces de Crustacés; 21 de Mollusques; 7 Echinodermes, 1 Acalèphe, et 
de plus un nombre considérable de Nudibrancbes, d'Actmies, etc., dont 
les spécimens conservés dans l'alcool n'ont pu être facilement classés. » 



CHAPITRE XXXIV. ;99 

tendres bourgeons ouvraient leurs petites feuilles, et les 
plantes paraissaient tout aussi heureuses du retour du 
printemps que leurs ambitieuses cousines de nos chaudes 
régions. De nombreux troupeaux de rennes descendaient 
des montagnes pour paître l'herbe nouvelle, des ruisseaux 
bouillonnants et de capricieuses cascades mêlaient leur ai- 
mable musique au gazouillement des oiseaux posés par 
myriades sur les pourtours du lac, perchés sur les falaises 
ou fendant les airs en troupes si serrées que parfois elles 
semblaient un nuage noir nous cachant le soleil. C'étaient 
des guillemots nains', palmipèdes de la grosseur d'une 
caille; le bruit de leurs ailes rapides et de leurs cris con- 
tinuels me rappelait le murmure de la tempête agitant les 
grands arbres d'une forêt. La vallée étincelait au soleil du 
matin qui rayonnait sur le glacier et revêtait de magni- 
ficence les montagnes, les collines et la plaine. 

Hans avait dressé sa tente à l'extrémité du lac, et Kalu- 
tunah était venu le rejoindre avec Myouk et Alatak. — 
Jensen tua un renne, Hans nous donna quelques guille- 
mots, et avant de nous mettre à l'ouvrage, et tout en écou- 
tant les chansons des oiseaux et des cascades, nous nous 
assîmes autour d'un éclat de rocher qui nous servit de 
table pour faire honneur au repas substantiel préparé par 
Cari, et accompagné de force rasades de l'eau pure du 
glacier. 

L'aspect du Frère Jean avait beaucoup changé. D'é- 
normes blocs détachés gisaient maintenant épars dans la 
vallée; le glacier lui-même s'inclinait encore plus sur sa 
pente et refoulait devant lui les rochers, les neiges et les 
débris de glace en une morajne confuse formant comme 
une immense vague. Sa marche vers la mer était continue 
et irrésistible. 

1. Little avk des navigateurs anglais. — Vria minor de Bri son. — Petit 
pingouin de Buffon. — Uria aile selon Temminck. — Arctica aile selon Ri- 
chardson. (t/ie ^^lar Urgions). {Trad.) 



4U0 ^ LA MER LIBRE. 

L'ascension en fut beaucoup plus difficile qu'à rautomne 
précédent; la neige était déjà presque fondue; les rocs dé- 
nudés montraient leurs arêtes saillantes, et nous eûmes 
as^ez de peine à franchir la gorge et à escalader le Frère 
Jean lui-même. Sur nos têtes, ainsi que sous nos pieds, 
tout était détrempé d'eaux vaseuses; elles découlaient de la 
surface du glacier comme les gouttières dun toit pendant 
un dégel de février et formaient de petits ruisseaux qui, 
grossis par les neiges fondantes, s'infiltraient sous le gla- 
cier, pour reparaître en torrents rapides qui bondissaient 
dans la vallée, puis se déversaient dans le lac et du lac 
dans la mer. 

J'eus le bonheur de trouver tous nos jalons debout, et 
au moyen du ^théodolite je répétai les angles que Sonntag 
et moi avions mesur.és à l'automne. Tous calculs faits, j'ai 
pu établir que le centre du glacier est descendu de quatre- 
vingt-seize pieds vers la mer, en moins de six mois. 

La vallée de Chester a dû être une station favorite des 
Esquimaux; nous y avons vu d'anciennes ruines de huttes, 
dont quelques-unes étaient entourées d'ossements ne de- 
vant pas remonter à une période fort reculée. C'étaient 
pour la plupart des débris de morse, de phoque et d'ours ; 
mais j'ai ramassé aussi un fragment de crâne de bœuf 
musqué dans un endroit qui prouvait surabondamment 
que l'animal lui-même avait servi de nourriture aux habi- 
tants de la cabane. J'en parlai au Nalegak; il m'assura 
avoir souvent entendu dire que les bœufs musqués étaient 
autrefois nombreux sur toute la côte ; on en rencontrait 
encore quelques-uns, et pas plus tard que l'hiver précé- 
dent, un chasseur du détroit de Wolstenholme en avait 
abattu un sur deux qui paissaient près d'un lieu appelé 
Oomeak. — Ce ruminant n'aurait donc pas encore entiè- 
rement disparu du Groenland comme le supposent plu- 
sieurs naturalistes. 

Je passai une journée entière à prendre des alignements 




26 



CHAPITRE XXXIV. 403 

du pied du glacier jusqu'au Fiord. Je trouvai que la base 
du Frère Jean repose à quatre-vingt-douze pieds au-dessus 
du niveau de la mer. Une autre journée fut entièrement 
consacrée à la chasse. 

11 serait impossible de donner une juste idée du nombre 
immense de guillemots nains qui foisonnaient autour de 
nous. La pente des deux côtés de la vallée suit un angle 
de 45" environ jusqu'à une hauteur de trois à cinq cents 
pieds où elle rencontre les falaises à pic qui se dressent 
a près de sept cents pieds au-dessus. Ces talus se compo- 
sent de débris de roches que les gelées ont détachées de 
l'immense muraille. Les oiseaux s'introduisent entre ces 
rocs, y cherchent quelque crevasse tortueuse et étroite où 
ils couvent leur œuf unique, sans crainte de leurs ennemis, 
les renards, qui rôdent en grand nombre, toujours en quête 
d'un dîner. 

Ayant prévenu le Nalegak que je désirais l'accompagner 
à une chasse aux guillemots, ce digne personnage arriva 
de fort bonne heure à ma tente, tout fier de la faveur que 
lui faisait le grand chef, et s'empressa de me conduire vers 
les rochers de la côte. Les oiseaux étaient encore plus 
bruyants que de coutume; ils revenaient en bandes immen- 
ses de la mer où ils avaient déjeuné*. Kalutunah portait au 
bout d'un bâton de dix pieds de longueur un petit filet de 
légères courroies de phoque nouées très-ingénieusement. 
Après avoir longtemps trébuché sur les pierres raboteuses 
et tranchantes, nous parvînmes à mi-chemin de la base 
des falaises: le Nalegak se tapit derrière un rocher et m'in- 
vita à suivre son exemple. X quelques exceptions près, les 
bandes nombreuses qui s'agitaient au-dessus de nos têtes 



\. Comme lous les autres palmipèdes arctiques, les guillemots se nour- 
rissent des diverses variétés d'invenébrés marins, crustacés pour la plupait, 
qui pullulent dans les mers polaires. C'est cptte alondance de la vie or- 
ganique dans les eaux boréales qui y attire les oiseaux en si grand nom- 
bre pendant la saison des couvées, qui commence en juin et finit en août 



404 LA MER LIBRE. 

n'étaient composées que de mâles. Ils couvraient une pente 
de près de deux kilomètres de large, on les voyait sans 
cesse passer à peine à quelques pieds des rochers, par- 
courant dans leur vol rapide toute l'étendue des falaises, 
pour revenir un peu plus haut dans les airs et recom- 
mencer encore le même circuit. Parfois des centaines ou 
plutôt des milliers de ces jolis oiseaux s'abattaient sou- 
dain comme à l'ordre de quelque chef, et en un clin d'oeil, 
sur une superficie de plusieurs toises, les rocs disparais- 
saient sous la bande pressée, leur dos noir et leur poitrine 
d'un blanc pur bigarrant fort agréablement la colline. 

Je suivais leurs évolutions avec beaucoup d'intérêt, 
mais Kalutunah, tout entier à sa besogne, me pria de ne 
plus relever la tête; les oiseaux m'apercevaient et volaient 
beaucoup trop haut. Je fis comme le désirait mon sauvage 
compagnon, et la chasse commença bientôt; ils s'appro- 
chaient tellement de nous, que j'aurais pu, ce me semble, 
en abattre avec mon bonnet. Kalutunah s'était préparé sans 
bruit; il lança son filet au milieu d'une troupe épaisse, et 
une demi-douzaine d'oiseaux, étourdis par le coup, restè- 
rent engagés dans les mailles ; il fit prestement glisser le 
bâton, et comprimant d'une main les pauvres petites créa- 
tures, pendant que de l'autre il les sortait une à une, il 
écrasa leur tête entre ses dents et croisa leurs ailes sur 
leur dos pour les empêcher de voleter plus loin ; puis le 
vieux barbare me regarda d'un air de triomphe en cra- 
chant le sang et les plumes qui lui remplissaient la bouche 
et continua à jeter sor filet et à le retirer avec la même 
dextérité, jusqu'à ce qu'il eût mis une centaine de victimes 
dans son sac. Nous retournâmes alors au camp, faire un 
excellent repas de ce gibier ainsi capturé au mépris de 
toutes les règles de l'art. Cari prépara un immense salmis, 
pendant que le Nalegak se divertissait à déchirer les oi- 
seaux et à en dévorer la chair crue encore toute chaudei. 

iNotre séjour dans la vallée fut brusquement terminé 




Esquimau chassant aux guillemots (auks ou arctica aile). 



CHAPITRE XXXIV. 407 

par une violente tempête de neige qui nous força tous à 
chercher au plus tôt un refuge ailleurs. La trombe venait 
de l'ouest; elle arracha la tente de Hans, la fit tournoyer 
comme un ballon et finit par la jeter au milieu du lac. Les 
Esquimaux partirent pour Étah sans perdre de temps à 
déplorer leur infortune; comme ils passaient devant notre 
campement, Kalutunah mit le nez à notre porte, et en dé- 
pit de la terrible rafale et de la neige qui le couvrait de la 
tête aux pieds, le même imperturbable sourire s'épanouis- 
sait encore sur sa figure. « Si tu avais vu la tente de Hans ! > 
dit-il en se tenant les côtes au souvenir de la malheu- 
reuse famille subitement dépossédée de son abri, dont les 
parois de peaux s'envolaient emportées sur les eaux du lac. 
Mais l'hilarité du Nalegak ne connut plus de bornes quand 
il ajouta, tout joyeux, que la tempête augmentait et que 
notrer tour allaii venir. La prédiction du vieux sauvage ne 
tarda pas à se réaliser. Un grand bruit se fit entendre ; la 
tente sous laquelle était installé notre appareil photogra- 
phique venait de céder sous la pression du vent, les in- 
struments, les plaques étaient lancés sur les rochers et les 
verres brisés en mille morceaux. Nous courûmes dehors 
recueillir les épaves du naufrage ; > mais à l'instant même 
nos palans furent arrachés, et notre toile, comme la tente 
de Hans, nous abandonna sans défense à la fureur de la- 
tempête. 

Nous retournâmes en toute hâte au navire ; il se trou- 
vait dans une situation assez critique : les vergues qu'on 
avait replacées donnaient prise à la rafale, et le schooner 
étant encore solidement fixé dans la glace, les mâts subis- 
saient une dangereuse tension et couraient risque de se 
rompre ; je fis assujettir à leur cime de forts palans liés à 
des pieux enfoncés dans la glace du côté opposé à la tem- 
pête. Le vent chassait dans la baie d'immenses débris for- 
més par la débâcle, les icebergs voguaient au large et la 
mer libre s'avançait à moins d'un demi-kilomètre du navire. 



408 LA MER LIBRE. 

Six mois bien remplis d'aventures s'étaient écoulés de- 
puis que le minuit polaire nous avait recouverts de son 
linceul de ténèbres : au 21 juin, le soleil atteignit sa plus 
haute déclinaison boréale, l'été brillait dans tout son éclal 
et le midi de [cette longue journée fut réellement admi- 
rable; le thermomètre, s'élevant beaucoup plus haut que 
précédemment, marquait -j- 9" ^ C. à l'ombre et -f 14" C. au 
soleil. Le baromètre montait aussi, et jamais atmosphère 
•plus calme et plus sereine ne vint adoucir les lignes du 
paysage polaire. 

Séduit par la beauté du ciel, j'allai faire un tour dans la 
vallée au-dessous du port; la neige récente avait presque 
disparu. Tachetés encore çà et là de blanches traînées, 
restes du dernier hiver, le vallon et la colline se cou- 
vraient de verdure, tapis d'émeraude frangé et lamé d'ar- 
gent et semé de bouquets; nombre de fleurs étaient main- 
tenant épanouies, et leurs têtes mignonnes se balançaient 
au-dessus du gazon. Un troupeau de rennes paissait l'herbe 
de la plaine, quelques lapins blancs sortaient de leur re- 
traite pour brouter les bourgeons de saule qui venaient de 
s'ouvrir. De nouveaux sujets d'étude m'attiraient toujours 
plus loin : ruisseaux babillards, collines pierreuses, petits 
glaciers et bancs de neige ramollie alternaient avec des 
pelouses d'un vert tendre, jusqu'à ce qu'enfin je me 
trouvai à la base d'une montagne sur le sommet de la- 
quelle se dressait une imposante muraille qui domine la 
mer et ressemble à un vaste château crénelé défendant 
l'entrée du vallon. Je lui donnai le nom de monument de 
Sonntag, en souvenir de mon pauvre ami. Plus loin, je 
grimpai sur un large plateau de cinq cents pieds de hau- 
teur environ, et marchant dans la direction du cap Alexan- 
dre, j'arrivai sur le bord d'une gorge, au fond de laquelle 
coulait un torrent de dix mètres de large, issu des neiges 
des montagnes et de la mer de glace. Je longeai le ravin, 
et j'en suivis les berges escarpées jusqu'à la falaise de la 



CHAPITRE XXXIV. 455 

cote; rea„ l.ondissait avec fureur par-dessus cet escarpe- 
ment et se jetait dans un profond et pittoresque dénîé 
quelle remplissait d'un nuage décume : c'est le lieu qui 
dans mon journal et sur ma carte, s'appelle le vallon e'ia 
cascade de la petite .Iulia. 'on ei la 




CHAPITRE XXXV. 



L'été polaire. — La flore. — Dissolution des glaces. — Une tempête 
de pluie, de neige et de grêle. — Les terrasses. — L'action des 
glaces. — Soulèvement de la côte. — Intérêt que les icebergs et 
la glace de terre ont pour le géologue. — Une chasse aux morses. 
— Le k juillet. — Visite 'à l'île Littleton." — Immense quantité 
d'eiders et de mouettes. — La débâcle. — Position critique du 
navire. — îsous prenons congé des Esquimaux. — Adieux à Port 
Foulke. 



Le lecteur aura remarqué la transformation merveilleuse 
accomplie dans la nature depuis que les ombres de la 
nuit ont fui loin de nous. Se rappelant les chapitres qui 
racontent l'obscurité et le silence de l'hiver polaire, la 
tranquillité de mort qui règne dans les ténèbres sans fin , 
la disparition de toute créature vivante qui enlèverait ses 
terreurs à la solitude, il voit peut-être avec surprise le 
même paysage inondé maintenant de l'éblouissante lumière 
du jour, le désert se couvrir de verdure et se parer de 
fleurs, et l'esprit trouver partout des récréations nouvelles. 
Le passage de l'hiver à l'été est, sous ces latitudes, une vé- 
ritable résurrection; la voix qui parle aux vents et au so- 
leil et nous ramène la joyeuse clarté est la même qui di- 
sait de la fille de Jaïre : 

« Elle n'est pas morte, mais elle dort. » 



CHAPITRE XXXV. 411 

C'est le même souffle qui fécondait de nouvelles pulsa- 
tions dans le cœur muet, et ranimait les couleurs de la vie 
sur les joues pâles de l'enfant. 

L'été polaire possède vraiment un charme magique : on 
aime à le voir émergeant peu à peu du sein des ténèbres, 
à suivre les développements de la chaleur toujours crois- 
sante jusqu'à ce que les neiges aient disparu des collines. 
Les fontaines jaillissent, les faibles plantes naissent à la vie, 
les oiseaux reviennent avec leurs douces chansons ; puis, 
de nouveau, il s'ensevelit sous les ombres noires d'un fir- 
mament sans soleil, les sources se referment, les monta- 
gnes et la vallée reprennent leur robe blanche et retom- 
bent dans le silence de l'hiver, les oiseaux et le jour s'en- 
fuient en même temps, le manteau des ténèbres redescend 
sur les hauts sommets et recouvre l'espace! 

Il serait trop long de décrire ces contrastes bien plus 
frappants dans les régions boréales qu'en tout autre lieu 
du globe, et je me contenterai de choisir dans mon journal 
les passages qui se rapportent à la marche de la saison et 
aux occupations relatives au but de notre entreprise. 

22 juin. 

Il y a juste six mois que j'écrivais : le soleil a atteint 
aujourd'hui sa plus grande déclinaison australe, et nous 
avons passé le minuit de l'hiver. C'est tout le contraire 
mainterant; la lumière continuelle a succédé aux constan- 
tes ténèbres, et un monde d'activité joyeuse remplace notre 
pénible solitude d'autrefois. 

« L'hiver est passé, les fleurs vont émailler la terre, le 
temps des oiseaux et des chants est revenu. » 

Et cette longue nuit d'où nous sortons nous semble 
maintenant un rêve étrange. 

23 juin. 

Journée magnifique. A'ent léger du sud , thermomètre à . 



412 LA MER LIBRF. 

-|- 8° C. Avec mes jeunes amis, je suis allé recueillir des 
plantes et des lichens : ces derniers tapissent presque en- 
tièrement les rocs; une variété surtout, de couleur orangée 
et qui s'étend en immense et grossier tissu, communique 
aux falaises une teinte assez agréable, tandis qu'une autre, 
la tripe de roche fort abondante aussi, donne un aspect lu- 
gubre aux pentes pierreuses qu'elle recouvre. J'ai rapporté 
une belle collection de fleurs; c'est maintenant, je crois, 
qu'elles s'épanouissent en plus grand nombre : elles se 
sont ouvertes ioi plusieurs jours plus tôt qu'à Port van 
Rensselaer en 1854, J'ai dans ma cabine un joli bouquet, 
que je renouvelle à volonté sur le rivage du petit lac, der- 
rière l'observatoire K 

25 juin. 

Voici du nouveau : la pluie tombe à grand bruit sur le 

1. Ne voulant pas interrompre mon récit par des détails qui auraient 
peu d'intérêt pour la majorité des lecteurs, je renferme' dans cette noie la 
flore complète (au moins celle que mes persévérants efforts ont pu cataloguer) 
des régions au nord du détroit de la Baleine. La plupart de ces plantes ont 
été trouvées à Port Foulke. Mes collections contenaient plusieurs milliers 
d'échantillons que mon ami M. Elle Durand de Philadelphie a bien voulu 
ro'aider à classer ; il en a rédigé ensuite un compte rendu pour les Annales 
de l'Académie des Sciences natunlles de cette même villej j'y copie la liste 
suivante : 

1 Ranunculus nivalis. — 2 Papaver nudicaule. — 3. Hesperis Pallasii. — 
4 Di'aba alpina. — 5 Draba corymbosa. — 6 Draba hirta. — 7 Draba gla- 
cialis, — 8 Draba rupestris. — 9 Cochlearia officinalis. — 10 Vesicaria 
arctica. — 11 Arenaria arctica. — 12 Stellaria humifusa. — 13 Stellaria 
stricta. — 14 Cerastium alpinum. — l.î Silène acaulis. — 16 Lycbnis ape- 
tala. — 17 Lychnis pauciflora. — 18 Dryas inlegrifolia. — 19 Dryas octope- 
tala. — 20 Polentilia pulchella. — 21 P^tentilla nivalis. — 22 Aichemilla 
vulgaris. — 23 Saxifraga oppositifolia. — 24 Saxifraga flagellaris. — 25 Saxi- 
fraga cœspitosa. — 26 Saxifraga rivularis. — 27 Saxifraga iricuspidata. — 
28 Saxifraga cornua. — 29 Saxifraga nivalis, — 30 Leontodon palustre. — 
31 Campanula linifolia. — 32 Vacciniura nliginosnm. — 33 Andrcmcda 
tetragona. — 34 Pyrola chlorantha. — 35 Bartsia Alpina. — 36 Pedicularis 
Kanei. — 37 ArmericaLabradorica. — 38 Polygonum viviparum. — 39 Oxyria 
didyma. — 40 Empetium nigrum. — 4i Betula nana. — 42 Salix arctica. — 
43 Salix herbacea. — 44 Luzula (trop jeune). — 4.5 Carex rigida. — 46 Erio- 
phorum vaginatum. — 47 Alopecurus alpinus. — 48 Glyceria arctica. — 
49 Poa arctica. — 50 Poa alpina. — 51 Hieroclea alpina. — .52 Festuca 
' ovina. — b'S Lycopodiura annotinum. 



CHAPITRE XXXV. 413 

pont: nous en avons déjà un pouce. Je recueillais quel- 
([ues échantillons géologiques dans la montagne, lorsque 
l'averse a commencé; elle m'a trempé jusqu'aux os, et bien 
plus, j'ai failli périr en traversant un petit glacier situé 
sur le talus de la colline et que l'eau rendait plus dangereux 
que de coutume; le pied me manqua, je glissai sur la 
pente à travers les pierres qui en hérissaient la surface et 
je vins échouer, avec force contusions et très-peu de vête- 
ments, sur les roches qui la terminent. 

Le thermomètre est à + 9* C, et la persistance de la 
chaleur depuis une semaine, jointe à « la douce pluie qui 
descend des cieux », aide beaucoup à la dissolution des 
glaces. Elles sont très-pourries et la mer libre les ronge 
rapidement. La charnière qui fixe la banquette au rivage 
tombe en morceaux, et il est assez difticile d'atteindre la 
terre. 

26 et 27 juin. 

L'été naissant a changé de face; la douce pluie s'est trans- 
formée en averses de grêle et de neige, aussi intempestives 
que désagréables. Les blanches tramées dont les rafales 
émaillent les rochers, donnent un air assez étrange à notre 
paysage de juin. Le vent souffle du sud et les vagues, par- 
courant la baie sans rencontrer d'autre obstacle que quel- 
ques icebergs, commencent à secouer terriblement la cein- 
ture de glace de notre schooner ; nous pouvons compter les 
pulsations de la mer dans notre trou à feu. Je n'aimerais 
guère voir le navire délivré de sa prison au milieu d'une 
semblable tempête. 

Le lendemain l'ouragan continua avec des averses de 
pluie mêlées de beaucoup de grêle. Au loin , vers la mer, 
la scène paraissait si sauvage, que je n'ai pu résister à la 
tentation de la contempler de plus près sur l'île la moins 
éloignée de nous (la seule des trois qui ne soit pas encore 
tout entourée d'eau). Je marchais vent debout, la grêle me 



414 LA MER LIBRE. 

coupait la ligure et je faillis être précipité dans la baie. 
Les petites fleurs qui la semaine dernière avaient entr'ou- 
vert leur modeste corolle aux chauds rayons du soleil, la 
refermaient frileusement d'un air découragé. 

Je fus bien payé de mes peines par le spectacle que j'ai 
tâché d'imprimer dans ma mémoire et que je vais repro- 
duire sur une feuille de papier qui sèche sur le cadre à des- 
sin que je dois à l'industrie de Mac Cormick. Jamais je n'ai 
vu de tempête aussi terrible si ce n'est l'automne dernier, 
pendant que j'essayais de me frayer un passage à travers le 
détroit de Smith. Comme alors, le vent semblait enlever 
toute la surface des eaux pour la lancer dans les airs, jus- 
qu'à ce que ses forces parussent épuisées ; puis, je voyais 
au loin , sous un nuage sombre, d'immenses barres cou- 
vertes de taches blanches, sortir des ténèbres et s'avancer 
en phalanges pressées, s'accroître à mesure qu'elles s'ap- 
prochaient, et chargeant avec fureur les icebergs, siffler au- 
dessus de leurs sommets, se briser sur les îles et assouvir 
leur colère sur les glaces du port au milieu desquelles 
elles ouvraient plus d'une brèche béante. 

28 juin. 

La tempête s'étant calmée ce matin, quelques-uns de nos 
gens ont transporté un canot par-dessus les glaces et ramé 
jusqu'à l'île la plus éloignée ; ils nous ont rapporté les pre- 
miers œufs frais de la saison. Je n'en connais pas de plus 
délicieux que ceux de la petite hirondelle de mer. Les œufs 
de l'eider, comme ceux des autres canards maritimes, sont 
beaucoup moins agréables. Knorr a découvert des toufles 
de cochléaria qui venaient de pousser autour des nids de 
l'année précédente, et jamais cœur de laitue ne fut mieux 
apprécié que la salade qu'on m'a servie aujourd'hui. Les 
îles nous fourniront les œufs, et nous n'aurons pas plus de 
peine aies ramasser que la ménagère qui les envoie prendre 



CHAPITRE XXXV. 415 

dans la basse-cour. Les eiders ont déposé dans leurs nids 
une première couche de duvet, mais ces pauvres oiseaux se 
sont dépouillés en vain et il leur faudra recommencer. Jen- 
sen m'a porté un plein sac de ces plumes précieuses. Il 
me raconte que près d'Upernavik, sur les îles où il allait 
en recueillir, le mâle est parfois obligé de s'arracher sa 
magnifique livrée pour venir en aide à sa malheureuse 
compagne , si souvent pillée qu'il ne lui reste plus sur sa 
poitrine nue de quoi couvrir encore ses œufs. 

2 juillet. 

Après de nouvelles averses, j'ai passé ces deux dernières 
journées à prendre des alignements de notre petite anse 
jusqu'au Fiord et à lever le plan des terrasses. J'en ai 
compté vingt-trois qui s'élèvent très-régulièrement jusqu'à 
une altitude de trente-sept mètres au-dessus de la hauteur 
moyenne des marées. La plus basse en est à onze mètres, 
et à partir de ce point, elles s'étagent avec la plus grande 
sjinétrie; elles se composent de galets arrondis par l'action 
des eaux. 

Ces terrasses, dont j'ai constaté l'existence dans plusieurs 
localités analogues, sont des monuments géologiques et 
pleins d'intérêt du soulèvement graduel des terres groën- 
landaises au nord du soixante-seizième degré de latitude. A 
partir du cap York, au contraire, le sud du même pays s'en- 
fonce sous les eaux; les preuves de cet affaissement qui s'est 
encore produit depuis l'occupation européenne, sont trop 
bien établies pour que je m'y arrête en ce moment; je ne 
veux m'occuper ici que des régions plus septentrionales. 
Autour des saillies très-proéminentes, dans les lieux où le 
courant est rapide et la glace poussée avec force contre la 
terre, les rocs, usés par le frottement, deviennent polis 
comme la surface d'une table : on peut s'en assurer sans 
peine lorsque l'eau est suffisamment claire. Il en est de 



416 LA MER LIBRE. 

même bien au-dessus du niveau de la mer, jusqu'à une élé- 
vation que je n'ai pu nulle part déterminer avec exactitude, 
mais qui correspond généralement à l'altitude des terrasses 
de Port Foulke, dont la plus haute, je l'ai dit, est à trente-sept 
mètres du niveau moyen des marées. A Cairn-Pointe, les 
phénomènes d'érosion sont très-marqués et la ligne de dé- 
marcation, séparant le roc de syénite poli par les eaux de 
celui qui est encore brut et raboteux , est parfaitement 
tranchée. La même chose a lieu à l'île Littleton (ou plutôt 
à l'îlot Mac Gary situé immédiatement au large), et se re- 
trouve sur la côte opposée, à la terre de Grinnell, où les 
berges en gradins portent témoignage de ces soulèvements 
successifs. 

Il est curieux d'observer ainsi, s'accomplissant sous nos 
regards, les événements géologiques ({ui dans les latitudes 
plus méridionales se sont passés pendant l'époque glaciaire, 
et qui se manifestent, non-seulement par l'érosion des rocs 
de Cairn-Pointe et d'autres promontoires, mais aussi par les 
transformations opérées dans la profonde mer. C'est ici que 
la banquette de glace a une influence considérable. Cette ban- 
quette est tout simplement la glace tabulaire, collée pour 
ainsi dire contre le rivage, — la ceinture d'hiver des 
côtes polaires. Elle est large ou étroite suivant que la berge 
sincline en pente douce vers la mer où y plonge brusque- 
ment. Se disloquant presque toujours à la fin de l'été, et 
emportant sur les eaux les masses des rochers écroulés des 
falaises, elle les laisse tomber à mesure qu'elle se dissout 
elle-même. La quantité de débris ainsi charriés au large est 
immense, et pourtant presque infime en comparaison de 
ceux que fournissent les icebergs; le poids des roches et du 
sable qui se mêlent à ces derniers pendant qu'ils sont en- 
core attachés au glacier, est parfois suffisant pour ne lais- 
ser immerger hors de l'eau qu'une très-petite partie de 
leur volume. La montagne de glace se désagrège peu à 
peu, les matières plus lourdes coulent au fond de l'Océan 



CHAPITRE XXXV. 417 

et si les lieux où elles reposent s'élèvent un jour au-dessus 
du niveau de la mer, quelque géologue des siècles futurs 
sera peut-être aussi embarrassé de dire comment elles se 
trouvent là, que ceux de notre génération le sont pour 
expliquer l'origine des blocs erratiques de la vallée du 
Connecticut. 

3 juillet. 

Cette journée a été marquée par une chasse aux morses, 
qui peut compter dans la vie d'un chasseur. BeauccTUp de 
glace brisée nous arrivait du détroit dans ces derniers 
temps, et par ce brillant soleil , ces animaux aiment à sor- 
tir de la mer pour dormir et se prélasser sur les glaçons. 

Ce matin, j'étais sur la colline, occupé à choisir l'emplace- 
ment d'un cairn, lorsque mon oreille a été frappée de rau- 
ques beuglements, et en me tournant vers le large, j'ai vu 
la banquise poussée par la marée en travers de l'ouverture 
de notre petit golfe, et toute couverte de morses remplis- 
sant l'air de leurs cris bizarres. Ils faisaient songer aux 
troupeaux du vieux Protée; les glaçons en étaient chargés 
aussi loin que l'œil pouvait s'étendre. On les aurait comptés 
par centaines et par milliers. 

Je me hâtai de revenir à bord et de faire appel aux gens 
de bonne volonté. Bientôt une baleinière portant trois 
carabines, un harpon et des rouleaux de lignes, fut traînée 
sur la glace et lancée rapidement à la mer. Il nous fallut 
ramer pendant quatre kilomètres avant d'atteindre le bord 
de la banquise. Deux ou trois douzaines de morses étaient 
couchés sur le glaçon sur lequel nous avions mis le cap ; 
ils le couvraient presque en entier. Pêle-mêle les uns contre 
les autres, étendus au soleil , ou s'étirant et se roulant 
paresseusement, comme pour exposer à ses rayons toutes 
les parties de leur lourde masse , ils ressemblaient à des 
pourceaux gigantesques, se vautrant avec délices : évidem- 
ment, ils ne soupçonnaient pas le danger; du reste, nous 

27 



418 LA MER LIBRE. 

nous approchions lentement, ayant mis des sourdines à 
nos avirons. 

A mesure que diminuait la distance entre nous et notre 
gibier, nous commencions à comprendre que nous aurions 
affaire à de formidables adversaires. Leur aspect était 
effrayant au possible et nos sensations peuvent se compa- 
rer à celles du conscrit entendant pour la première fois 
l'ordre de charger l'ennemi. Si la honte de l'aveu ne nous 
. eût retenus, nous aurions tous, je crois, préféré battre en 
retraiCe. Leur peau rude et presque sans poil, épaisse 
d'un pouce me rappelait singulièrement la cuirasse d'un 
vaisseau blindé, pendant que les énormes défenses qu'ils 
brandissaient avec une vigueur que leur gaucherie ne di- 
minuait en rien, «lenaçaient de terribles accrocs les bor- 
dages de l'embarcation et les côtes du malheureux qui 
aurait la mauvaise chance de tomber à la mer au milieu de 
ces brutes. Pour compléter la laideur de leur expression 
faciale que les défenses rendaient déjà assez formidable, la 
nature leur a donné un large museau épaté dont la partie 
inférieure est toute parsemée de rudes moustaches sem- 
blables aux dards du porc-épic et remontant jusqu'au bord 
de narines très-ouvertes. L'usage qu'ils font de ces piquants 
est aussi problématique que celui de leurs défenses; je sup- 
pose que ces dernières leur servent à la fois d'armes de com- 
bat, et de dragues pour détacher du fond de la mer les 
mollusques qui forment leur principale nourriture. Deux 
vieux mâles du troupeau partageaient leur loisir entre 
le sommeil et les querelles ; de temps à autre, ils s'accro- 
chaient par leurs défenses, comme pour s'entamer la face, 
quoique du reste ils parussent traiter la chose avec assez 
d'indifférence; leurs dents ne faisant point brèche dans 
leur derme épais. Ces dignes personnages, qui devaient 
avoir au moins seize pieds de longueur, et dont la circon- 
férence égalait celle d'un muid, relevèrent la tète à notre 
approche, et après nous avoir considérés à leur aise , pa- 



CHAPITRE XXXV. 419 

Furent trouver que nous ne méritions pas une plus longue 
attention; ils essayèrent encore de se transpercer mutuelle- 
ment, puis retombèrent endormis sur la glace. Cette calme 
indifférence était bien un peu alarmante pour nous. S'ils 
avaient montré le moindre signe de crainte, nous aurions 
pu y puiser quelque encouragement, mais ils semblaient 
faire si peu de cas de nos personnes, qu'il ne nous fut pas 
très-facile de conserver le front d'airain avec lequel nous 
nous étions jetés dans l'aventure. Cependant il était trop 
tard pour reculer, nous avançâmes donc, tout en nous pré- 
parant au combat. 

Outre les deux mâles, le groupe contenait plusieurs fe- 
melles et des jeunes de tailles diverses, quelques-uns en- 
core à la mamelle, des veaux d'une année, d'autres parve- 
nus déjà aux trois quarts de leur croissance ; les premiers 
n'avaient pas encore de dents ; elles commençaient à poin- 
dre chez les autres, celles des plus âgés étaient de toutes 
les grandeurs; les défenses des deux taureaux, cônes so- 
lides d'ivoire recourbé, avaient près de trois pieds. Il est 
probable qu'aucun d'eux n'avaient vu de bateau, et quand 
nous fûmes arrivés à trois longueurs d'embarcation de leur 
radeau de glace, la bande entière prit l'a'larme, mais nous 
étions prêts pour l'attaque. Le morse enfonce toujours dès 
qu'il est mort, à moins qu'on ne le retienne au moyen 
d'une forte ligne, et nous n'avions que deux chances de 
nous rendre maîtres de notre gibier : il fallait, ou bien 
le harponner solidement, ou bien le tuer sur le glaçon 
même, chose assez difficile, car l'épaisseur de leur derme 
détruit la force du plomb avant qu'il ait pu atteindre quel- 
que partie vitale ; souvent même il s'aplatit sur la surface ; 
le crâne est si dur qu'une balle ne peut guère y pénétrer 
qu'à travers l'orbite de l'œil. 

Miller, froid et courageux marin, qui avait poursuivi les 
baleines dans les parages du nord ouest, prit le harpon et 
se tint à l'avant, pendant que Knorr, Jensen et moi, nous 



420 LA MER LIBRE. 

étions à l'arrière, nos carabines en main. Chacun choisit 
son but et nous tirâmes ensemble par-dessus les têtes des 
rameurs. Aussitôt que les armes furent déchargées, j'or- 
donnai de laisser porter et le canot fila comme une flèche 
au milieu des animaux effrayés qui se précipitaient pêle- 
mêle dans la mer. .Tensen avait atteint un des taureaux au 
cou , et Knorr tué un des jeunes qui fut entraîné à l'eau 
dans le tumulte général et coula immédiatement. Ma balle 
pénétra quelque part dans la tête de l'autre vieux mâle et 
lui arracha un beuglement terrible, plus fort, j'ose le dire, 
que celui du taureau sauvage des Prairies. Pendant qu'il 
roulait dans la mer, soulevant des flots d'écume qui nous 
couvraient de leurs fusées, il faillit atteindre la proue du 
canot, et Miller, en habile chasseur, profita de cet instant 
pour lancer son harpon. 

Le troupeau tout entier plongea dans la profondeur des 
eaux et la ligne se déroula sous le plat bord avec une vi- 
tesse alarmante; mais nous en avions une bonne provision 
et elle n'était pas encore au bout de son rouleau, qu'elle 
commençait à se détendre : les animaux remontaient. Nous 
ramenâmes la ligne à nous en nous tenant prêts pour ce 
qui allait suivre. En ce moment la ligne vint à s'emmêler 
autour d'une des pointes des glaces qui flottaient autour 
de nous, et nous aurions couru un fort grand péril, si un 
des matelots n'eût lestement sauté parmi les glaçons et dé- 
gagé la ligne et la baleinière. 

Quelques minutes après, le troupeau reparaissait à la 
surface de la mer à environ cinquante mètres de nous, et 
entourant encore l'animal blessé. Miller tirait vigoureuse- 
ment sur le harpon et la bande entière s'élança vers notre 
canot. Alors commença une scène impossible à décrire. 
Tous poussaient avec ensemble le même cri sauvage, la- 
mentable appel d'une créature aux abois; l'air retentissait 
des voix rauques qui se répondaient. Le heuk, heuk, heuk, 
des taureaux atteints semblait trouver partout des échos et 



CHAPITRE XXXV. 423 

passait de glaces en glacesr comme le clairon des batailles 
se répétant d'escadron en escadron. De chaque radeau flot- 
tant, les bêtes efîarouchées se précipitaient dans les ondes, 
comme le matelot se jette à bas de son cadre au bruit du 
branle-bas. Leur tète monstrueuse au-dessus des eaux, 
leur bouche grande ouverte, vomissant sans relâche leur 
lugubre clameur, ils s'avançaient vers nous de toute la 
vitesse de leurs nageoires. 

En peu de minutes, nous fûmes entièrement cernés; leur 
nombre se multipliait avec une rapidité merveilleuse, la 
surface de la mer en était toute noire. 

Ils paraissaient d'abord timides et irrésolus, et nous ne 
pensions guère qu'ils méditassent un mauvais coup, mais 
notre illusion fut bientôt dissipée et nous vîmes qu'il fal- 
lait veiller soigneusement à notre salut. 

Il n'y avait plus à en douter; ils se préparaient à une 
attaque, et il était bien tard pour fuir le dangereux guê- 
pier où nous venions de nous fourrer si imprudemment. 
Miller n'avait pas lâché prise et le morse blessé, devenu 
le point central d'un millier de gueules béantes et mugis- 
santes, nageait maintenant à notre poursuite. 

Évidemment ces animaux voulaient percer de leurs dé- 
fenses le plat bord de l'embarcation, et, si nous leur lais- 
sions le temps de l'atteindre, le canot serait mis en pièces 
et les hommes lancés à la mer : nous n'avions pas une 
seconde à perdre. Miller saisit sa lance et en porta aux 
assaillants plus d'une terrible blessure ; les matelots fai- 
saient force dé rames et nous chargions et déchargions nos 
carabines avec toute la célérité possible. Un coup de gaffe, 
une balle ou la lance du harponneur venait à la res- 
cousse à l'instant du péril; une ou deux fois cependant, 
chacun de nous put croire sa dernière heure arrivée. Un 
morse énorme, à la physionomie brutale et féroce, s'é- 
lançait contre nous et allait aborder le canot; je venais 
de tirer, il ne me restait plus le temps de recharger mon 



424 LA MER LIBRE. 

tusil et je me préparais à le lui plonger dans la gorge, 
lorsque M. Knorr l'arrêta soudain par une balle dans le 
crâne. Une autre bête monstrueuse, la plus grosse que j'aie 
jamais vue et dont les défenses avaient un mètre de lon- 
gueur au moins, traversait le troupeau et nageait sur nous, 
la gueule béante et mugissant avec furie. Je rechargeais 
encore mon arme, Knorr et Jensen venaient de tirer et les 
hommes étaient aux avirons. Ma carabine fut prête au mo- 
ment critique; l'énorme animal élevant sa tête au-dessus 
du canot, allait s'abattre sur le plat bord, quand j'épaulai 
mon fusil et le déchargeai dans la gueule du monstre ; il fut 
tué sur le coup et coula immédiatement comme une pierre. 

Ce fut la fin de la bataille. Je ne saurais dire ce qui leur 
donna subitement l'alarme, mais les morses plongèrent 
soudain en faisant rejaillir à grand bruit les eaux tout au- 
tour d'eux. Quand ils remontèrent , ils beuglaient encore, 
mais ils étaient à quelque distance de nous, et leurs têtes 
tournées vers la haute mer, ils détalaient aussi vite que 
possible, leurs cris s'affaiblissant à mesure que s'accrois- 
sait la distance qui nous séparait. 

Nous avons dû en tuer ou en blesser deux douzaines au 
moins; en certains endroits, l'eau était toute rouge de sang 
et plusieurs animaux flottaient autour de nous dans les 
dernières convulsions de l'agonie. 

Le taureau harponné essaya de s'enfuir avec ses cama- 
rades, mais ses forces l'abandonnèrent; nous le sentions 
faiblir et tirions sur la ligne, et nous le ramenâmes bientôt 
assez près de nous pour que nos balles pussent le blesser 
dangereusement. La lance de Miller lui donna le coup de 
grâce, puis nous le halâmes sur un glaçon et j'eus bientôt 
un magnifique spécimen à ajouter à ma collection d'Histoire 
naturelle. Nous ne réussîmes à en capturer qu'un second ; 
tous les autres avaient coulé avant que nous eussions le 
loisir d'en approcher. 

Jusqu'alors, je n'avais pas regardé le morse comme un 



CHAPITRE XXXV. 425 

animal redoutable, mais ce combat me prouve que je ne 
rendais pas justice à son courage. Ce sont des êtres fort ba- 
tailleurs, et sans notre sang-froid et notre activité, le 
canot aurait été mis en pièces et nous-mêmes noyés ou 
déchirés. On peut à peine rêver d'ennemi plus effrayant 
que ces monstres énormes, aux gorges mugissantes, aux 
défenses formidables. A la prochaine rencontre, je veux 
armer de lances tout l'équipage : la carabine n'est pas tou- 
jours suffisante en pareil cas, et sans un emploi énergique 
de nos gaffes et de nos avirons, nous aurions été infailli- 
blement atteints et coulés. 

4 juillet. 

L'anniversaire de la déclaration de l'indépendance nous 
fait une triste visite : la neige, la pluie et la grêle ne sont 
pas d'ordinaire compris dans le programme de notre fête 
nationale; le thermomètre est presque redescendu au point 
de congélation , mais en dépit de tout, nous avons tiré le 
canon et hissé toutes nos flammes. Grâce aux chasseurs, 
le festin traditionnel, terminé par une salade de cochléa- 
ria, ne manquait ni de venaison ni de gibier à plumes, et 
si le discours accoutumé n'est pas venu le clore, nous n'en 
avons pas moins pensé à la chère contrée où tout est si 
joyeux à pareil jour, où chacun oublie les disputes de parti 
pour se presser sous la vaste bannière d'un grand peuple 
et boire à l'union fraternelle.... Dieu bénisse ce jour! 

7 juillet. 

Je suis resté trois jours à l'île Littleton pour chasser et 
observer l'état des glaces. Nous avons pris un autre morse, 
mais cette fois-ci nos adversaires étaient beaucoup moins 
nombreux et ne nous ont' pas donné grand'peine. 

Les îles Littleton et Mac Gary sont littéralement couver- 
tes d'oiseaux , d'eiders et de bourgmestres surtout. Nous 



426. LA MER LIBRE. 

en aurions pu tuer des masses. Leurs œufs sont presque 
tous sur le point d'éclore; heureusement pour notre cui- 
sine, nous en avons déjà recueilli une bonne provision 
sur les îlots de Port Foulke. Je n'ai pas vu de mouettes 
blanches {larus eburneus) ^ les bourgmestres sont ici les 
seuls représentants de la famille des mouettes. Il est pro- 
bable que les autres variétés ne remontent pas autant vers 
le nord. 

L'eau s'avance toujours; les îles sont complètement dé- 
gagées et quelques toises seulement séparent le navire de 
la mer. En dépit de tous nos efîorts pour l'enlever, la 
glace tient encore ferme autour du schooner et en prévi- 
sion d'une débâcle soudaine causée par un flot venant du 
sud, j'ai employé nos hommes à scier au travers du port 
un chenal ayant pour largeur la longueur exacte du navire. 
La glace n'a plus que quatre pieds et demi d'épaisseur. 

Toutes les voiles sont ferlées, les aussières à bord, notre 
dépôt sur le rivage est soigneusement refermé, et nous 
sommes prêts à partir, si le vent nous pousse avec les 
glaces vers la haute mer. 

Au nord de notre petite anse, nous avons construit sur 
la colline un cairn dans lequel j'ai déposé un court récit 
de mon voyage. Je ne détruis pas l'observatoire , le Na- 
legak me promet que les Esquimaux n'y toucheront pas 
pendant mon absence. J'ai comblé de cadeaux tous ceux 
qui sont venus ici, et je compte sur leur bonne foi. Pour- 
tant, le bois leur est bien précieux, et ces pauvres sauva- 
ges ne sont pas les seuls fils d'Adam qui trouvent difficile 
de résister à la tentation ! 

9 juillet. 

J'ai fait une dernière visite à la vallée de Ghester et dit 
adieu au Frère Jean. Si ce derhier continue à s'étendre 
jusqu'à ce que je revienne, les jalons que nous lui avons 
plantés sur le dos seront intéressants à relever. 



CHAPITRE XXXV. . 427 

Le vallon se revêtait de sa parure d'été, les verts talus 
étaient émaillés de fleurs et la glace avait entièrement dis- 
paru du lac Alida. Jensen a tué quelques oiseaux et fait de 
grands efforts pour capturer un renne ; de mon côté, j'ai 
conquis un papillon aux ailes jaunes, et, le croirait-on ?... 
un moustique. Je les ajoute triomphalement à ma collection 
d'entomologie qui contient déjà : dix lépidoptères, trois 
araignées, deux bourdons et deux mouches, — assez nom- 
breux représentants du genre Insectes sous le 78» 17' de 
latitude nord. 

10 juillet. 

Une puissante houle nous arrive du sud-ouest du port ; 
elle est causée sans doute par une forte brise qui doit 
souffler en pleine mer quoique nous ne nous en aperce- 
vions guère ici. La glace se brise de tous côtés, et des fis- 
sures nombreuses s'ouvrent autour de nous. Si cet état de 
choses continue douze heures encore, nous serons délivrés, 
la crise pourra être dangereuse, les craquements sont 
effroyables, mais le schooner est encore solidement fixé 
dans son berceau. 

11 juillet. 

Journée d'émotions qui ne sont pas encore à leur terme ; 
la houle se maintient, les crevasses s'étendent, l'eau a tou- 
ché le navire. Assez tard dans l'après-midi, au bout de 
trente-six heures d'anxieuse attente, la glace s'est ouverte 
tout auprès de nous et quelques minutes après,, une fente 
se formait diagonalement au schooner. L'avant s'est assez 
vite dégagé, mais l'arrière tenait encore, et les secousses 
imprimées au navire faisaient craquer toutes les pièces de 
la membrure; à la fin, la passe que nous avions sciée en 
prévision de ces accidents s'est un peu élargie ; un roulis 
sur bâbord a détaché la glace de dessous la poupe du na- 
vire et nous sommes tout à fait à flot, mais non sans avoir 
subi bien des dégâts dans nos œuvres vives. 



428 . LA MER LIBRE. 

12 juillet. 

La houle s'est calmée, les nuages se dissipent, et la ma- 
rée disperse les glaces au large. Nous sommes vraiment à 
flot et ne pouvons plus quitter le navire sans une embar- 
cation. Il y ajuste dix mois que nous étions emprisonnés 
et que notre petit navire faisait l'office d'une maison. Je 
suis heureux de sentir encore le balancement de la mer, et 
cette phrase : « Armez le canot! » quand je veux aller à 
terre, a pour moi tout le charme de la nouveauté. Nous 
n'attendons qu'un vent favorable pour lever l'ancre. 

13 juillet. 

Je viens de prendre congé de mes amis les Esquimaux. Ils 
ont planté leur tente tout près de nous et je suis réellement 
triste de quitter ces pauvres gens. Chacun d'eux m'a rendu, 
à sa manière, des services plus ou moins importants, et leur 
empressement à mettre leurs attelages à ma disposition (et 
sans cela je n'aurais absolument pu rien faire) est la meil- 
leure preuve qu'ils pouvaient me donner de leur dévoue- 
ment et de leur affection. Leurs chiens sont leurs plus pré- 
cieux trésors; seuls, ils empêchent la femme, les enfants, 
l'Esquimau lui-même de mourir de fahn, et rien ne les peut 
remplacer. J'ai fait tout mon possible pour venir en aide 
à la tribu, j'ai donné à mes voisins une foule de choses 
qui leur seront utiles, mais je n'ai pu leur rendre que deux 
bêtes de trait, les seules qui eussent survécu de toutes 
celles qu'ils m'avaient fournies. Je leur promets de revenir 
bientôt, et cet espoir paraît les consoler un peu. 

Il est triste de penser à l'avenir de ces pauvres gens, et 
cependant ils contemplent leur future destinée, qu'ils jugent 
inévitable, avec un air d'indifférence, difficile à compren- 
dre. Kalutunah, seul, paraît sérieusement affecté devant 



CHAPITRE XXXV. 429 

la perspective de la désolation qui s'étendra avant long- 
temps sur leurs pauvres habitations. Cet être singu- 
lier, mélange de gravité, de bonhomie et d'intelligence, 
s'enorgueillit des traditions de sa race, et semble être 
réellement affligé de la voir peu à peu disparaître. Aujour- 
d'hui, quand je lui ai pris les mains pour lui dire que 
c'était la dernière fois que je descendais à terre, des larmes 
ont brillé dans ses yeux, et il m'a profondément touché 
en me disant d'une voix suppliante : « Reviens, pour nous 
sauver! «• Ah! certes, si je le puis, je reviendrai et je les 
sauverai, car, j'en suis sûr, aucun être de ce vaste monde 
ne mérite plus que ceux-là la sympathie et le dévouement 
des chrétiens. 

14 juillet. 

Un léger vent d'est gonfle nos voiles vers la mer. Nous 
marchons lentement, mais sans temps d'arrêt, à travers la 
glace disloquée. Des boîtes vides, des chiens morts, des, tas 
de cendres et autres débris de l'hiver voguent autour de 
nous sur les glaçons; reliques éphémères de nos dix mois 
d'hivernage. Les Esquimaux , debout sur la berge , nous 
regardent encore; le petit observatoire blanc s'évanouit 
dans le lointain, et je descends du pont avec un mélanco- 
lique : « adieu, Port Foulke! » sur mes lèvres et dans mon 
cœur. 




CHAPITRE XXXVl. 



Au large. — Efforts pour atteindre le cap Isabelle. — Rencontre du 
pack. — Nous mouillons à l'île Littleton. — Abondance de morses 
et d'oiseaux à Cairn-Pointe. — ^■ous atteignons la côte occiden- 
tale. — Le cap Isabelle. — Plans pour l'avenir. — Résultats 
obtenus. — Les glaciers de la terre d'EUesmère. 



Le schooner glissait doucement vers le large, mais le vent 
nous quitta bientôt et le courant seul nous porta jusqu'à 
la rade extérieure où nous nous amarrâmes à un iceberg. 
Je descendis à terre, et je réussis à obtenir de bonnes 
épreuves photographiques du vallon et de la cascade de la 
petite Julia, du monument de Sonntag, du glacier du Pa- 
lais de Cristal et du cap Alexandre. 

Je ne voulais pas quitter le champ de bataille sans es- 
sayer encore d'atteindre le cap Isabelle et d'y faire des ob- 
servations utiles pour l'avenir. Un vague espoir me restaft 
que, même avec mon navire avarié, quelque bonne chance 
justifierait un plus long séjour dans ces mers. Aussitôt 
donc que le vent s'éleva, nous abandonnâmes l'iceberg et 
cinglâmes vers le cap Isabelle. La brise fraîchissait à me- 
sure que nous nous éloignions des terres, et le schooner, 
tout joyeux de sa liberté, volait comme autrefois sur la 



CHAPITRE XXXVI. 433 

surface des eaui. Malheureusement, un épais champ de 
glace vint nous barrer la route; j'aurais, sansaucun.doute, 
pu m'y frayer une voie si le navire eût été plus solide : 
mais impossible maintenant de songer à la lutte; le pack 
n'était pas à dix-huit kilomètres du rivage groënlandais, et 
je retournai à l'île Littleton, d'où je pouvais au moins sur- 
veiller le mouvement des glaces. 

Nous trouvâmes un bon mouillage entre les îles Little- 
ton et Mac Gary et nous étions à peine ancrés qu'une 
tempête, accompagnée d'épaisses ondées de neige et que 
l'état du ciel nous avait fait prévoir, se déchaîna avec vio- 
lence et nous retint à l'ancre pendant plusieurs jours; nos 
gens trouvèrent quelques distractions dans la chasse. Un 
troupeau de rennes campait dans l'île, et les morses étaient 
fort nombreux dans les eaux environnantes. 

Hans en captura quatre, sans embarcation , et à la vraie 
manière esquimaude. Ces amphibies couvraient au loin la 
berge sur laquelle ils prenaient le soleil ; Hans s'approcha 
à pas de loup, et accrocha l'une après l'autre ses victimes 
avec son harpon. La ligne fut fixée à un roc et filée jusqu'à 
ce que les animaux fussent épuisés de fatigue ; on les ra- 
mena alors, et les carabines les achevèrent promptement. 
Je désirais avoir un jeune morse pour ma collection; je 
choisis sur la plage celui qui me convenait et le tuai du 
premier coup. Toute la bande s'empressa de disparaître 
sous les eaux;, mais la mère ne parut quitter le bord 
qu'avec la plus grande répugnance, et quand, revenue à 
la surface et se tournant vers la terre, elle vit son petit 
gisant encore sur le rocher, quand elle s'aperçut qu'il ne 
répondait pas à ses cris d'appel , elle s'élança frénétique- 
ment au-devant du danger, et en face même de la cause 
de ses maux (car j'avais eu le temps d'accourir) elle se 
traîna hors de l'eau, et tout en gémissant douloureuse- 
ment, elle rampa autour du corps de. ma victime et le 
poussa vers la mer. J'essayai d'abord de l'ellrayer, et dans 

28 



434 LA MER LIBRE. 

mon zèle de naturaliste, je tirai même sur elle, mais, quoi- 
que grièvement blessée, elle réussit à cacher son petit sous 
sa poitrine et plongea avec lui dans les flots. Je n'avais 
jamais vu chez aucun animal d'exemple aussi touchant de 
dévouement maternel, et j'étais loin de m'attendre à le 
trouver chez les morses. 

La tempête de neige nous faisant des loisirs, j'allai à 
Cairn-Pointe examiner encore le détroit de Smith. Je dus y 
attendre un jour avant que l'atmosphère s'éclaircît assez 
pour me laisser voir distinctement le cap Isabelle. La ligne 
des glaces solides partait de ce promontoire, et venait 
aboutir à quelques kilomètres au-dessus de notre pointe 
en formant une vaste courbe irrêgulière. 

Du côté du sud, et jusqu'aux Eaux du Nord, la mer était 
remplie par un pack très-disloqué. 

Nous levâmes l'ancre le lendemain de notre retour; l'ou- 
ragan avait disséminé les glaces et nous pûmes les tra- 
verser sans encombre et atteindre en deux jours la côte 
opposée, près de la pointe de Gale, à dix-huit kilomètres 
environ du cap Isabelle. Je remontai en baleinière jusqu'à 
ce promontoire, mais il me fut impossible de le doubler; 
nous nous halàmes dans une crique et je grimpai sur la 
colline. 

Le spectacle que j'avais sous les yeux acheva de me 
convaincre de la folie d'essayer de pousser plus loin 
avec le navire. Je n'hésitai plus, même en pensée, et voici 
mon opinion, telle que je la résumai alors : 

Il ne me reste plus le moindre doute sur le parti à 
prendre, il nous faut retourner en Amérique, et revenir 
l'année prochaine, ravitaillés, radoubés et renforcés d'une 
machine à vapeur. Mon désir me pousserait encore à af- 
fronter les glaces, mais la raison me dit que ce serait une 
imprudence inexcusable. Aussi bien, pour pénétrer dans 
ce terrible détroit de Smith, autant vaudrait prendre en 
guise de béliers les légers steamers de la rivière Hudson 



CHAPITRE XXXVl. 435 

que nous servir de notre pauvre schooner avec sa proue 
en si mauvais état! 

Voici les résultats que j'ai obtenus, et dont je suis, par 
force, obligé de me contenter aujourd'hui. 

1» En ramenant mon équipage en bonne santé je démon- 
tre ainsi que l'hiver arctique n'engendre pas nécessaire- 
ment le scorbut et le mécontentement. 

2» On peut vivre dans le détroit de Smith, même sans le 
secours de la mère patrie. 

3° Une station se suffisant à elle-même peut être établie 
au PortFoulke et y devenir la base d'explorations étendues. 

4» Du Port Foulke, il est possible d'explorer la région 
tout entière; c'est de ce point que, sans aucune autre 
troupe pour coopérer avec moi, et dans les circonstances 
les plus défavorables, j'ai pu pousser mes découvertes au 
delà de toutes celles de mes prédécesseurs. 

5" Je suis porté à croire, et par de bonnes raisons, 
qu'avec un fort navire on peut traverser le détroit de 
Smith et déboucher directement dans la mer polaire. 

6" La mer libre du pôle existe. 

Et maintenant, je vais retourner à Boston, réparer le 
schooner, me procurer un petit navire à vapeur, et revenir 
ici, autant que possible vers les premiers jours du prin- 
temps. J'installerai le schooner au Port Foulke et n'y de- 
meurant juste que le nombre de jours nécessaires pour 
organiser les chasses, rassembler les Esquimaux et établir 
la discipline de la colonie, j'atteindrai le cap Isabelle avec 
mon navire à vapeur, et de là, je marcherai vers le nord 
par la route désignée. Je ne réussirai peut-être pas à 
atteindre mon but en une seule saison, mais je recommen- 
cerai l'année suivante : dans tous les cas, j'aurai au Port 
Foulke d'abondantes ressources en vivres et en fourrures, 
et un bâtiment pour les transporter au cap Isabelle, si je 
suis obligé d'y retourner; de plus, on m'élèvera à la station 
tous les chiens dont je puis avoir besoin. Enfin, dans le cas 



436 LA MER LIBRE. • 

où mon entreprise éprouverait une insuffisance de tonds et 
serait abandonnée à ses propres forces, nous pourrions 
retirer du commerce des huiles, des pelleteries, de l'ivoire 
de morse, du duvet d'eider, assez de profit pour faire vivre 
notre colonie et payer au moins une grande partie du sa- 
laire des employés. Les environs du Port Foulke abon- 
dent en gibier et un chasseur peut nourrir une vingtaine 
de bouches : l'hiver et l'été derniers m'ont suffisamment 
démontré la justesse de cette opinion; la mer est riche en 
phoques, morses, narvals et baleines blanches, comme 
les vallées en rennes et en renards ; pendant la belle sai- 
son, les îles et les rochers se couvrent d'oiseaux ; les glaces 
sont les domaines des ours. 

Voilà pour l'avenir, revenons au présent. 

La carte d'Inglefield reproduit avec une grande exacti- 
tude les lignes évasées du détroit de Smith, ainsi que j'ai 
pu le constater, soit en allant au cap Isabelle, soit en re- 
tournant au rivage opposé. 11 a placé quelques promon- 
toires trop au nord, par suite d'une légère erreur dans l'axe 
du détroit. Sa pointe Victoria est l'extrémité orientale de 
mon île Uache et son cap Albert est le cap Est de mon île 
Henry. 

Du haut du cap Isabelle, l'aspect du détroit est vraiment 
magnifique. La noire falaise des côtes, rendue plus sombre 
encore par son contraste avec l'immense manteau blanc 
qui couvre les terres, est coupée en maints endroits par 
des glaciers nombreux que les vallées versent à l'Océan. 
La mer de glace est fort étendue ; la surface en est très- 
tourmentée, les pentes très-rapides, et elle donne à cette 
côte une apparence grandiose et pittoresque qui manque à 
celles du Groenland. Les montagnes, très-élevées, sont 
partout cachées sous les glaces et les neiges, et les larges 
nappes de cristal qui en descendent, font penser à un vaste 
lac qui en occuperait le sommet et inonderait les vallons 
de ses eaux subitement congelées. 



CHAPITRE XXXVI. 437 

Au large du cap Sabine, se trouvent deux îles que j'ai 
nommées Brevoort et Stalicnecht; je b.jptise Leconte celle 
qu'on voit entre elles et la pointe Wade. Entre cette pointe 
et le cap Isabelle s'ouvre un golfe étroit et profond, pa- 
rallèle au Cadogen Inletdu capitaine Inglefield; il est frangé, 
sur tout son pourtour, de glaciers encadrés dans des ro- 
ches noires comme des diamants dans du jais. N'ayant pas 
sous les yeux la carte officielle du navigateur anglais, je 
remets à plus tard de donner un nom à cette baie si le 
capitaine Inglefield ne l'a fait déjà. 

Le cap Isabelle, masse déchirée de roches plutoniennes, 
semble s'être élancé informe encore du laboratoire de la 
nature et avoir surgi, tout embrasé, du sein de la mer, 
pour craquer et se fendre dans l'atmosphère glacée. La su- 
perficie en est dénudée au plus haut point : d'immenses 
crevasses ou « canons » s'étoilent dans tous les sens; dans 
ces fissures profondes, je n'ai pu voir la moindre trace de 
végétation; béantes coupures, aux bords érodés et aux 
croulantes parois, où, comme dans les antres de l'Âverne 
cimmérien, le soleil ne pénétra jamais ! 

Lassé de cette stérilité sans bornes, de cette mort au 
milieu même de la saison de la vie polaire, j'escaladais 
péniblement ces roches nues, les unes après les autres, 
lorsque par un contraste soudain s'ouvrit sous mes pieds 
une charmante vallée en forme de coupe, que la nature ca- 
pricieuse a façonnée comme un nid souriant, au milieu 
même de ces escarpements désolés. Balboa ne dut pas être 
plus surpris lorsque , des hauteurs de Darien , il vit à ses 
pieds s'étendre l'immense océan Pacifique. C'était un « vrai 
diamant du désert » et le petit ermitage des solitudes d'En- 
gaddi fut moins doux aux yeux de sir Kennett, le Cheva- 
lier du Léopard. 

Les quelques robustes plantes que j'avais observées dans 
d'autres localités arctiques n'avaient pu trouver place pour 
leurs racines sur les pentes abruptes de cet âpre promon- 



438 LA MER LIBRE. 

toire, et les rochers se dressaient dans leur morose ari- 
dité , sans le petit ourlet de verdure qui partout ailleurs 
en entoure le piédestal ; mais en bas, dans ce délicieux 
vallon, les semences de vie avaient pu germer; l'herbe et 
la mousse le couvraient et les pavots et les renoncules y 
entr'ouvraient leur corolle dorée. Au centre, comme un so- 
litaire enchâssé dans l'émeraude, reposait une nappe d'eau 
étincelante, petite mer enchantée, fantastique et merveil- 
leuse, comme celles des légendes du Nord. 

Lac limpide et dormant, comme un morceau tombé 
De la voûte des cieux, dans la nuit dérobé. 

Lamartine, Jocelyn. 

De l'extrémité de ce lac un torrent se précipitait dans 
une gorge profonde par une suite de cascades hardies; des 
myriades de petits ruisseaux gazouillaient sur les pierres 
de la vallée et serpentaient bordés de lits de mousse. J'en 
suivis un jusqu'à sa source, et arrivai à un val resserré, 
et fermé brusquement par un glacier, qui de loin ressem 
blait à un rideau de satin blanc, baissé sur l'étroit passage, 
comme pour dérober la vue de quelque mystérieuse re- 
traite perdue au milieu des montagnes. A mesure que j'en 
approchais, le front du glacier prenait une apparence plus 
solide, et je le vis bientôt tout ruisselant de cascatelles 
brillantes. A sa base, un étroit portail gothique conduisait 
dans une grotte spacieuse remplie d'une douce lumière 
azurée, et dont la voûte était festonnée de stalactites d'une 
diaphanéité parfaite et de formes fantastiques; elles se ré- 
fléchissaient sur le miroir argenté d'un bassin limpide, 
d'où le ruisseau s'échappait scintillant et clair, comme la 
source ombragée de cyprès où la céleste chasseresse bai- 
gnait son corps virginal. 

Je regardais avec l'intérêt le plus vif les vastes recoins 
de cette grotte merveilleuse, chaste et pure retraite dont 
la solitude silencieuse n'était troublée que par la douce 



CHAPITRE XXXVI. 441 

musique des eaux, mais je m'aperçus soudain que, comme 
Actéon, je m'étais laissé entraîner au milieu du péril : un 
bloc de glace se détachant de la voûte du glacier, et se bri- 
sant en fragments nombreux, vint rebondir avec fracas 
autour de moi, sur les rochers et sur l'étang; je m'enfuis 
au plus vite avant d'avoir satisfait ma curiosité. 

Je retournai au lac, j'en suivis les verts contours, 
et cueillis en passant un bouquet de fleurs brillantes ; 
celles-ci ne trouveront point leur place dans mon herbier, 
mais parmi d'autres souvenirs plus aimés, sinon aussi pré- 
cieux que mes collections scientifiques. Elles revenaient de 
droit aux mains délicates qui avaient brodé de riantes de- 
vises pour les sombres parois démon austère cabine.... Et 
le vallon où je les ai cueillies, son lac argenté, ses ruis- 
seaux et ses cascatelles, son glacier caverneux et sa grotte 
d'azur ont décuplé de prix à mes yeux depuis qu'en les 
baptisant d'un nom chéri, je les ai reliées dans mon sou- 
venir à la plus gracieuse image qu'un voyageur ait jamais 
pu invoquer à l'heure des périls et des tempêtes. 

Près de la pointe de Gale, nous découvrîmes des vestiges 
d'Esquimaux beaucoup plus récents que ceux que j'avais 
trouvés à la baie de Gould et autres lieux de la terre de 
Grinnell; les traces étaient même de nature à faire supposer 
que les Esquimaux y reviennent encore. Les rochers sont 
de ce grès foncé qui, au nord de la pointe, s'interrompt 
brusquement pour livrer passage à une vaste plaine qui 
s incline doucement vers la mer. Elle a environ neuf kilo- 
mètres de large, et au nord comme au sud, se termine par 
de hautes falaises (jui s'élèvent au-dessus du roc primitif, 
en arrière du cap Isabelle. Cette plaine est jonchée de ga- 
lets parsemés en divers endroits de pelouses vertes au tra- 
vers desquelles coulent de larges ruisseaux. Ils s'échappent 
d'un glacier, qui du vaste réservoir qui le domine, descend 
dans la vallée et n'est plus qu'à sept kilomètres de la 
berge; à l'ouest il circonscrit la vaste plaine de son énorme 



442 



LA MER LIBRE. 



muraille blanche au-dessus de laquelle l'œil pouvait suivre 
le rapide talus de la « mer de glace, » jusqu'aux chauves 
sommets des montagnes lointaines. — Le vaste fleuve de 
cristal qui bondissait dans la large vallée, me semblait un 
Niagara gigantesque, subitement congelé dans sa chute, et 
dont le lit inférieur, presque desséché maintenant, se re- 
cou\Tait çà et là de verdure et de fleurs. — Mon journal le 
compare à un immense drap blanc tendu sur une corde 
d'une falaise à l'autre. 




CHAPITRR XXXVil, 



Départ du détroit de Smith. — Traversée des eaux du nord. — 
Une scène animée. — Un mirage. — Le détroit de la Baleine. — 
Les Esquimaux d'Iteplik. — Leurs mœurs et coutumes. — Déca- 
dence de la tribu. — La baie de Barden. — Le glacier de Tyndall. 



Le vent d'est poussait la banquise sur nous, et comme 
nous ne pouvions trouver de port (Cadogen Inlet étant 
complètement envahi par les glaces), il nous fallut pousser 
vers le sud; nous levâmes l'ancre juste au moment favo- 
rable : les glaçons affluaient vers le rivage en masses pres- 
sées, et si nous avions attendu plus longtemps, l'irrésisti- 
ble pack nous eût jetés à la côte. 

La brise nous aida à descendre le long des terres jusqu'à 
Talbot Inlet, où d'épais champs de glace nous barrèrent la 
route; je fis alors mettre le cap sur le Whale Sound (détroit 
de la Baleine), que je désirais explorer. En suivant les ri- 
vages, j'avais eu l'occasion de rectifier la carte, surtout en 
ce qui concerne les golfes de Cadogen et de Talbot, dont 
j'ai pu dresser le pourtour complet ; partout les côtes sont 
hérissées de glaciers. On n'avait pas encore relevé en 
avant de la dernière des deux baies, une grande île mas- 
quée par l'île Mittie du capitaine Inglefield. 



^44 LA MER LIBRE. 

Longeant les rives septentrionales de la banquise, nous 
nous dirigeâmes vers le nord est, au travers des Eaux du 
Nord , par une des plus charmantes journées que j'aie 
vues sous le ciel polaire. Un faible zéphyr ridait à peine la 
surface de la mer, et sous un soleil éblouissant, nous glis- 
sions sur les flots paisibles, semés partout d'icebergs étin- 
celants et de débris de vieux champs de glace ; çà et là 
brillait quelque étroite bande de cristal détachée de la ban- 
quise. Les animaux marins et les oiseaux des cieux s'as- 
semblaient autour de nous et animaient les eaux calmes et 
l'atmosphère tranquille ; les morses s'ébrouaient et mugis- 
saient en nous regardant ; sur notre passage les phoques 
levaient leurs têtes intelligentes, les narvals, en troupes 
nombreuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur 
longue corne hors de l'eau, et leurs corps mouchetés 
dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer, 
comme pour jouir du soleil, eux aussi; des multitudes de 
baleines blanches fendaient les ondes ; l'air et les monta- 
gnes de glaces foisonnaient de mouettes, et des bandes de 
canards et de petits pingouins volaient sans cesse au-dessus 
de nous. Assis sur le pont, je passai de longues heures à 
essayer, sans beaucoup de succès, de rendre sur mon pa- 
pier les splendides teintes vertes des icebergs qui voguaient 
près du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle. 
Les cieux polaires sont de grands artistes en fantasmagorie 
magique. L'atmosphère était d'une rare douceur, et nous 
fûmes témoins d'un très-remarquable mirage, phénomène 
assez fréquent du reste, pendant les beaux jours de l'été 
boréal. L'horizon tout entier s'élevait et se doublait, pour 
ainsi dire; les objets situés à une très-grande distance au 
delà montaient vers nous comme appelés par la baguette 
d'un enchanteur, et, suspendus dans les airs, changeaient 
de forme à chaque instant. Icebergs, banquises flottantes, 
lignes de côtes, montagnes éloignées apparaissaient sou- 
dain, gardaient parfois leur contour naturel pendant quel- 



CHAPITRE XXXVII. * 445 

ques minutes, puis s'étendaient en long ou en large, s'éle- 
vaient ou s'abaissaient, selon que le vent agitait l'atmo- 
sphère ou retombait paisible sur la surface des eaux. 
Presque toujours, ces évolutions étaient aussi rapides que 
celles d'un kaléidoscope, toutes les figures que l'imagina- 
tion peut concevoir, se projetaient tour à tour sur le fir- 
mament. Un clocher aigu, image allongée de quelque pic 
lointain, s'élançait dans les airs, il se changeait en croix, 
en glaive, il prenait une forme humaine, puis sévanouis- 
sait pour être remplacé par la silhouette d'un iceberg se 
dressant comme une forteresse sur le sommet d'une col- 
line. Les champs de glace qui le flanquaient prenaient peu 
à peu l'aspect d'une plaine parsemée d'arbres et d'animaux, 
puis des montagnes déchiquetées, et se dissolvant rapide- 
ment, nous laissaient voir une longue suite d'ôurs, de 
chiens, d'oiseaux, d'hommes dansant dans les airs, et sau- 
tant de la mer vers les cieux. Impossible de peindre cet 
étrange spectacle. Fantôme après fantôme venait prendre 
sa place dans le branle magique pour disparaître aussi sou- 
dainement qu'il s'était montré. 

Cette merveilleuse féerie se prolongea durant une grande 
partie de la journée, puis la brise du nord vint soulever les 
eaux, et la scène entière s'évanouit à son premier souffle, 
sans laisser plus de traces que la vision fantastique de 
Prospéro. Deux heures après, au milieu d'une terrible tem- 
pête de grêle et de pluie, nous luttions contre le vent, toutes 
les voiles serrées. 

Avant de pouvoir atteindre le détroit de la Baleine, le 
schooner essuya (|uelques mauvais coups impossibles à 
éviter par cette atmosphère ténébreuse. Une banquise 
épaisse, qui s'appuyait sans doute sur les îles Carey, nous 
chassa bien loin des Eaux du Nord, et pour arriver à no- 
tre destination, nous dûmes gouverner sur l'il^ Hakluyt. 
Le vent était complètement tombé, et je pris terre dans 
un canot. A peine m'éloignai-je du rivage pour retour- 



446 • LA MER LIBRE. 

ner à bord, que nous fûmes enveloppés d'une brume très- 
dense : je l'avais vue s'approcher, et nous faisions force de 
rames pour rejoindre le navire avant que le rideau sombre 
tombât sur nous; mais le brouillard nous couvrit lorsque 
nous étions encore à près de deux kilomètres de notre but. 
Nous n'avions pas de boussole, et en quelques minutes je 
ne savais plus de quel côté gouverner; le son de la cloche 
du navire et les décharges d'armes à feu par lesquelles on 
essayait de nous indiquer la route arrivaient bien jusqu'à 
nous, mais l'oreille est un guide si trompeur lorsque l'œil 
n'est pas là pour en rectifler le jugement» qu'aucun d'en- 
tre nous n'entendait le bruit dans la même direction; je 
fis serrer les avirons, et nous nous abandonnâmes à la for- 
tune. Quelques instants après, un vent léger s'éleva, le 
navire laissa porter; par le plus grand des hasards, il ve- 
nait droit sur nous, et émergea si subitement de la lourde 
masse de vapeur, que nous faillîmes être coulés avant e 
pouvoir l'accoster convenablement. 

Les brouillards, les courants, les icebergs nous causè- 
rent assez d'embarras pendant cette traversée, mais à force 
de persévérance nous atteignîmes la baie de Barden, et 
mouillâmes par le travers de la station esquimaude de 
Netlik. 

Elle était abandonnée, mais la brume, s'élevant le lende- 
main, nous montra d'immenses quantités de glaces au mi- 
lieu desquelles il eût été dangereux d'aventurer le navire; 
je pris donc une baleinière pour visiter le fiord. 

Il se resserre rapidement jusqu'à quelques kilomètres au 
delà de la baie de Barden; puis les deux côtes courent en 
lignes parallèles et se terminent par un golfe profond au- 
((uel j'ai donné le nom d'Inglelield, le navigateur intrépide 
qui, le premier, en a reconnu l'entrée. La rive septentrio- 
nale est beaucoup plus au sud qu'on ne le marquait dans 
les anciennes cartes; on y voit deux caps proéminents 
qu'Inglefield avait pris pour des îles et qui conserveront 



CHAPITRE XXXVII. 447 

l'appellation qu'il leur imposa. Un petit archipel placé à 
l'extrémité du golfe portera le nom de Harvard, en sou- 
venir de l'université américaine de Cambridge dont plu- 
sieurs membres m'ont comblé de prévenances pendant les 
préparatifs de notre armement à Boston ; et la chaîne de 
nobles sommets qui s'élèvent au fond de la baie et 
dominent avec une majesté grandiose la mer de glace 
intérieure , s'appellera désormais les montagnes de Cam- 
bridge. 

Sur la rive sud, vers lesquelles les îles Harvard parais- 
sent s'infléchir, on distingue deux saillies remarquables, 
le cap Banks et le cap Lincoln'; deux profondes échan- 
crures indiquent la baie Cope et la baie Harisson ; une 
troisième, au nord, s'appellera baie Armsby. 

Je regrettai beaucoup de ne pas atteindre l'autre ex- 
trémité du golfe, mais, sur une étendue de trente-cinq 
kilomètres au loin, la glace paraissait solide et impéné- 
trable, et je dus me retirer en suivant la côte méridionale; 
nous abordâmes à Iteplik , alors occupé par une trentaine 
de naturels, habitant trois tentes de peaux et qui furent 
enchantés de nous voir. Comme auprès du Port Foulke, 
on trouve dans les environs une colonie de guillemots 
nains; et ces oiseaux, ainsi que les phoques et morses qui 
paraissent abonder dans toutes les parties du détroit, 
fournissaient à la station d'amples moyens de subsistance. 
J'ai compté neuf ménages en tout; aucun d"entre eux ne 
se compose de plus de quatre individus : le père, la mère 
et deux enfants. La famille esquimaude la plus nombreuse 
que j'aie vue est celle de Kalutunah. Hans m'en a cité quel- 
ques autres qui ont trois héritiers, et Tattarat, veuf main- 
tenant, habite l'île Northumberland avec trois orphelins. 
Sa femme avait bien mis au monde un quatrième enfant, 



1. En rhoaneur de N. P^ Banks, gouverneur du Massachusetts, et de F. 
W. Lincoln, maire de Boston au moment de mon départ, en 1860. 



448 LA MER LIBRE. 

mais, après la mort de sa mère, qui le nourrissait encore, 
il disparut de quelque mystérieuse façon*. 

Avec l'aicie de Hans, j'essayai d'arriver au recensement 
de la tribu tout entière, et, commençant au cap York, j'in- 
scrivis les noms qu'il me fut possible de recueillir. Il ne 
peut guère y avoir de secrets dans une communauté aussi 
restreinte; chacun connaît les faits et gestes de ses voisins, 
sait où ils se sont rendus pendant l'été et ce qu'ils ont 
trouvé dans leurs chasses ; tous causent et bavardent les 
uns sur les autres avec autant de verve que les êtres civi- 
lisés déchirant à belles dents les noms les plus respectables 
Hans, fatigué sans doute de mes questions minutieuses, 
a arrêté son chiffre à soixante-douze, mais je suppose 
qu'on peut le porter à une centaine. J'ai réussi à dresser 
une liste complète des décès survenus depuis le départ de 
Kane en 1855. Il y en a trente -quatre, et dix-neuf nais- 
sances seulement. 

La nécessité oblige ces sauvages, à ne contracter guère 
que ce qu'on appelle 'chez nous des mariages de conve- 
nances; les coutumes de leur race permettent la polygamie, 
mais, parmi eux, les femmes fussent-elles assez nombreu- 
ses, aucun chasseur ne pourrait nourrir deux familles. 
Les mariages sont arrangés par les parents, et on tâche, 
autant que possible, d'assortir l'âge des conjoints; les no- 
ces ont lieu sans grande cérémonie ; la seule chose requise 
est que le jeune homme enlève de vive force sa fiancée 
dans ses bras. Même chez ces peuples mangeurs d'huile, 
la femme sent le besoin d'abriter sa modestie derrière une 
feinte résistance ; elle sait , dès ses premières années , que 
sa destinée est de devenir l'épouse d'un ravisseur, mais 
l'inexorable coutume l'oblige à le fuir, à se défendre des 



1 . Les peuplades restées aux plus bas échelons de l'état social n'hésitent 
Ruère, en cas de décès d'une jeune mère, à enterrer avec elle son nourris- 
son tout vivant. Celte coutume paraît généralement adoptée parmi les Esqui- 
maux. (Trad.) 



CHAPITRE XXXVII. 449 

pieds et des mains, à crier à tue-tête, jusqu'à ce que son 
maître et seigneur soit parvenu à la porter dans sa liutte 
où elle abandonne le combat pour prendre joyeusement 
possession de sa nouvelle demeure. Les fiançailles datent 
souvent de leur enfance, et au milieu d'une population 
aussi clair-semée, il est parfois très-difficile que les âges 
puissent se convenir. Ainsi Arko, celui qui sait jeter la 
lance^ assez beau garçon de douze ans, tout au plus, était 
fiancé à Hartak, la fille aux larges seins^ âgée de vingt ans, 
tout au moins. « Pourquoi cela? demandai-je. — C'est qu'il 
n'y en a pas d'autre! » Le jeune homme ne me parut guère 
impatient de réaliser ces projets matrimoniaux quand je le 
questionnai sur l'époque où il comptait enlever sa belle aux 
puissantes formes. Deux enfants de dix ans devaient être 
mariés aussitôt que l'amoureux aurait pris son premier 
phoque : manière dont les Esquimaux revêtent la robe virile. 

Je causai de l'avenir de la tribu avec Kesarsoak, un vieux 
patriarche, celui des cheveux blancs, et le plus ancien chas- 
seur de la région. 11 me fit la même réponse que Kalutu- 
nah : « Notre peuple n'a plus que quelques soleils à vivre ! 
— Viendraient-ils tous à Étah, si j'y retournais, si je rame- 
nais avec moi des tireurs et des fusils ? — Oh , certaine- 
ment! «Comme le Nalegak, il m'assura qu'Étah était le 
meilleur territoire de chasses de la contrée., seulement les 
glaces s'y brisaient trop tôt et étaient toujours dangereuses, 
tandis qu'au Whale Sound la mer ne dégelait presque pas 
de toute l'année et leur offrait une plus grande sécurité. 

Après mon retour au schooner, je visitai en canot la baie 
de Barden; j'emportais les instruments magnétiques, ceux 
qui servent à l'arpentage, les objets nécessaires pour com- 
pléter mes collections et photographier divers points de 
vue. Je pris terre au nord de la baie : le talus des collines 
était couvert en maints endroits de la plus riche verdure 
que j'eusse vue au nord d'Upernavik , si ce n'est, à mon 
premier voyage, sur l'île Northumberland. Ces pentes sont 

29 



45a LA MER LIBRE. 

couronnées des mêmes hautes falaises qu'on retrouve par- 
tout sur ces côtes et sur les parois desquelles les neiges 
fondues par l'été se précipitaient pour courir ensuite sur 
les flancs des collines. L'air était calme, le soleil presque 
sans nuages ; le soleil nous inondait de flammes et le ther- 
momètre marquait + 10" 1/2 C. De nombreuses troupes de 
baleines et de morses et quelques phoques isolés se jouaient 
sur les flots; des bandes de palmipèdes tournoyaient au- 
tour des icebergs ou passaient au-dessus de nos têtes ; des 
myriades de papillons voltigeaient de fleur en fleur. Un 
immense glacier qui gardera le nom du professeur John 
Tyndall, et dont le front est presque enseveli sous les 
eaux , attirait nos regards du côté opposé de la baie. Au 
delà du large et sinueux vallon où il est venu reposer après 
avoir descendu les marches élevées d'un gigantesque esca- 
lier, il s'étage en vastes plateaux d'une blancheur uni- 
forme, entoure la base des collines, perce les nuages pour 
reparaître encore au-dessus des traînées de vapeurs et se 
perdre enfin sous le dôme azuré des cieux. 

Ce large fleuve de glace, à la surface irrégulière et tour- 
mentée, s'est ouvert un lit au milieu des eaux; il se fait à 
lui-même une ligne de côtes de près de quatre kilomètres 
de développement; à notre droite, nous en voyions un 
beaucoup plus petit, touchant à peine la mer, et suspendu 
sur une déclivité rapide, comme s'il hésitait à avancer; un 
autre, au fond de la baie, est encore assez loin des eaux. 

Tout le système glaciaire du Groenland se présentait de- 
vant moi, bien que sur une échelle réduite; un rempart 
de hautes montagnes, semblables au dos d'une monstrueuse 
baleine, endigue l'immense mer de glace, mais à travers 
une large coupure, le glacier de Tyndall se précipite, comme 
une cataracte par-dessus la digue d'un lac élevé. Deux 
chaînons rocheux courent parallèlement à gauche du gla- 
cier et rehaussent le pittoresque de cette scène; ce sont 
des dykes de trapp, dont les crêtes se dressent de cinquante 




« J 



CHAPITRE XXXVII. 4h3 

pieds au-dessus du talus des collines, et qui restent isolés 
depuis la lente érosion des grès au milieu desquels ils se 
sont frayé un passage lors de quelque ancien bouleverse- 
ment de la nature. 

Le lendemain, nous visitâmes le glacier lui-même et je 
l'explorai soigneusement. Il serait difficile d'imaginer un 
spectacle qui étonne l'esprit et stimule la fantaisie autant que 
l'aspect de ces côtes de glaces que nous longions en canot 
à quelques mètres de distance seulement. Elles offraient 
toutes les formes possibles et ne présentaient rien de cette 
uniformité habituelle aux parois antérieures d'un glacier. 

C'était quelque chose de dévasté, comme le portique 
croulant d'un temple étrange et gigantesque. Ici, le comble 
saillant d'une cathédrale gothique; là, une fenêtre en 
ogive; plus loin, un porche normand à la baie profonde; 
puis des colonnes unies ou cannelées, des pendentifs 
distillant des gouttes de cristal de la plus belle eau : tout 
cela se baignant dans une douce atmosphère d'azur. Au- 
dessus de ces arches merveilleuses, de ces galeries pleines 
d'ombre, de hauts clochers, des tours à créneaux se dres- 
saient sur l'immense façade et se multipliaient en arrière. 
Les teintes admirables de la mer et des glaces, les jeux de 
la lumière me rappelaient cette splendide soirée au milieu 
des icebergs que j'ai décrite plus haut. Nulle part, rien ne 
rappelait à l'esprit l'idée du froid et de la désolation : la 
glace elle-même semblait pénétrée de la tiède haleine de 
l'air. Je me sentais un ardent désir de m' enfoncer bien loin 
dans les grottes fantastiques, et de ramer sous les colon- 
nades mystérieuses, mais la chute fréquente de ces glaces 
vieillies eût rendu cette excursion beaucoup trop dangereuse. 

Je quittai l'embarcation à l'ouest du glacier, et je dus 
me hisser le long d'un talus rapide, par des amas de boue 
et de pierres que les glaces avaient poussées hors de leur 
lit et qui se dérobaient sans cesse sous mes pieds. Parvenu 
au sommet, je ne vis plus qu'une forêt de flèches et de py- 



454 LA MER LIBRE. 

ramides, parmi lesquelles il n'était pas facile de monter 
à l'assaut du glacier lui-même; j'en étais, du reste, encore 
séparé par un torrent d'eau sale qui, se précipitant avec 
furie entre les boues et les rochers d'une de ses rives et les 
glaces qu'il usait dans sa course, me laissait admirer la 
structure stratifiée de la base du glacier. En le remontant 
toujours, j'arrivai à un lieu où le principal affluent du pe- 
tit fleuve vient le rejoindre à angle droit, et je n'eus pas 
de peine à découvrir un gué au-dessus. Je suivis la bran- 
che orientale qui bondissait de cascade en cascade en s'ou- 
vrant une route au travers de couches de glaces inclijiées 
sur un angle de 35 degrés et je parvins à un point où le 
glacier formait un rempart très-ébréché, très-ruiné, mais 
dominant à pic de cent cinquante pieds environ la plaine 
où je me trouvais ; de dessous cette paroi, et par un tun- 
nel gigantesque auprès duquel l'aqueduc de Croton' ne 
serait qu'un pygmée, s'élançait le torrent sauvage, sifflant 
et écumant, et roulant des flots de vase. Du cœur même 
de la glace si pure et si translucide, s'épanchait ce fleuve 
de fange qui me rappela la description que Virgile fait du 
Tibre, alors que le pieux Énée en vit pour la première fois 
les ondes troubles et jaunâtres à travers le brillant feuil- 
lage qui l'ombrageait. 

L'ouverture du tunnel avait environ dix mètres de haut 
et autant de large, et les voûtes en étaient composées d'ar 
ceaux gothiques de toutes formes, ciselées et cannelées 
avec l'art le plus merveilleux, et taillées dans un albâtre 
sans tache ; et cependant, en s'enfonçant sous ces arches, 
on les voyait presque aussitôt s'assombrir en reflétant le 
noir torrent qui coulait au-dessous : 

« Flot bourbeux atteignant à la voûte du cintre, » 
si je puis ainsi paraphraser un vers de Dryden. 

1. Aqueduc qui porte les eaux à New-York en traversant par un pont su- 
perbe le fleuve fludson. (Trad.) 



CHAPITRE XXXVII. 455 

En suivant une banquette glissante au-dessus des eaux 
furieuses, je m'avançai sous cette voûte jusqu'à ce que la 
lumière eût presque disparu derrière moi, et assez loin 
pour rencontrer à ma droite plusieurs autres tunnels qui 
venaient se joindre à celui que je parcourais comme les 
petits conduits qui aboutissent à l'égout collecteur d'une 
grande ville. 

Retourné en plein air, je continuai à remonter le glacier 
pendant près de quatre kilomètres, et découvris que le tor- 
rent prenait sa source dans la montagne à ma droite où les 
neiges fondues se précipitaient sur les pentes rocheuses par 
un canal nouvellement formé (car les eaux roulaient au 
milieu de mousses et de dépôts de sable et de vase), et 
bondissaient comme une avalanche d'une hauteur de plu- 
sieurs centaines de pieds, pour s'engouffrer dans un abîme 
béant qui s'étend sans aucun doute sous la base du gla- 
cier. Là les eaux, après avoir serpenté sur les rocs qu'il 
recouvre, se sont ouvert une route jusqu'aux fissures for- 
mées par les glaces dans leur descente sur la rude et 
abrupte déclivité, puis se sont lentement creusé les pas- 
sages que je viens de décrire. 

J'étais maintenant parvenu à la gorge par laquelle le 
glacier se déverse dans la vallée. La vue que l'œil embrasse 
de ce point doit ressembler à celle qu'on aurait de la mer 
de glace à Trélaporte dans les Alpes, si la Grande Jorasse, 
le Tacul et les autres montagnes qui forment le bassin du 
glacier de Léchaud et de celui du Géant étaient toutes nive- 
lées. Au lieu de la variété que présentent les amas de 
glaces des Alpes, il n'y a ici .qu'une nappe immense, un 
unique courant, qui, en arrivant à la brèche, se resserre 
jusqu'à n'avoir plus que trois kilomètres et demi, puis, 
descendant vers la mer, se disloque et se brise sur les an- 
fractuosités d'une pente rapide. 

Je n'avais pas encore vu de spectacle dévoilant aussi 
clairement la marche des glaciers ou qui démontre mieux 



456 LA MER LIBRE. 

la parfaite similitude des fleuves d'eau courante et des 
fleuves d'eau congelée. Je ne pouvais escalader cette masse, 
mais mon œil en suivait les degrés gigantesques, fran- 
chissait la passe rocailleuse, montait toujours plus haut, 
vers le sommet vertigineux, et de ce faîte de glace reve- 
nait errer sur la mer et les montagnes. Jamais la grandeur 
et la puissance de Dieu ne m'avaient paru plus imposantes! 
Jamais aussi plus évidents le néant de l'homme et la vanité 
de ses œuvres. Je descendis en répétant les vers de 13yron, 
promenant son imagination de poète sur les flancs ceints 
de glace et les sommets neigeux de Alpes : 

» Voici les palais de la nature, dont les vastes murailles élèvent 
jusqu'aux nues leur faite couronné de neiges. Là se forme l'ava- 
lanche ; là, calme et froide, sur un trône d'azur siège l'Éternité! » 
{Childe-Harol4, ch. iii, st. k2.] 




GHAriTRE XXXVIII. 



En route vers l'Amérique. — La baie de Melville. — Un ours. — 
— La banquise. — Les eaux du Sud. — Upernavik. — Les nou- 
velles. — Goodhaven. — Libéralité du gouvernement danois et 
des fonctionnaires groénlandais. — Chassés du droit chemin par 
la tempête. — Forcés de nous réfugier à Halifax . — Hospitalité 
des Anglo-Américains. — Arrivée à Boston. — Conclusion. 



Mon récit sera bientôt terminé. Après l'exploration du 
détroit de la Baleine, nous levâmes l'ancre et fîmes voile 
vers le sud. Le ciel était radieux, et l'atmosphère pénétrée 
par la douce chaleur d'un beau jour d'été; nous glissions 
sur des eaux calmes, étincelantes d'icebergs; nous voyions 
les lieux témoins de nos aventures s'abaisser lentement 
derrière nous sous les rouges lueurs du soleil de mi- 
nuit , et il nous semblait que la mer paisible et les vents 
favorables étaient réellement venus à notre rencontre pour 
nous ramener dans la patrie. 

Mais cette fête ne fut pas de longue durée : un sombre 
voile tomba sur les collines qui déjà allaient diminuant 
derrière nous, et salua notre départ d'une tempête de neige 
et de vent qui nous força à serrer une partie de la toile et 
à veiller soigneusement sur le navire. Mon dessein était de 



458 LA MER LIBRE. 

chercher les Eaux de r Ouest comme si j'eusse voulu at- 
teindre la baie du Pond ; de contourner ensuite la « glace 
moyenne » et de marcher vers le sud , pour mettre enfin 
le cap sur les côtes du Groenland. 

L'atmosphère s'éclaircit un peu, mais le vent ne s'arrêta 
pas ; il soufflait nord-nord-est, et me semblait devoir fa- 
voriser plutôt la route vers le Groenland que vers le ri- 
vage de l'ouest. Aussi, un peu au-dessous de la latitude 
du cap York, et par 73o 40' de long. 0., n'ayant pas encore 
vu de signes de glace, je changeai la direction du schooner, 
et nous gouvernâmes sur Upernavik , au travers de la baie 
de Melville. En vingt-quatre heures, nous courûmes en- 
viron deux degrés de latitude et près de sept de longitude. 
Le 10 aoùti à midi, nous nous trouvions par 74° 19 lat. et 
66° longit. sans avoir encore eu de démêlé sérieux avec 
les glaces nos ennemies. Le ciel était clair encore, et nous 
pouvions facilement éviter les icebergs ; mais peu à peu 
la mer devint très-houleuse, et je me sentis presque aussi 
inquiet que l'année précédente lorsque je parcourais la 
même baie au milieu du brouillard. 

Pendant que nous roulions entre les flots en faisant dix 
nœuds à l'iieure, nous faillîmes couler un ours polaire 
énorme qui soutenait en pleine mer une lutte terrible avec 
les vagues -, évidemment fatigué, il se dirigeait vers le na- 
vire, sans doute dans le vague espoir d'y trouver un refuge. 
Quelque glaçon l'avait porté au large et s'était ensuite 
brisé sous les coups de la mer; les ours blancs sont des 
nageurs intrépides, mg-is je ne voyais nulle part de glace 
où celui-ci pût chercher un asile, et je crains bien que les" 
eaux n'aient fini par avoir raison de ce pauvre animal. Nous 
passâmes tellement près de lui fju'il toucha le schooner; 
j'arrêtai la main de Jensen , qui se préparait à mettre fin 
à sa destinée avec sa carabine. Cette malheureuse bête 
combattait si bravement (|ue je ne voulus pas la voir tuer, 
et du reste, les vagues étaient si hautes que, pour recueil- 



CHAPITRE XXX VIII. 459 

lir son cadavre, on n'eût pas mis un canot à la mer sans 
courir un danger que certes l'occasion ne justifiait pas. 

La présence de cet ours m'avertissait que la banquise 
ne pouvait être bien éloignée, aussi je diminuai la voilure 
et je repris mon ancien poste sur la vergue de misaine. 
La banquise était bien là ! La réverbération sur le ciel ne 
laissait pas de doute, et nous arrivâmes en peu de temps 
tout près de la formidable barrière. Aidés par lèvent, nous 
en longeâmes les bords sans en trouver la fin, mais comme 
les glaces paraissaient pourries et clair-semées, nous reprî- 
mes notre course vers le sud et je m'empressai de profiter 
de la première passe favorable. Le schooner n'aurait guère 
pu soutenir de chocs dangereux, mais les glaces diffé- 
raient beaucoup de celles du détroit de Smith ; en outre le 
vent était bon, et le navire obéissant au gouvernail, nous 
pûmes louvoyer, pendant une douzaine d'heures, sans 
éprouver d'autre accident que quelques collisions de peu 
d'importance. Tout d'un coup, la brise se calma, la tem- 
pérature descendit peu à peu à plusieurs degrés au-dessous 
du point de congélation, et une couche de glace épaisse 
de plus d'un demi-pouce recouvrit bientôt la surface de 
la mer. 

Un vent léger nous permit encore de continuer notre 
route, en nous ouvrant un passage à travers cette feuille 
de cristal, au grand dommage de nos bossoirs qui n'a- 
vaient plus leur doublure de tôle; il nous arriva même 
plus d'une fois d'être arrêtés courL Enfin, le vent fraîchit, 
brisa les glaces et nous porta dans les Eaux de l'Est. Nous 
aperçûmes la terre dans la matinée du 12, c'était le Horse's 
Head (Tète de Cheval). Nous laissions la banquise bien 
loin derrière nous, et cette seconde traversée de la baie de 
Melville nous avait pris cinq heures de moins que celle de 
l'année précédente. 

A partir de ce promontoire, nous entrâmes dans une 
brume éi)aisse, accompagnée de temps à autre de lourdes 



460 LA MER LIBRE. 

ondées de neige, et de bouffées de vent soufflant de divers 
côtés; au bout de trois jours de tâtonnements, nous jetions 
l'ancre dans le port d'Upernavik. 

Le cliquetis de la chaîne dans les écubiers se faisait en- 
core entendre, qu'un vieux Danois, habillé de peaux de 
phoque, possédant un fort petit bagage de mauvais anglais 
et une pacotille bien fournie d'articles de commerce, nous 
abordait avec ses rameurs esquimaux et, sans cérémonie 
aucune, grimpait par-dessus les passavants. Knorr alla à 
sa rencontre, et sans plus se gêner que lui, s'informa de 
ce qu'il avait à nous dire de neuf. 

« Oh! beaucoup, beaucoup de nouvelles! 

— Lesquelles? Dites-les vite ! 

— Oh ! lefe États du Sud contre les États du Nord,... et il 
y a des combats partout ! » 

J'entendais cette réponse, et me demandant par quelle 
étrange complication de politique européenne une nou- 
velle guerre continentale s'était allumée, je fis appeler à 
l'arrière le Protée arctique. Savait-il quelque chose sur 
notre pays? 

« Oh! mais c'est de l'Amérique, je vous dis! Les États 
du Sud, vous voyez! contre les États du Nord, vous voyez! 
et querelles et combats partout ! » 

Eh oui, je voyais! mais je ne pouvais croire que ce fût 
la vérité et j'attendis les lettres qui avaient dû nous arri- 
ver par le navire du Danemark, et que j'envoyai chercher 
sans retard à la Maison du Gouvernement. Mais le mes- 
sager avait à peine touché le rivage, que notre ancien 
ami le docteur Rudolph, de retour de Copenhague depuis 
quelques semaines, montait lui-même à bord et nous re- 
mettait le courrier. 

Nos correspondances, quelques séries de journaux et la 
mémoire^du docteur nous mirent au fait des événements 
qui s'étaient passés jusqu'à la fin de mars 1861 : l'élection 
du président, et les orages qui la suivirent. Les nouvelles 



CHAPITRE XXXVIII. 461 

s'arrêtaient là : nous ignorions encore que la guerre fût 
déclarée, nous apprenions seulement les intrigues pour la 
séparation des États et les actes qui la préparaient. Le 
soupçon d'un côté, la trahison de l'autre étaient à Tordre 
du jour; les menaces de violence et l'irrésolution des hom- 
mes d'État avaient jeté la société en fermentation et mis 
en danger le salut du peuple; détails assez incjuiétants, 
mais qui étaient loin de nous faire prévoir la reddition du 
fort Sumter, la plaie sanglante de Bull's Run, la vaste 
armée qui s'organisait sur les bords du Potomac, pour 
la défense du gouvernement et la protection de la ca- 
pitale. Nous ne pensions guère que dans chaque cité, 
chaque ville, chaque hameau, les occupations de la paix 
faisaient place aux excitations passionnées de la guerre ci- 
vile, qu'un cri de colère et d'indignation courait dans tout 
le pays, contre ceux qui, oubliant leur serment de protéger 
le nom et le drapeau de la nation, arboraient hardiment 
la bannière du droit des États et déclaraient leur résolu- 
tion de rompre le pacte fédéral. — Il nous eût été bien 
difticile de comprendre dès l'abord que, dans le cours d'une 
seule année, la folie et l'iniquité eussent si complètement 
vaincu la raison et la justice ! 

Je profitai de notre séjour à Upernavik pour aller visiter 
un magnifique glacier, de seize kilomètres de large, qui se 
divise dans le fiord d'Aukpadlatok, à soixante-dix kilomètres 
nord de la ville. Tout auprès de ce tiord, un établissement du 
même nom est administré par le Danois Philip, qui, dans 
ce recoin isolé, jouit de la paix et de l'abondance avec son 
épouse esquimaude et ses nombreux enfants métis, parmi 
lesquels je remarquai quatre jeunes gens aux vêtements 
de peaux, les meilleurs chasseurs qu'on puisse trouver au 
nord de Prôven. Mes études me retinrent plusieurs jours 
à la hutte de Philip, et je ne la quittai pas sans avoir con- 
clu avec toute la famille divers arrangements en vue de 
mon retour l'année suivante; je leur laissai des matériaux 



462 LA MER LIBRE. 

abondants pour me construire des traîneaux, je leur remis 
des fourrures, des courroies, et les engageai à m'élever et 
à m'acheter autant de chiens que possible. 

Après notre départ d'Upernavik, des vents légers et ca- 
pricieux nous forcèrent à reprendre pendant quatre jours 
notre ancien mode de louvoyer au milieu des icebergs, 
puis nous jetâmes l'ancre à Goodhaven où je profitai large- 
ment de la bonne et cordiale hospitalité de mon vieil ami 
l'inspecteur Olrick. Goodhaven est situé sur la partie sud de 
l'île Disco et doit son nom (bon port) à l'excellence de 
son petit havre complètement abrité par les terres ; c'est la 
principale colonie du Groenland septentrional, et le séjour 
de l'inspecteur général ou vice-roi lui donne une impor- 
tance que n'ont pas les autres stations. 

M. Olrick me montra des ordres du gouvernement qui 
enjoignaient à tous fonctionnaires danois de me prêter leur 
assistance ; il m'offrait en outre son plus bienveillant con- 
cours. Pour le moment, je n'en avais nul besoin, mais je 
confiai à l'inspecteur mes plans d'avenir et mon intention 
d'user l'année suivante de tous ces privilèges si gracieuse- 
ment concédés. Je suis heureux de trouver cette occasion 
d'exprimer ma reconnaissance pour la conduite du gou- 
vernement danois envers toutes les expéditions polaires à 
quelque nationalité qu'elles appartiennent, et personnelle- 
ment j'en ai d'autant plus de gratitude que je ne pouvais 
appuyer mes demandes d'aucune commission officielle. 

Le chef du Comptoir, M. Anderson, se joignit à l'inspec- 
teur pour m'aider à enrichir mes collections et à compléter 
ma série d'épreuves photographiques; je trouvais si bien à 
m'occuper que je répugnais presque à quitter Goodhaven, 
mais les nuits devenaient sombres, et il ne fallait pas pen- 
ser à se lancer dans les ténèbres au milieu des icebergs. — 
Au premier vent favorable, mes collections furent rappor- 
tées pêlermèle sur le navire, je fis mes adieux à nos amis, 
saluai l'étendard danois; et — pour la douzième fois au 



CHAPITRE XXXVIIl. 463 

moins, nous replongions dans un affreux brouillard sous 
lequel soufflait une véritable tempête d'équinoxe qui nous 
poussait vers l'Amérique plus rapidement que je ne l'aurais 
voulu. — Elle lâcha à peine prise depuis l'ile Disco jusqu'au 
sud de Terre-Neuve, et nous fûmes chassés du détroit de 
Davis encore plus vite que nous n'y étions entrés. — C'est 
miracle que notre pauvre petit schooner ait pu résister à 
l'ouragan. Ulysse ne dut pas être plus secoué quand ses 
mariniers stupides ouvrirent les outres où le bon Éole 
avait renfermé ses fils. Toute la toile fut emportée, à l'ex- 
ception d'un lambeau de hunier sous lequel, pendant 
quatre jours, le navire dut fuir vent arrière, faisant 400 ki- 
lomètres en vingt-quatre heures. Les lames qui couraient 
sur nous, toujours prêtes à s'abattre sur notre poupe, étaient 
effrayantes à voir ; à chaque instant, notre petit bout de 
toile menaçait de céder, les eaux mugissaient sous notre 
carène lorsque plongeait l'arrière et que l'avant se dressait 
dans les airs. La mer en furie déferlait derrière nous en 
cataracte immense, et comme exaspérée de n'avoir pu nous 
engloutir, renouvelait incessamment ses menaçants efforts ; 
mais le schooner se faufilait à travers les dangers, et tout 
aussi gracieux, sinon aussi rapide que « l'aigle qui fend les 
espaces, » il passait triomphant, laissant la vague qu'il ve- 
nait de couper, écumer et faire rage derrière lui. 

Au large du Labrador, le vent sautant subitement à l'ouest 
nous força d'abandonner notre route et de nous tenir au 
plus près. Mac Cormick avait réussi à rapetasser la misaine, 
il en coupa un morceau triangulaire qu'on installa en voile 
de cap. Nous n'osions guère compter sur le succès de 
cette manœuvre, mais nous ne pouvions faire autre chose, 
et bien nous prit de nous être promptement décidés. A peine 
la voile était-elle placée, que nous embarquâmes une ter- 
rible lame sur l'arrière. La goélette roula sur bâbord, puis 
se redressa si brusquement que le petit hunier qui nous 
avait rendu tant de bons services se déchira en loques, le 



464 LA MER LIBRE. 

chouquet du mât de hune fut emporté et le bout de bas du 
foc le suivit bientôt. « La barre dessous, toute!.,.. » était 
un ordre assez triste à donner dans la circonstance. Comme 
on pouvait s'y attendre, quand la barre fut rendue, le 
schooner se précipita dans le creux de la plus affreuse lame 
qu'il m'ait été donné de voir; elle vint frapper la partie 
moyenne du bâtiment et tomba sur nous comme la foudre, 
défonçant les passavants, balayant le pont de la proue à la 
poupe, et jetant à la mer tout ce qu'elle rencontrait, même 
nos pièces d'eau. Le schooner vibra dans chacune de ses 
membrures; pendant un instant, je le crus couché et per- 
du, mais cette petite coquille avait en elle encore plus de 
vie qu'un chat II se redressa soudain, secoua l'eau qui 
le couvrait, jjrit la lame suivante par l'avant, s'éleva vail- 
lamment sur la crête de la vague, et fila au travers de la 
brise. — Bravo ! mon petit bonhomme ! — fut la joyeuse et 
caressante exclamation de Mac Cormick. 

Nous restâmes à la cape pendant trois jours, au bout 
desquels nous étions de trois cent soixante kilomètres en 
dehors de notre route. Nos hommes s'alarmaient fort de la 
perte de nos pièces d'eau. Il y en avait bien une barrique 
ou deux dans la cale, mais nous n'y pouvions toucher sans 
enlever la grande écoutille, chose impossible à faire avec 
nos ponts inondés sans cesse; le navire eût sombré infail- 
liblement. Je me mis donc à l'œuvre pour remédier au mal; 
une bouillotte à thé me servit de cornue, un baril de con- 
densateur; et trois heures après le désastre, les inquié- 
tudes se calmèrent lorsqu'on apprit que l'appareil nouveau, 
installé dans la chambre des officiers, réussissait à mer- 
veille et pouvait donner par jour quatre-vingts litres d'eau 
suffisamment pure. 

Les avaries du schooner nous forçaient à chercher le 
plus tôt possible un refuge dans quelque port de la Nou- 
velle-Ecosse, et nous jetâmes l'ancre dans celui d'Halifax. 
Les citoyens de cette ville, célèbre pour son hospitalité, 



CHAPITRE XXXVIII. 465 

nous lirent la réception la plus flatteuse et nous fûmes 
presque tentés de rendre grâce aux mauvais temps qui 
nous l'avaient procurée. L'amiral de la flotte britannique 
nous permit généreusement de prendre dans les arsenaux 
tout ce qu'il nous fallait pour réparer 'le navire. Les offi- 
ciers des services civils et militaires, le maire de la ville, 
plusieurs citoyens, la société médicale surtout, nous en- 
tourèrent de prévenances qui ne témoignaient pas moins 
de leur politesse amicale envers nous que de leur respect 
pour notre pavillon. 

En arrivant à Halifax, nous ne savions pas autre chose 
que les nouvelles recueillies à Upernavik. A peine avions- 
nous jeté l'ancre, que deux messieurs, qui ne sont pas restés 
longtemps des étrangers pour moi, se hâtaient de nous sou- 
haiter la bienvenue et de nous porter les journaux de New- 
York. La terrible lutte avait commencé et se poursuivait 
depuis plusieurs mois ! Nous n'en pouvions être très-surpris 
après ce que nous avions appris d'Upernavik, et cependant 
j'avais espéré que les hostilités seraient évitées par la sa- 
gesse et la prudence de nos hommes d'État. Notre émotion 
fut telle que ne la sauraient conofprendre ceux qui, jour par 
jour, ont suivi la marche des événements. Nous apprîmes 
coup sur coup la désastreuse bataille de Bull Run, le siège 
du fort Sumter, les émeutes de Baltimore, la destruction de 
l'arsenal maritime de Norfolk, la perte de Harper Ferry, 
puis la prise d'armes générale et l'élan des volontaires. 

Nous quittâmes Halifax aussitôt que le navire fut un peu 
réparé, et quatre jours après nous distinguions dans la 
brume la faible lueur des phares de Boston. Nous prîmes 
un pilote par le plus épais brouillard que j'aie vu au midi 
du cercle polaire ; un vent léger nous poussait vers le port, 
mais quelques heures avant l'aube le vent tomba tout à 
tait, la brume devint encore plus lourde, et nous déri- 
vâmes pesamment dans la morte eau jusqu'à l'ancrage. La 
nuit était d'une tristesse navrante. Nous marchions au 

ou 



466 LA MER LIBRE. 

milieu du silence, les fanaux* suspendus aux mâts des bâ- 
timents immobiles sur leurs ancres ressemblaient aux 
flammes livides de cierges brûlant dans un charnier, les 
navires eux-mêmes nous faisaient l'effet de vaisseaux fan- 
tômes flottant dans l'air ténébreux. Jamais, dans nos plus 
grands dangers , l'équipage n'avait paru si abattu , si à 
bout de courage et de vie. 

Le soleil commençait à verser dans l'atmosphère ses 
clartés indécises, lorsque notre çincre mordit le fond du 
port, mais il ne nous semblait pas que nous fussions arri- 
vés, et qu'une grande ville se trouvât tout près de nous. 
Nul n'était impatient de toucher la terre ; chacun parais- 
sait craindre quelque mauvaise nouvelle, et désirer en re- 
tiirder l'émotion le plus possible. — Je descendis sur le 
(|uai Long et entrai dans State-Street. Deux ou trois per- 
sonnes passaient dans la brume épaisse et le bruit de leurs 
pas interrompait seul un silence pire que celui des soli- 
tudes arctiques. Entré dans la rue Washington , je me 
dirigeai anxieusement vers l'ouest. Je croisai un mar- 
chand de journaux. Je saisis une feuille, et la première 
chose qui frappa mes regards fut le récit de la bataille de 
Ball's Bluff" où venaient de tomber tant de nobles fils de 
Boston! L'atmosphère semblait s'être revêtue de ténèbres 
en signe de douleur, et mener le deuil sur les morts de 
la cité ! 

Je me dirigeais vers la maison d'un ami, quand tout à 
coup je m'arrêtai, pensant que lui aussi devait être là-bas. 
Au milieu de cette ville que je connaissais si bien, je me 
sentais étranger comme un voyageur errant dans une 
contrée lointaine. Amis, nation, tout me semblait englouti 
dans quelque immense calamité; triste et découragé, je 
retournai à bord enveloppé du morne brouillard. 

La réalité terrible commençait à se faire jour dans mon 
imagination : la patrie que j'avais laissée heureuse et pai- 
sible était maintenant arrosée de sang humain ; une vio- 



CHAPITRE XXXVIII. 467 

lente convulsion ébranlait les bases de l'union nationale, 
et le pays' que j'avais connu ne pouvait plus être jamais ce 
qu'il était autrefois. Puis j'en vins à penser à ma propre 
carrière. En marchant par ces rues désertes, le récit de 
la bataille meurtrière dans les mains, je compris, pour 
la première fois, qu'il me fallait désormais abandonner 
une tâche qui m'avait déjà coûté tant de peines et d'efforts, 
laisser avorter en sa fleur une œuvTe à laquelle j'avais 
donné toute mon énergie et sacrifié les meilleures années 
de ma vie d'homme; qu'il fallait me dépouiller de toutes 
les espérances qui m'avaient bercé, de toutes les ambitions 
qui m'avaient soutenu à travers les fatigues et les périls, 
et cessant de poursuivre cette renommée attachée à l'heu- 
reuse conclusion de toute grande entreprise , renoncer à 
me faire une place honorable parmi ceux qui ont illustré 
l'histoire de leur pays et rehaussé l'éclat de son drapeau. 
En face des nouvelles qui , depuis Halifax , ne cessaient de 
nous arriver, de plus en plus désastreuses, en face du 
devoir imposé à chacun par la patrie en danger, hésiter 
n'était plus possible. 

Avant de redescendre dans ma cabine , lorsque tous nos 
amis ignoraient encore notre retour, j'avais pris la réso- 
lution d'ajourner à un avenir douteux rœu\Te dont je 
m'étais chargé, et je m'assis pour adresser au président 
Lincoln la demande d'un emploi immédiat dans le service 
public et l'offre de mon navire pour le transformer en 
canonnière. 

Cinq années se sont écoulées depuis que le schooner 
les États-Unis se traînait vers son ancrage au milieu des 
ténébreuses vapeurs du port de Boston. La terrible com- 
motion est maintenant calmée et fait partie des événe- 
ments du passé. Les destinées des individus suivent tou- 
jours celles de leur pays, et en présence des révolutions 
politiques et sociales, où les idées sont flanquées de baion- 



46>< LA MRH LIBRE. 

nettes et où tous les intérêts sont en jeu, il n'y a pas 
de place et de loisir pour les études scientifiques et les 
travaux qui ne concourent pas à la défense de la patrie. 

Aussi, pendant longtemps, je ne m'occupai guère de 
l'avenir de mon entreprise, et les résultats acquis ont été 
en grande partie sacrifiés paf ces retards; je ne saurais dire 
maintenant quand il me sera possible de la recommencer, 
mais je n'y renonce point, et mes visées sont toujours les 
mêmes. Je désire fonder à Port-Foulke une colonie tempo- 
raire, en faire le centre d'une série d'explorations scienti- 
fiques très-étendues, et mon expérience personnelle dé- 
montre suffisamment que le lieu est bien choisi. L'exécu- 
tion de ce plan est d'autant plus désirable, que le gouver- 
nement prussien, de son côté, va se lancer dans les 
expéditions arctiques, et suivant les conseils du célèbre 
géographe Aug. Petermann. veut essayer d'arriver au pôle 
par les mers du Spitzberg. 

Cette entreprise, comme la nôtre, momentanément retar- 
dée par la guerre, pourra s'effectuer, m'assure-t-on, dans 
l'été de 18;7 ou 1868 au plus tard'. Le docteur Petermann 
espère, et avec raison, je le crois, que des navires à vapeur 
pourront s'ouvrir une route à travers la ceinture de glaces 
qui entoure le nord et l'ouest du Spitzberg, et pénétrer 
par là dans la mer libre du Pôle. Cette voie présente cer- 
tains avantages sur celle du détroit de Smith, mais une 
exploration ayant pour base une station comme celle que 
j'ai projetée au Port-Foulke aura des chances exception- 
nelles de succès. 

Notre dix-neuvième siècle sait profiter des recherches 
entreprises dans les diverses branches de la science par 
des hommes qui ne songeaient certainement pas au résul- 
tat pratique qu'on pourrait retirer plus tard de leurs labo- 
rieuses études. Les travaux désintéressés qui reculent les 

1. Au moment oi'i ces pages sont livrées à la presse (mai 1868), l'entre- 
prise allemande est en voie d'exécution. (Trad) 



CHAP1T.RE XXXVill. ^69 

limites de nos connaissances, servent tous au progrès du 
commerce, de la navigation, des arts, de tout ce qui con- 
cerne le bien-être de l'humanité. Les découvertes qui ont 
eu le plus d'influence sur la marche de la civilisation 
n'avaient à l'origine qu'une valeur abstraite et n'excitaient 
guère d'intérêt en dehors des sociétés savantes. Le vaste 
système de communications que la vapeur infatigable étend 
au monde entier, en fécondant toutes les industries, dérive 
des expériences d'un enfant sur le couvercle de la bouil- 
loire à thé de sa mère; le merveilleux réseau de fils télé- 
graphiques qui parcourent les continents et plongent sous 
les mers, en donnant les ailes de la lumière à nos pen- 
sées, nous vient de la rencontre fortuite de deux morceaux 
de métal dans la bouche de Volta; les lentilles du gigan- 
tesque télescope de lord Rosse, qui font servir à des usages 
pratiques le mécanisme des cieux, sont le résultat d'ob- 
servations sur le pouvoir grossissant des gouttes d'eau ; 
l'aiguille magnétique, qui guide les marins vers leur des- 
tination lointaine, est issue du contact accidentel de l'ai- 
mant et de l'acier; partout, les progrès les plus remar- 
quables ont eu les commencements les plus infimes au 
premier abord. L'imprimerie, les machines à tissage, la 
photographie, toutes ces merveilleuses inventions ont eu 
des origines pareilles : des esprits attentifs ont interrogé la 
nature et levé le voile qui en cachait les mystères, sans 
se douter de la mine féconde qu'ils ouvraient aux cher- 
cheurs futurs. La marche de la science est la marche de la 
race humaine; on ne demande plus — à quoi bon? à ceux 
qui viennent nous annoncer des vérités encore nouvelles 
pour nous. Quelque part que les hommes aient essayé 
d'agrandir les domaines de la richesse, de la puissance ou 
de l'utile, la science les a guidés, instruits, soutenus. Par- 
tout où des hommes de bonne volonté ont voulu planter 
au milieu des peuples barbares l'emblème de la vraie reli- 
gion, la science a marché devant eux, leur ouvrant les portes 



470 



LA MER LIBRE. 



et leur aplanissant le chemin. Elle a déchiré l'épais rideau 
qui couvrait l'esprit humain, préparé les voies au christia- 
nisme qui a banni les superstitions anciennes de l'Occident 
et qui chaijue jour précipite dans la nuit du passé les 
débris du sombre panthéisme de l'Orient , et le grossier 
fétichisme des tribus encore sauvages. 

La science et l'Évangile parcourent le monde en se 
donnant la main, renversent les barrières des préjugés, 
enseignent à l'esprit les choses pratiques de la vie pré- 
sente, et à l'àme celles qui concernent la vie à venir. 




APPENDICES 



APPENDICE A. 



I. — GLOSSAIRE DE QUELQUES TERMES USITÉS PARMI 
LES NAVIGATEURS DES MERS POLAIRES. 

Banquise. — Zone de glace, fixe ou en dérive, couvrant les abords 
des régions polaires. 

Berg. — Montagm. Voyez Ice-berg. 

Blink. — Lueur. Voyez Ice-blink. 

Brash. - Glace brisée en petits fragments. 

Calf. — Veau. Masse détachée d'une falaise de glace ou d'un gla- 
cier, et flottant ou apparaissant soudainement à la surface de la 
mer. Cette appellation singulière dérive sans doute de l'épithète 
encore plus étrange que les Esquimaux du Groenland donnent 
aux fiords^i terminés ou surplombés par des glaciers; épithète qui 
signifie littéralement : la baie qui vêle, qui met bas. 

Drift ice. — Plateau de glace en dérive et charriant des matières 
étrangères, telles que roches, terres, etc., etc. 

FioRD. — Golfe étroit, profond ; toute échancrure abrupte de la côte 
communiquant avec la mer. 

Floe. — Portion détachée d'un champ de glace. 

Glacier. — Masse de glace formée sur une lie, ou un continent, 
par les dépôts atmosphériques, et aboutissant parfois à la mer. 

HuMMOCKS. — Vides, sillons, aspérités de glaçons brisés et super- 
posés par la collision des champs de glaces. 

ICE-BELT. — Margelle ou tablette continue de glace, qui, dans les 
hautes latitudes arctiques, adhère aux rivages des terres, au-des- 
sus du niveau ordinaire de la mer. 

IcE-BERG. — Grande masse de glace flottante, détachée d'un gla- 
cier. 

Ice-blink. — Apparence particulière de l'atmosphère, blancheur de 
l'horizon due à la réverbération des glaces. 

ICE-FiELD. — Champ de glace. Vaste surface de glace flottante, for- 
mée à la mer. 

ICE-FOOT. — Glace praticable à un piéton. Expression applicaole 
aussi à la tablette de glace adhérente au rivage. 



474 LA MER LIBRE. 

IcE-RAFT. — Radeau de glace. Tout champ, floe ou montagne flot- 
tante, transportant des matières étrangères. 

ICE-TABLE. — Une surface plate de glace, 

Land-ice. — Glace adhérente à la côte. 

Old-ice. — Vieille glace. Glace âgée de plus d'une saison. 

Pack. — Vaste étendue de glaces flottantes, de toute forme et de 
toute origine, plus ou moins entassées et soudées les unes aux 
autres. 

PoLYNiA. — Mot russe désignant une étendue d'eau ouverte, un 
espace de mer libre de glaces. 

Water sky. — Ciel d'eau. Apparence particulière du ciel au-dessus 
d'tme étendue de mer ouverte. Teinte sombre de l'horizon, due à 
la réflexion des eaux. 

YoiiNG-icE. — Jeune glace. Glace formée pendant le dernier hiver. 

( Ferd. de L. ) 



I. — ICE-BERG ET ICE-FIELD. 

« . .. . Vice-berg, à la mer, se reconnaît à la transparence de la glace, 
à des détritus terrestres et organiques, à une densité, moyenne plus 
grande et à ses dimensions colossales. On en a mesuré qui jaugeaient 
plusieurs millions de tonneaux, et qui, ayant 100 ou 200 mètres au- 
dessus de l'eau, devaient avoir 600 ou 1000 mètres d'épaisseur to- 
tale, d'après la densité moyenne. 

Quand ces masses se trouvent dans certaines conditions calorifi- 
ques, sous l'influx solaire, elles se fendillent, se gercent, et parfois 
éclatent brusquement, se brisant en mille pièces en produisant un 
fracas que des témoins auriculaires, Hayes entre autres, comparent 
au bruit de la décharge simultanée de plusieurs centaines de pièces 
d'artillerie. 

Lorsque Vice-berg se décharge dans des chenaux étroits comme le 
sont tous les passages entre les îles de l'Amérique du Nord, il n'a 
même pas le temps de fondre dans la mer qui le baigne ; il se trouve 
saisi de nouveau dans les glaces de mer, et, loin de diminuer, il 
augmente encore jusqu'à la saison suivante, ou le hasard des cou- 
rants et des vents occasionne sa fonte ou le préserve encore. 

.... C'est surtout aux alentours du pôle sud que l'on rencontre les 
masses les plus formidables de glaces flottantes ; elles vont même 
quelquefois jusque par le 40» parallèle, poussées comme des navires 
à voiles, ou charriées, entre autres, par le courant du Mentor; au 
Nord, les ice-bergs encombrent toutes les passes de l'archipel du 
Nord-Amérique, de môme que la côte du Groenland et de la Nou- 
velle-Zemble. 

Si une mer entourait le massif des Alpes ou de l'Hymalaya, par 
exemple, cette mer serait de même encombrée et cernée par des 



APPENDICES. 475 

lignes compactes d'icc-fter^», quoique avec une intensité moindre, 
corrélative à la moindre intensité dans les changements thermi- 
ques. 

C'est en ce sens que l'on peut affirmer qu'il doit exister au pôle 
sud un massif de terre compacte et montagneux, donnant lieu à la 
production d'immenses glaciers qui se déchargent à l'Océan à des 
intervalles inégaux, quelquefois séculaires, et dont la ceinture arrête 
le navigateur. 

C'est ainsi que l'illustre Cook avait déclaré ([ue l'on ne dépasse- 
rait pas la limite qu'il avait atteinte au sud. L'année de son voyage 
avait pu correspondre à une plus grande production de gigantesques 
glaces flottantes. L'Anglais Weddell et l'Anglais John Koss ont prouvé 
que l'on pouvait largement dépasser la limite de Cook ; peut-être 
aussi le hasard de la période glaciaire les a-t-il mieux servis. 

A la mer, le phénomène de la formation de la glace a un tout 
autre caractère. La neige tombant en flocons pressés recouvre la 
surface; et avant qu'elle ait eu le temps de fondre ou d« se dis- 
soudre, elle forme comme une sorte de bouillie épaisse. Si le temps 
est beau, la mer calme, le vent paisible, tout cela se prend et se fige 
sur une petite épaisseur, en formant une glace moitié franche, moi- 
tié nevé. 

Dès que le vent se lève, tout se brise, s'émiette, et produit un des 
spectacles les plus admirables que l'on puisse voir. 

Chaque petit morceau de glace, en fondant, s'entoure d'un véri- 
table bain de pied d'eau douce qui ne se môle pas avec l'eau de la 
mer ; les rayons d'un soleil dont la hauteur est très-basse viennent 
iriser toutes ces flaques d'eau, en reproduisant sur une échelle 
énorme le phénomène des anneaux colorés de Newton, et en reflé- 
tant toutes les nuances du spectre, mais avec une telle pâleur gé- 
nérale de ton que le charme s'évanouit pour faire place à une im- 
pression pénible et lugubre; il semble, par instant, que la nature 
s'entrevoit tout entière comme à travers une sorte de suaire ou de 
linceul de gaze. 

Ce sont là des embryons de banquise. S'il vient un grand froid, 
tout se coagule, moitié glace d'eau douce, transparente, verte, moi- 
tié nevé granuleux, neige agglutinée ; puis, si la neige retombe, la 
mer se prend sur de vastes espaces ; à la saison d'hiver, elle se con- 
gèle probablement d'un bout à l'autre, dans la zone des froids, et 
l'on passe en traîneau d'Asie en Amérique. Quand arrivent les fortes 
chaleurs de juin, tout se disloque; c'est la débâcle, dont les débris 
forment d'immenses banquises ou champs de glace^ ice-fields. Il n'est 
pas rare de rencontrer des plaques ayant plusieurs kilomètres de 
superficie ; cette glace de mer est peu épaisse ; vers les côies elle 
s'accroît sur place ; mais au large, elle n'émerge pas de plus d'un 
mètre; elle est très-hétérogène, sans transparence, d'un blanc lai- 
teux, elle ne recèle jamais aucun débris terrestre ou végétal. De 
loin , du haut de la mâture , ces surfaces semblent polies et unies 



476 LA MER LIBRE. 

comme un miroir ; en réalité, elles sont fort rugueuses et rappellent 
les ondulations que présente l'aspect de nos champs couverts de 
neige, quand la bise en a plissé le manteau blanc, grenu et cristal- 
lin. Le marin expérimenté ne doit pas pénétrer dans la mer Arcti- 
que avant que la débâcle ne soit accusée. 

Dans tous les lieux où il y a des champs de glace, il y a de vastes 
superficies de mer; si les ice-bergs sont mêlés à ces champs, c'est 
qu'ils viennent d'ailleurs, sous l'impulsion des courants et des vents. 

Ainsi, Ton peut considérer comme un fait établi : que Vicf-berij 
naît à terre et meurt à l'Océan, tandis que l'rce-field a une origine 
entièrement maritime, j 

Gustave Lambert, Projet <V exploration au pôle Nord. 



APPENDICE B. 



DÉRIVE DU PACK OU GLACE DU MILIEU 
DE LA BAIE DE BAFnN. 

(Page 50.) 

« .... Le 18 août 1857, nous nous trouvions à mi-chemin de la 
baie de Melville au détroit de Lancastre, quand tout à coup, cernés 
par une immense accumulation de glace en dérive, nous nous vimes 
condamnés à passer l'hiver au milieu du plus vaste champ de glaces 
flottantes dont j'aie entendu parler dans ma carrière de marin. Inca- 
pables de gagner un rivage quelconque ou d'établir un observatoire 
fixe sur la surface instable de l'immense radeau qui nous entraînait, 
nous fûmes réduits à l'étude des vents et des courants dont nous 
étions les jouets. Contrairement à une théorie récente (celle du 
lieutenant Maury), nous reconnûmes que l'influence atmosphérique 
était plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, 
et nous ne pûmes saisir le moindre indice du contre-courant sous- 
marin qui devrait porter au nord. Au contraire, de hautes monta- 
gnes de glace qui, suivant cette théorie, auraient dû marcher en 
sens inverse du Fox^ dérivèrent, en lui tenant une compagnie plus 
fidèle que rassurante, depuis le Ib' 30' jusqu'au cercle arctique. 

Pendant l'hiver, les forces élastiques des couches marines ouvri- 
rent souvent de longues crevasses ou chenaux dans la voûte solidi- 
fiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace 
se produisaient si violemment, que parfois de longues files de gla- 
çons étaient projetées, comme par l'effet d'une mine, à plusieurs 
pieds en l'air, et formaient de véritables chaussées de chaque côté 
des crevasses d'où elles étaient sorties. Heureusement pour le Fox, 
il ne se trouva jamais dans l'axe même d'un de ces soulèvements, 
bien que quelques-uns d'entre eux eussent lieu k une cinquantaine 
de mètres de nous, tout au plus. Pendant notre hivernage, nous 
nous procurâmes, dans ces sortes de canaux d'eau ouverte, environ 
70 phoques, qui nous fournirent de la nourriture pour nos chiens et 
de l'huile pour nos lampes. 



478 LA MER LIBRE. 

La .poursuite de ces amphibies et quelques rencontres avec des 
ours blancs, rencontres où nous ne fûmes pas toujours assaillants, 
furent les intermèdes les plus actifs de notre captivité ; de même 
que les clairs de lune, les aurores boréales, la disparition du soleil 
le 5 novembre et son retour le ^5 janvier, formèrent les scènes les 
plus intéressantes de nos spectacles.... 

Nous ne retrouvâmes notre liberté que le 25 avril seulement, par 
63» 30' de latitude, et au milieu de circonstances dont tous les hom- 
mes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête 
s'éleva au sud-est . l'océan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa 
voûte flottante, et, lançant dans un chaotique désordre les masses 
désagrégées du champ de glace, menaça vingt fois de broyer le 
Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de 
notre salut qu'à la Providence d'abord, puis à la supériorité de notre 
machine motrice et de la forme de notre étrave, taillée en coin. » 

Cap. Mac-Clintock, The voyage of the Fox, etc. 

Cet épisode du voyage du Fox est un incident très-commun dans la 
navigation de ces mers, comme le prouvent les exemples suivants : 

I. c .... Le 1" septembre 18^9, les vaiseaux V Entreprise et Plnves- 
tigator (envoyés à la recherche de l'exp édition de Franklin) luttaient 
vainement contre les glaces du détroit de Barrow, qui leur inter- 
disaient les abords de l'île Melville , lorsqu'une forte brise, s'éle- 
vant tout à coup, poussa sur nous la banquise et la souda autour de 
nos navires, dont les coques furent mises à une rude épreuve par 
la plus épouvantable pression. Du haut des mâts on n'apercevait 
qu'une seule nappe continue de glaces agglutinées, et les monta- 
gnes flottantes qui s'y étaient superposées formaient autour de nous 
une véritable chaîne. 

« Nous fûmes alors pleinement convaincus que les navires étaient 
arrêtes pour tout l'hiver, et quelque affreuse que fût cette perspec- 
tive, elle était de beaucoup préférable à celle d'être entraîoés le 
long de la côte ouest de la baie de Baffîn; car les montagnes de 
glaces échouées sont en si grand nombre sur les bancs qui s'éten- 
dent le long de cette côte, qu'il doit être presque impossible à des 
navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction 
complète. 

< Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vîmes 
toute la niasse de glace dériver vers l'est avec une vitesse de huit à 
dix milles par jour. Tout effort de notre part était devenu totale- 
ment inutile, car aucune puissance humaine n'aurait pu faire dévier 
les navires d'un seul pouce; ils étaient ainsi complètement soustraits 
à notre action, et fixés au milieu d'un champ de glace de plus de 
cinquante milles de circonférence, ils étaient entraînés le long de 
la c^te sud du détroit de Lancastre. 

« Après avoir dépassé l'entrée de ce détroit, la glace nous em- 
porta au midi, le long de la côte occidentale de la baie de Baffin. 



APPENDICES. 479 

jusque par le travers de la baie de Pond, au sud de laquelle étaient 
amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de ma- 
nière à nous barrer le passage, et nous offrant la triste perspective 
de voir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, ad moment 
où nous nous y attendions le moins, nous fûmes dégagés presque 
miraculeusement. L'immense champ de f;laco qui nous enveloppait 
se rompit en mille pièces, comme par l'effet d'un pouvoir inconnu. 
« L'espérance était revenue dans nos cœurs; tout le monde tra- 
vailla avec énergie, et des remorques furent établies de chaque côté 
des navires pour leur faire dépasser les grosses masses de glaces. 
L' Investigator atteignit un espace libre dans la soirée du 2k, et le 
lendemain l'Entreprise le rallia. Il est impossible de se faire une idée 
de la sensation que nous éprouvâmes en nous voyant encore une 
fois libres; plus d'un cœur reconnaissant adressa ses actions de 
grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue. » 

(Sir James Ross. — Rapport à Vamirauté sur les opérations des na- 
vires l'Entreprise et l'Investigator, pendant les années 1848 à 1850.) 

IL A la fin de septembre 1850, les deux navires américains de 
Vexpédition Grinneîl, sous le commandement du capitaine de Haven, 
recherchaient les traces de Franklin dans le canal de Wellington. 
Ils y devinrent les jouets des glaçons, des vents et des courants. 
Enveloppés sous le 7'»'* 25" de latitude par une banquise qui dérivait 
vers le sud, ils furent ramenés avec une force irrésistible dans le 
Lancaster-Sound, au milieu de chocs et de secousses d'une telle 
violence qu'ils ne pouvaient garder ni feu ni lumières à bord, où 
tout ne tarda pas à geler sous une température de 18" au-dessous 
de zéro. Durant l'hiver entier, il leur fut impossible de se délivrer 
de l'étreinte de la glace, dont les convulsions sous-marines les por- 
taient quelquefois sur les flancs et même sur les sommets de ses 
aspérités extérieures. Pendant tout ce temps les équipages se tin- 
rent constamment prêts pour l'abandon des navires, et pendant trois 
semaines n'ôtèrent pas leurs habits. Ce ne fut. que le LO juillet 1851, 
après dix mois de cet emprisonnement jusqu'alors sans exemple, et 
une dérive non moins extraordinaire de près de quatre cents lieues , 
que le capitaine de Haven parvint à dégager ses vaisseaux , vers le 
milieu de la mer de Baffin! 

III. Dans le courant de l'été 1867, on a vu rentrer au port de Hull 
un baleinier que l'on croyait perdu depuis plus d'une année. Il avait 
passé tout ce temps emprisonné dans le pack de la baie de Baffin, 
avec lequel il avait dérivé depuis les eaux du nord, jusque par le 
travers du cap Farewell. En proie pendant ce temps à la famine et 
au scorbut, il avait perdu plus de la moitié de son équipage. 

(Ferd. de L.) 



APPENDICE C. 



TEMPERATURE DU POLE. 

(Chapitre xzxi, page 364.) 

LIGNES ISOTHERMES. 

La température de l'air au pôle nord a été l'objet de nombreuses 
théories, relatives à l'influence de la mer et du soleil. Le 10 avril 
1865, W. E. Hickson, Esq., a lu devant la Société géographique de 
Londres un travail très-instructif dont j'extrais ce qui suit : 

« On avait toujours supposé que les alentours immédiats des 
pôles étaient les régions les plus froides du globe, puisqu'elles sont 
les points les plus éloignés de l'équateur; aussi croyait-on que les 
dangers et les difficultés de la navigation augmentaient en raison 
des latitudes. Une opinion toute différente a commencé à prévaloir 
parmi les météorologistes, depuis qu'en 1817 Alexandre de Hum- 
boldt publia son « Système Isothermal > et démontra que la dis- 
tance de l'équateur ne coïncide point nécessairement avec la tem- 
pérature moyenne du lieu, et que l'équateur lui-même n'est pas la 
ligne du maximum de la chaleur. En Afrique, cette ligne traverse 
le méridien de Greenwich à 15 degrés de latitude nord et s'élève à 
5 degrés plus haut, sur la limite inférieure du Sahara. En 1821, sir 
D. Brewster, dans une étude sur la température moyenne du globe, 
disait déjà que probablement le thermomètre monterait au pôle de 
5 ou 6 degrés centigrades au-dessus de ce qu'il marque dans certai- 
nes parties de la zone arctique. Aucun fait n'est venu infirmer cette 
conclusion ; tout au contraire, plusieurs tendent à l'appuyer. » 

(J.-J. Hayes.) 

LNSOLATION. 

t La science- de la météorologie^ encore en ébauche, qui se 

crée sous nos yeux, dont 1 importance pratique est exceptionnelle, 
forme un champ vaste, encore neuf, tout moderne, où le nombre 



APPENDICES. 481 

immense des causes troublantes jette une telle incohérence appa- 
rente dans les résultats, que l'on a cru pouvoir nier à tout jamais la 
possibilité de déterminer les lois qui président aux mouvements gé- 
néraux de l'atmosphère ainsi qu'aux phénomènes secondaires qui s'y 
rattachent. Il semble que, comme au temps des fables élégantes do 
la Grèce et de Rome, le caprice règne en maître souverain dans 
cette couche atmosphérique qui sert de duvet à la Terre et que Bo- 
rée, Notus, Eurus ou Aquilo peuvent aujourd'hui encore céder aux 
prières ou enfreindre les ordres d'Ulysse. 

« Et cependant, au sein des lois immuables qui président à l'évo- 
lution de la chose inorganique, le caprice n'est plus qu'un vain mot 
à rayer du langage scientifique ; il n'y a de caprice que parmi les 
hommes. Même quand nous ignorons ces lois éternelles, sereines, 
inflexibles , elles ne nous apportent pas moins à chaque heure le 
témoignage régulier de leur influence; elles orbites décrites dans 
les cieux par les grands corps planétaires préexistaient dans le 
temps, avant l'époque où le génie d'un Kepler a su nous les dé- 
voiler. 

« Sans nul doute on est loin encore de pouvoir appliquer aux phé- 
nomènes atmosphériques le critérium particulier de la prévision, ou 
de la prédiction, ou de la prophétie, critérium qui est le caractère 
principal de toute science assise, et qui est l'unique preuve péremp- 
toire de la bonté de ses affirmations. Mais on marche dans une voie 
sûre depuis l'Américain Maury, et l'on a le droit de tout attendre de 
l'avenir scientifique de la météorologie. 

« Les considérations qui vont suivre relativement à l'influx calorifi- 
que du soleil sont des plus importantes sous le rapport de la météo- 
rologie, et elles prouvent combien seraient précieuses pour le déve- 
loppement de la science du temps les observations relevées aux pôles 
de la Terre. 

« Ces recherches sur Vinsolation\ ou quantité de chaleur versée 
par le soleil aux divers lieux, aux diverses heures et aux diverses 
.saisons, auront- du moins le faible mérite d'avoir été conçues et 
formulées au milieu des glaces, c'est-à-dire au sein même des obsta- 
cles que nous aurons à vaincre pour atteindre le but que nous nous 
proposons. 

« Je m'efi'orçais alors d'allier l'une 'i l'autre ces deux faces essen- 
tielles de toute activité humaine : la théorie et la pratique. Isolée, 
la théorie nous perd dans le vide des abstractions quintessenciées; 
isolée à son tour, la pratique exclusive nous ensevelit dans un em- 
pirisme routinier. 

e Je vais essayer de faire comprendre comment les régions chaudes 
des tropiques ont une température à peu près uniforme, tandis que 



1. lois de l'insolation; Comptes rendus de r Académie des snences du 
du 28 janvier 18e7. Courte note, introduction d'un travail étendu. 

31 



482 LA MER LIBRE. 

les régions polaires subissent alternativement un froid extrême et 
une chaleur également extrême. Cette dernière affirmation joue un 
rôle des plus importants dans la question du pôle nord. 

« .... La Terre circule autour du soleil dans le plan de l'éclipti- 
que ; la ligne qui aboutit au soleil forme avec la ligne des équinoxes 
l'angle de longitude héliocentrique, longitude qui se décrit en raison 
d'un degré environ par jour, et qui détermine les époques et les di- 
verses saisons. 

« Le plan perpendiculaire à la ligne de longitude héliocentrique 
coupe la Terre suivant le cercle dHllumination. Dans sa rotation 
diurne, la Terre présente successivement au soleil ses divers points 
f)0ur en recevoir lumière et chaleur ; la partie située en avant du 
cercle d'illumination est éclairée et chauffée; la partie postérieure 
ne reçoit ni chaleur ni lumière. La considération du cercle d'illumi- 
nation permet d'exposer très-simplement le plus grand nombre des 
apparences astronomiques. 

« L'axe de' rotation fait avec le plan d'illumination un angle varia- 
ble avec le temps, angle que l'on prouve être égal à la déclinaison 
du soleil, et qui détermine encore l'époque. Cette déclinaison, 
d'ailleurs, se déduit facilement de l'obUquité de l'écliptique, 23" 28' 
et de la longitude céleste. 

« Le rayon solaire, ou si l'on veut, la direction de l'onde calorifi- 
que, frappe la surface de la Terre sous des incidences inégales. Lors- 
que le rayon incident est normal à la surface, la quantité de chaleur 
perçue est un; pour toute autre incidence, cette quantité de chaleur 
est représentée par le cosinus de l'angle d'incidence. 

« Or on prouve que la perpendiculaire abaissée d'un point quel- 
conque de la surface sur le plan d'illumination est exactement égale 
à ce cosinus cherché. 

« Pour avoir la moyenne des quantités de chaleur versées dans 
un jour par une latitude donnée, il faut donc abaisser des perpendi- 
culaires de tous les points du pourtour de l'arc diurne du paral- 
lèle de latitude sur le plan d'illumination, et preùdre la moyenne 
de toutes ces lignes. On n'arrive en général à la simplicité qu'a- 
près de longs détours, et ce n'est qu'à la suite de calculs pénibles 
et compliqués que j'ai pu trouver ce procédé simple et élémen- 
taire. 

< Avec un peu de calcul intégral, on prouve que la moyenne cher- 
chée est précisément égale à la perpendiculaire abaissée du centre 
de gravité de l'arc diurne du parallèle. 

« Si le centre de gravité de l'arc diurne coïncidait avec le centre 
de gravité de la flèche du segment correspondant d'arc de parallèle, 
on obtiendrait une courbe qui est une ellipse parfaite, et dont les 
diamètres conjugués et les axes principaux se construisent très- 
facilement et graphiquement. Mais ce centre de gravité cherché est 
un peu plus éloigné, et il oscille entre 0,50 et 0,64 de la flèche, en 
atteignant cette dernière valeur vers l'équateur. 



APPENDICES. 483 

c En construisant la courbe point par point, on obtient une tigure 
très-simple qui peint la marche du phénomène. 

€ Pour tous les parallèles de jour constant où le soleil ne se cou- 
che pas, les centres de gravité se trouvent sur l'axe même de rota- 
tion, et la partie correspondante de la courbe est une ligne droite 
qui prouve qu'au 21 juin la chaleur perçue va en croissant depuis 
le cercle polaire jusqu'au pôle. 

t Le jarret, ou point de rebroussement de la ligne représentative 
du phénomène, suffit à préciser le caractère d'un minima qui n'est 
pas au pôle. 

< Du 21 mars au 21 juin et du 21 juin au 21 septembre, \e jarret 
se déplace en parcourant l'arc de circonférence décrit sur le rayon 
de la Terre comme diamètre. Le centre de gravité de cette partie 
de circonférence donne, par la perpendiculaire correspondante, la 
valeur moyenne des minima pendant les six mois indiqués, et c'est 
à la situation que prend alors l'axe de rotation, à la date marquée 
par cette situation, d'après la déclinaison ou la longitude, à la lati- 
tude qui ressort du dessin, que se trouve le parallèle de minimum 
de température. Ce parallèle avoisine le 80" degré. 

« Cette courbe, qui permet de comparer les moyennes d'insola- 
tion diurne pour un jour donné, sur tous les points du globe, ou (jui 
représente les quantités de chaleur versées par le soleil, ne spécifie 
point les températures propres de chaque parallèle, même en suppo- 
sant que l'on puisse se fier aux indications du thermomètre, guide 
infidèle sous ce rapport et qui obéit à nombre d'autres causes lo- 
cales. 

« En premier lieu, les divers points de la Terre étant soumis tour 
à tour à rinsolation diurne et au refroidissement nocturne, il faut 
multiplier les moyennes de la courbe indiquée, par le rapport à vingt- 
quatre heures du nombre d'heures de jour. La partie linéaire de la 
courbe n'est pas altérée, puisqu'alors le jour est constant; mais, à 
partir du jarret, le coefficient de multiplication va sans cesse en dé- 
croissant; et vers les parages équatoriaux,- ce coefficient est 0,50 
environ, puisque le jour dure environ douze heures. 

« Je vais préciser à l'aide de quelques chififres : la moyenne d'in- 
solation au pôle est représentée par le nombre 0,40, ou sinus de 
23" 28' ; cette même moyenne est représentée, vers l'équateur, par 
le nombre 0,64. Le premier nombre ne sera point altéré par le fac- 
teur diurne, tandis que le second nombre devient 0,32, c'est-à-dire 
qu'au 21 juin le soleil verse au pôle une quantité de chaleur repré- 
sentée par 40, si le nombre 32 représente la chaleur versée au tro- 
pique du Cancer. 

« Ainsi, en dehors d'autres conditions spéciales que j'indiquerai 
plus loin, il devrait faire plus chaud au pôle nord qu'à l'équateur, 
si cette date particulière, du 24 juin, était immuable, c'est-à-dire si 
l'axe de rotation faisait un angle constant de 23» 28' avec le cercle 
d'illumination. 



484 LA MER LIBRE. 

« Ce résultat n'a rien de surprenant quand on réfléchit qu'an 
pôle il est midi toute la journée^ et qu'à l'équateur les pertes de la 
nuit compensent notablement les gains calorifiques du jour'. 

c D'ailleurs, les mômes considérations indiquent la température 
de — 60 comme devant être celle de l'hiver dans les parages circum- 
polaires. La moyenne annuelle, prise convenablement, en tenant 
compte des durées, dépasse 25 degrés au-dessous de zéro. On doit 
donc observer dans ces parages le plus extrême froid, non moins 
qu'une extrême chaleur en partie combattue par les conditions gla- 
ciaires. 

t C'est en conséquence du refroidissement nocturne que le moment 
le plus chaud de la journée n'est point à midi, bien qu'à ce moment 
la chaleur versée soit la plus considérable ; le maximum de chaleur 
cemmence après la deuxième heure. De même dans notre hémi- 
sphère le mois le plus chaud n'est pas le mois de juin, époque où 
les moyennes d'insolation sont les plus fortes, et c'est vers le 
deuxième mois qu'a lieu le maximum. Au pôle nord, cette considé- 
ration acquiert plus d'importance à cause de l'absorption de la cha- 
leur dépensée pour fondre les glaces, et par la longueur d'un refroi- 
dissement semestriel; la débâcle des glaces commence en juin; c'est 
la période dangereuse, et la mm* ne devient franche de glace, au 
loin des terres, qu'en août, septembre et octobre; ou du moins ces 
mois sont les plus favorables*. 

« Une seconde cause spéciale à l'atmosphère vient encore modifier 
la loi caractérisée par la courbe des moyennes d'insolation et par les 
indications précédentes. Vous savez que l'atmosphère constitue au- 
tour de la Terre comme une sorte de vêtement qui remplit deux 
buts : il nous abrite en partie des rayons solaires, en absorbant près 
de moitié de la chaleur directement envoyée, et il conserve aussi 
autour de nous cette fraction de chaleur qui nous parvient. Sans 
cette couche atmosphérique, la chaleur solaire se réfléchirait sur la 
surface pour se disséminer dans l'espace, en ne nous octroyant pres- 
que aucun de ses bienfaits ; quant à la part absorbée par ce manteau 
protecteur, cette part se transforme, soit par aspiration, soit par 
compression, en cette force particulière, ou vent, que nous utilisons 
pour nos navires et nos usines ; force bienfaisante quand elle est ré- 



1. Voici deux hypothèses qui permettent de caractériser l'insolation po- 
laire : s'il existait une planète dont Taxe de rotation fût incliné de 45 degrés 
sur le plan d'illumination, le pôle de cette planète subirait une température 
de 70 degrés; et si l'axe de rotation se trouvait dans la direction du soleil 
en faisant alors un angle de 90 degrés avec le cercle d'illumination, la tem- 
pérature polaire atteindrait 100 degrés; l'eau n'existerait à ce point qu'à l'état 
de vapeur. 

2. Une réflexion analogue, qui m'est suggérée par une notabilité mari- 
time, explique aussi comment les côtes Est des continents sont toujours plus 
froides que les côtes Ouest, à saisons égales et latitudes égales. 



APPENDICES. 48i 

glée, maîtrisée et recueillie; force qui sème l'épouvante, la destruc- 
tion et la mort quand elle agit en ouragan. Toutes les grandes puis- 
sances sont ainsi fécondes quand on peut les régler, désastreuses et 
destructives quand elles saillent en désordre et par choc. 

t Or, en admettant que l'épaisseur de l'atmosphère soit environ 
le quatre-vingtième du rayon terrestre, le calcul apprend que cette 
épaisseur varie depuis sa plus petite valeur, dans le sens du zénith, 
jusqu'à douze ou treize fois plus vers l'horizon ; l'absorption de la 
chaleur solaire est donc plus grande quand le soleil est bas vers l'ho- 
rizon que quand il est midi, ou bien quand les circonstances conve- 
nables de latitude et d'époque lui permettent de passer au zénith. 
On voit donc que les rayons solaires perçus au pôle doivent être 
frappés d'un coefficient de diminution eu égard à la faible hauteur 
du soleil au-dessus de l'horizon. La chaleur versée est donc moindre 
que ne l'indique la moyenne d'insolation; eL il faut demander à une 
autre forme de courbe la représentation graphique du phéno- 
mène *. 

« De plus, après avoir tenu compte de l'intensité de l'insolation, 
de sa durée et de l'absorption atmosphérique, on doit se rappeler 
combien la réalité s'écarte de l'hypothèse préliminaire relative à 
l'homogénéité de la surface de la Terre. 

« Lorsqu'une chaîne de montagne court Est et Ouest, les deux 
versants Nord et Sud de cette chaîne jouissent de climats locaux 
souvent très-différents, suivant Vexposition. Des points très-ra^ro- 
chés, mais où les terres présentent de grandes inégalités comme 
pouvoir émissif et absorbant, donnent des moyennes thermométri- 
ques très-inégales. Les terrains sablonneux de diverses parties du 
continent africain, par exemple, présentent des températures 
moyennes presque doubles des températures accusées sous les 
mêmes latitudes au milieu de l'Océan. 

c Les lignes isothermes ne peuvent donc affecter quelque régula- 
rité que dans les espaces immenses à peu près homogènes, tels que 
la Sibérie ou les deux grands Océans. 

t En ajoutant à ces causes locales l'influence des grands courants 
océaniens et aériens, on voit combien sont démesurément complexes 
les bases sur lesquelles on peut asseoir les lois générales thermo- 
métriques; combien il faudra de pénétration aux chercheurs pour 
démêler dans des observations isolées et multipliées ce qui appar- 
tient à l'ensemble et ce qui découle daccidents locaux, et combien 
nous sommes loin du but scientifique que peut se proposer la bran- 
che de la météorologie qui a pour but la théorie des climats. 



1 . Cette absorption plus considérable des rayons solaires par ratmospbère 
le malin et le soir, explique aussi la naissance corrélative des brises du ma- 
tin et du soir chaque Calorie, absorbée par la masse de l'air, donne lieu k 
un déploiement de Force mécanique de 426 kilogrammes. 



486 LA MER LIBRE. 

• Les observations faites aux environs du pôle ont à ce point de 
vue une importance capitale pour l'avenir scientifique; et en me 
bornant à cette esquisse si condensée, je crois avoir suffisamment 
précisé ce que l'on peut attendre d'observations polaires. » (Gus- 
tave Lambert, Projet de voyage au pôle nord.) 



Nota. — On sait que M. Gustave Lambert, ancien élève de rÉcole 
polytechnique, professeur d'hydrographie, homme d'action autant 
que de science, après avoir consacré plusieurs années à étudier de 
visu, sur des vaisseaux baleiniers, les chemins du pôle, s'est fait, 
parmi nous, le promoteur infatigable et jamais découragé d'une 
expédition au pôle arctique, par la voie du détroit de Behring et de 
la Polynia de Wrangell. Son active persistance à cesujet luia valu 
le surnom de Pierre l'Hermite du pôle. Bien que la tendance d'un 
siècle bercé dans un tohu-bohu scientifique, moral et politique des 
plus accentués, ne soit guère aux croisades , la manière dont 
M. G. Lambert est parvenu à forcer l'oreille de ses contemporains, 
nous fait espérer qu'il parviendra à leur arracher l'obole nécessaire 
à l'exécution de ses plans. 

• (Ferd. de L. ) 



APPENDICE D. 



I. — GÉOLOGIE DES PARAGES ARCTIQUES. 
(Voyez pages 349 et 350.) 

La géologie du littoral du bassin polaire arctique offre à l'étude 
un sujet des plus intéressants; mais les éléments en sont encore trop 
épars, ont été l'objet d'examens trop rapides pour pouvoir être sou- 
mis à un travail d'ensemble. En maintenant ce que nous avons avancé 
ailleurs ' « que nulle part on ne peut trouver des pages plus déchif- 
frables de l'histoire de la terre, » nous devons nous borner a indiquer 
ici les principales formations ou assises que présente l'écorce ter- 
restre dans l'intérieur du cercle polaire et l'ordre de leurs gisements, 
telles qu'elles ont été obser\'ées au Spitzberg, dans la nouvelle Si- 
bérie, dans l'archipel de Parry et au Groenland : 

1" Granités et gneiss; 

2° Dépôts siluriens et devoniens; 

3° Couches de houille et lias ; 

4» Terrains tertiaires comprenant d'épaisses couches de charbon 
et de lignite surmontées de dépôts plus récents de bois non encore 
fossilisé. 

5" Dépôts fossiles de la période quaternaire renfermant des dé- 
pouilles d'espèces encore vivantes. 

Dans l'île d'Exmouth, à l'angle d'interjection des détroits de John 
et de Wellington, sir Edouard Belcher a trouvé des ossements d'Ich- 
thyosaures empâtés dans des couches de calcaires et de grès, repo- 
sant sans transition sur le granit. Cette même formation se retrouve 
près du cap York, au nord de la baie de Melville et sur les caps 
Horsljurg et Warrender à l'ouest de la baie de Baffîn. 

Une zone de dépôts houillers s'étend depuis l'île Disco, dans le 
Groenland, jusqu'à l'Ile du Prince-Patrick, sur plus de 50 degrés de 
longitude. Les lies de Garry, à l'embouchure du Mackenzie, renfer- 
ment aussi des mines de houille qui s'enflamment spontanément 

l. La Mer polaire et recherches de l>rpédition de tir John Franklin, ptr 
Ferd. de Lanoye, in-18, avec carte.set gravures. 



488 LA MER LIBRE. 

quand elles viennent en contact a^x>c l'atmosphère. En remontant le 
Mackenzie, à la jonction de la rivière du lac de l'Ours, sous le 65* 
degré de latitude, il existe un vaste dépôt tertiaire de charbon de la 
même qualité que celui des îles de Garry. Les troncs des arbres qui 
composent ces couches, confusément entassés dans une position ho- 
rizontale, ont conservé leur forme et résonnent comme le fer. Dans 
d'autres couches, passées à l'état de houille, la contexture du bois a 
totalement disparu. 

Des lits de terre de pipe et d'argile plastique, interposés entre les 
couches de lignite, contiennent, outre des parcelles d'ambre, de dé- 
licates impressions de feuilles d'if, de vaccinium, d'érable, de gro- 
seillier, de tilleul et noisetier, indices irrécusables d'une Flore telle 
que celle qui compose les forêts du nord des États-Unis. Le Hgnite, 
au contraire, examiné soigneusement an microscope, paraît provenir 
uniquement de conifères. Ainsi que nous l'avons dit, il s'enflamme 
des qu'il entre en contact avec l'atmosphère, et alors les lits d'ar- 
gile qu'il renferme, cuits comme de la brique, prennent une fausse 
apparence de produits volcaniques. Une semblable formation, en 
combustion près du cap Bathurst, a été par erreur prise pour un 
volcan par quelques-unes des récentes expéditions arctiques. Les 
mines de houille des mers polaires doivent avoir été formées lorsque 
le climat de ces régions était tout différent de celui d'aujourd'hui; 
mais les couches de lignite se sont évidemment accumulées lorsque 
la surface de la terre était peu différente de ce qu'elle est mainte- 
nant. Les couches à impressions délicates proviennent certainement 
de grands amas de feuilles doucement déposées sur de la vase molle 
dans des eaux dormantes. Si ces feuilles avaient été transportées de 
loin, leurs nervures, leurs contours, leur duvet surtout, auraient été 
détruits par les frottements et les courants, longtemps avant d'avoir 
été déposés dans la matrice où se sont moulées leurs empreintes in- 
contestables. Toutes ces feuilles proviennent sans nul doute de végé- 
taux qui, à l'époque actuelle, ne peuvent croître qu'à 12 degrés au 
moins, plus au sud. sur le continent américain. 

Il existe dans différents endroits des mers polaires des dépôts de 
bois plus récents. Sur les bords du delta du Mackenzie, il y a des 
collines d'une centaine de pieds environ de hauteur, dont les parois, 
rongées par l'action des eaux, laissent apercevoir, dans des sables 
de couleurs variées, de grandes masses de bois recouvertes d'une 
terre végétale noire qui, dans ces climats, a dû mettre longtemps à 
se former. Aujourd'hui, les plus hautes marées lavent à pe ne la base 
de ces collines, où elles ont mis à jour un lit de troncs de sapins. 

Dans une vallée de l'île de Banks, à quelque distance de la côte, le 
capitaine Mac-Clure a signalé un dépôt de ce genre qui s'ébve à plus 
de 100 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le docteur Armstrong, 
chirurgien et naturaliste de l'investigator, en parle en ces termes : 

t Les extrémités des troncs et des branches de ces arbres font 
saillie hors de Targile grasse dans laquelle ils sont empâtés. En 



APPENDICES. 489 

creusant à quelque profondeur, nous nous aperçûmes que toute la 
montagne était d'une formation ligneuse, composée de troncs et de 
branches d'arbres. Les uns d'une couleur foncée et un peu ramollis, 
étaient à moitié carbonisés; les autres, tout frais encore et avec leur 
forme parfa-tement conservée, étaient durs et fermes. Dans quelques 
endroits, le bois, aplati et écrasé par le temps, ne présentait qu'une 
surface unie où l'on retrouvait quelques traces de charbon. 11 y avait 
des troncs dont le diamètre était de 26 pouces. D'autres trempaient 
dans l'eau tout en conservant la conte.xture de bois. Des glands et 
des pommes de pin en grande quantité commençaient à se pétrifier. 
Plusieurs arbres tombaient en poussière sous les coups de nos ha- 
ches, et, aussi loin que s'étendirent nos fouilles, nous ne pûmes trou- 
ver que de l'argile et des arbres, et dans certains endroits la décom- 
position de ceux-ci formait le sol môme. Nous trouvâmes à la surface 
de cette colline et de celles qui l'environnent plusieurs fragments 
isolés pétrifiés. Quelques-uns étaient mêlés de fer et rendaient sous 
le marteau un son métallique. De petits ruisseaux contenant en dis- 
solution du fer et du soufre coulaient à la surface du sol. Sur plu- 
sieurs des collines voisines, je remarquai diverses stratifications de 
formes circulaires, formées par les extrémités de troncs auxquels 
l'écorce était encore adhérente'. » 

Cette description peut s'appliquer en grande part'e au dépôt de 
lignite du Mackenzie au confluent de la r.vière du Grand-Ours, quoi- 
que ici le temps ait apporté plus de changements aux végétaux qu'à 
ceux de l'île de Banks. Le docteur Joseph Hooker a trouvé du bois 
blanc {abies alba) dans les couches inférieures, et le docteur Harvey 
a remarqué un fossile de la même espèce. Ce bois blanc est l'arbre 
principal des forêts qui bordent le Mackenzie, et il s'étend très-loin 
au nord; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est de rencontrer des 
glands dans cette partie de l'Amérique, puisque les chênes ne pous- 
sent pas dans les bassins des fleuves qui se jett-înt dans les mers po- 
laires, et restent même, d'un grand nombre de milles, au sud de la 
ligne de partage des eaux. 

Malte-Brun mentionne de semblables dépôts en Islande. 

Il y a aussi en Sibérie d'immenses dépôts de bois à une élévation 
que l'eau ne peut atteindre aujourd'hui. Voici comment M. Emian 
décrit le sol de Yakoutsk, près de la Lena, situé à 270 pieds au- 
dessus du niveau de la mer, et séparé de l'embouchure de ce fleuve 
par 8 degrés de latitude. « Ce terrain, suivant les recherches de 
M. Shergin, se compose, jusqu'à 100 pieds de profondeur, de marne, 
de sables fins, et de sables contenant de l'aimant. Ces couches ont 
été déposées par l'eau à une époque où l'on présume qu'elle a re- 
couvert subitement toute la contrée jusqu'aux mers polaires. Dans 
les plus profondes, on a remarqué des branches et des racines de 
bouleau et de saule ; et les obserAateurs les moins prévenus peuvent 

1. Armstrong, Personal narratite, p. 396. 



490 LA MER LIBRE. 

comparer ce phe'nomène à la formation annuelle des nouveaux bancs 
et des nouvelles îles formés par la Lena; ces bancs et ces lies con- 
sistent en effet en semblables dépôts de vase et de débris de saules, 
mais ils restent à 110 pieds au-dessous du sol qu'ont recouvert les an-» 
ciennes eaux. Partout, à travers ces immenses gisements, on dé- 
couvre des os de quadrupèdes antédiluviens mêlés aux débris végé- 
taux. A mesure que l'on approche des côtes, les dépôts de bois et 
d'ossements augmentent en nombre et en étendue. Au-dessous du 
sol de Yakoutsk, des troncs de bouleaux sont disséminés çà et là; 
mais sur l'autre rive du fleuve, ils forment des couches si riches 
entre la Yana et l'Indigirka, que les Youkahirs ne se servent pas 
d'autre combustible que de ce bois fossile. Ils le^ recueillent sur le 
bord des lacs, à la surface desquels flottent constamment des troncs 
d'arbres qui viennent du fond. L'ivoire fossile abonde également sur 
les bords des mers glaciales. » (Voyage d'Ermanen Sibérie, p. 279.) 

Ces phénomènes peuvent être observés surtout dans les îles de 
Liakhow, situées sous le 75« degré de latitude, au nord de l'Indi- 
girka. Les montagnes ligneuses de la nouvelle Sibérie, selon He- 
denstrôm, se voient à 70 milles de distance. Elles se composent de 
couches horizontales de grès, alternant avec des lits bitumineux de 
troncs d'arbres jusqu'à une hauteur de 180 pieds. En gravissant ces 
montagnes on y rencontre partout du charbon de bois incrusté dans 
une gangue de la couleur de la cendre, mais si dure qu'on peut à 
peine l'entamer avec im couteau. 

Hedenstrôm a trouvé des arbres semblables enterrés dans les fon- 
drières des Tundras, à l'est de la Yana et bien loin de la limite ac- 
tuelle des forêts. Les habitants de la contrée les appellent les arbres 
souterrains du temps d'Adam. Ils brûlent, mais ne flambent pas. 

Dès les premières explorations faites par les Russes en Sibérie, 
les défenses d'éléphant ou de mammouth trouvées le long des mers 
polaires furent considérées comme un important article de com- 
merce, et l'on en découvrit en grand nombre depuis les parages du 
Taimura jusqu'à ceux du détroit de Behring. Même au commence- 
ment de ce siècle, lorsque Erman visita le golfe d'Obi, il y a re- 
cueilli de grandes quantités de défenses de mammouth. Mais le 
grand dépôt de ces ossements fut découvert en 1773 dans les îles 
de Liakhow par le marchand dont elles portent le nom et par son 
associé Protodiakonow. Ces voyageurs nous rapportent que le sol, 
mélange de sable et de glace, contient tellement d'os de mammouth 
que l'on dirait que c'est la principale matière de l'île. On a retrouvé 
également des têtes et des cornes d'une espèce de bœuf, ainsi que 
des ossements de rhinocéros ; et les défenses de ces derniers, prises 
par les premiers explorateurs pour des griffes d'immenses oiseaux, 
leur servirent à fabriquer des arcs. Des têtes de daim, ainsi que des 
andouillers différant un peu de ceux des rennes sauvages, forment 
ime partie de ce dépôt. Pendant les quatre-vingts ans écoulés depuis 
la découverte des îles de Liakhow, les chercheurs d'ossements en ont 



APPENDICES. 491 

enlevé chaque été sans en diminuer la quantité d'une manière sen- 
sible. La gangue solidement gelée où reposent ces os fond chaque 
année jusqu'à une certaine profondeur, et, les laissant, à découvert, 
permet aux Youkahirs de les emporter. En 1821, on enleva 20 000 
livres d'ivoire fossile dans les îles de la nouvelle Sibérie ; quelques- 
unes de ces défenses pesaient jusqu'à 480 livres. On a aussi rapporté 
de là les crânes, la chair et la peau d'un rhinocéros (Rhinocéros 
tichorinus). A l'embouchure de la Lena, on a découvert toute la 
carcasse'd'un mammouth dont la chair était si fraîche que les chiens 
en mangèrent pendant deux étés. Le squelette de l'animal est con- 
servé à Saint-Pétersbourg, et il existe en Angleterre des échan- 
tillons de son poil, ^^'histoire de cette remarquable découverte a été 
consignée dans des ouvrages scientifiques et populaires. Tout ré- 
cemment (dans l'été de 1866) une découverte semblable faite sur 
les bords de l'Yéniséi, dans le district de Touroukansk, a été l'objet 
de plusieurs rapports à l'académie impériale et à la Société de géo- 
graphie de Saint-Pétersbourg. 

Les dents d'éléphant abondent également sur le côté américain du 
détroit de Behring, et ont été longtemps l'objet d'un commerce entre 
les Esquimaux et les Tchoutkchis de l'Asie. Dans le Voyage zoologique 
du Herald, on lit une description curieuse des glaciers fossilifères de 
la baie d'Eschscholtz d'abord découverts par l'amiral Kotzebue, de 
la marine russe; et M. Bertholdt Seeman, botaniste du Herald, en a 
donné une vue. Ils sont représentés par quelques voyageurs comme 
étant entièrement de glace, et par d'autres comme seulement recou- 
verts d'une épaisse couche d'eau congelée. Les fossiles occupent 
l'intérieur de ces glaciers, et sont recouverts plus ou moins d'une 
enveloppe sablonneuse ou tourbeuse. Ces os ont peu perdu de leur 
matière animale ; et ceux des mammouths, lorsque la substance ter- 
reuse est enlevée par des acides, laissent à découvert des mem- 
branes d'une grande beauté. Le poil adhère encore à des crânes 
d'éléphant ; et tout le dépôt exhule une forte odeur de charnier. Les 
principales espèces qu'il contient sont les suivantes : 

1° Mammouth; 

2«' Cheval; 

3° Daim sauvage ; 

k° Renne sauvage fossile; 

5" Bœuf musqué fossile ; 

6- Bœuf musqué, plus grand que ceux d'aujourd'hui ; 

7» Bison fossile arctique; 

8" Bison fossile à grandes cornes (ff. crassicornis vel antiquus). 

9» L'antilope-chèvre {aploceros montanus). 

D'autres endroits de la côte, depuis le détroit de Behring jusqu'à 
la pointe Barrow, contiennent des dents de mammouth ; les Indiens 
indigènes ont découvert un squelette tout entier de cette espèce 
dans les terres hautes qui avoisinent la source de l'Youkou. 



492 LA MER LIBRE. 

Nous laisserons aux géologues de profession le soin de concilier 
l'existence de l'immense charnier d'Eschscholtz avec la théorie des 
causes présentes, si fort en faveur aujourd'hui. 

Tout concorde à prouver que l'Archipel arctique a été submergé 
dans une période géologique très-récente ; en effet, nous savons que 
des coquillages fossiles, de l'espèce de ceux qui vivent dans les eaux 
des mers environnantes, se trouvent à des hauteurs considérables 
sur toutes les îles. Ainsi l'on a trouvé des coquillages de la Cyprina 
Islandica dans l'île de Barring, à 500 pieds au-dessus du niveau de 
la mer; le capitaine Parry, de son côté, a découvert une variété du 
même coquillage dans l'île de Byam-Martin; et dans le dernier 
voyage du Fox, le docteur Walker, chirurgien de l'expédition, a 
trouvé au port Kennedy, à des hauteurs de 100 à 500 pieds, les dé- 
pouilles non fossilisées de neuf espèces, au moins, de coquillages 
habitant encore les mers du cercle polaire. 

Au même endroit, on a découvert, à une hauteur de 150 pieds, 
l'os palatal d'une baleine franche. Enfin, les lecteurs des voyages 
de Parry n'ont pas oublié que ce navigateur a constaté au fond de 
la baie Repuîse la présence d'un squelette énorme de ce même cé- 
tacé, sur un plateau élevé de plus de 100 pieds au-dessus de la mer*. 

La submersion primitive de l'Archipel arctique est un fait hors 
de controverse ; la question est de savoir si cette immersion a été 
antérieure ou postérieure à la période où des forêts de pins ont re- 
couvert ces rivages, forêts dont les débris se trouvent aujourd'hui 
à 100 pieds et plus au-dessus de la surface de l'Océan. 



n 

Au sujet de la flore arctique, le professeur Oswald Heer, de Zu- 
rich, qui a fait de l'époque miocène du Groenland une étude parti- 
culière, a publié récemment, dans les Archives des sciences physiques. 
les résultats et les conclusions de ses recherches. D'après ce savant 
la flore arctique fossile, telle qu'on la connaît jusqu'à ce jour, renferme 
162 espèces, parmi lesquelles 18 de cryptogames; 9 de ces crypto- 
games sont de superbes fougères dont le vert panache formait des 
forêts ; d'autres sont de petits champignons semblables à ceux d'au- 
jourd'hui. Dans les phanérogames, on constate la présence de 31 es- 
pèces de conifères, de 14 monocotylédones et de 99 dicotylédones et, 
s'il faut en juger par \i flore d'à présent, 78 étaient des arbres et 
50 des arbrisseaux, soit, en tout, 128 plantes ligneuses pour l'en- 
semble des régions polaires. Les pins et les sapins ne le cédaient 
guère à leurs frères américains d'aujourd'hui, particulièrement le 
pinus Maclurii, qui ressemblait surtout au pinus alba canadien. Des 

1. Voyages dans les glaces du pôle arctique, par Ferd. de Lanoye. 4* édi- 
lion,2' voy. d'Ed. Parry, p. 160-lfil. 



APPENDICES. 493 

cônes de cet arbre ont été rapportés de la terre de Banks par le ca- 
pitaine Mac-Clure qui en a vu les troncs dans des éminences for- 
mées par les amoncellements de bois fossile. Chose plus remar- 
quable encore ! l'ancienne flore arctique comprend' quelques-uns des 
végétaux les plus gigantesques du monde; tels que le séquoia semper- 
virens et le séquoia gigantea de Californie. Ces colosses du monde 
végétal ont joué un rôle important dans les forêts de la période 
miocène ; on les a trouvés à l'état fossile non-seulement dans les ré- 
gions boréales, mais encore en Europe, en Asie et en Amérique. 

M. Heer a classé trois individus du genre cyprès : le taxodium, 
le thujopsis et le glyptostrobus ; ces deux derniers vivent encore 
au Japon; les élégantes brindilles du thujopsis sont parfaitement 
identiques à celles que l'on a quelquefois trouvées empâtées dans 
l'ambre. 

Parmi les arbres aux feuilles caduques, il en est quelques uns qui 
ressemblent au hêtre et au châtaignier de notre époque. Le fagtts 
Deucalionis, qui s'épanouissait au delà du soixante-dixième degré de 
latitude, est tellement analogue à notre hêtre , fagus sylvatica, qu'il 
n'en diffère que par ses feuilles dentelées à l'extrémité. Cet arbre 
doit avoir été très-répandu dans le nord, car on en trouve des restes 
en Islande et dans le Spitzberg, aussi bien qu'en Groenland. Les va- 
riétés de chênes sont encore plus nombreuses; ainsi, dans le seul 
Groenland on en a découvert jusqu'à huit espèces à feuilles larges et 
bien découpées ; le quercus olafsoni^ par exemple, que nous suivons 
du nord du Canada jusqu'au Groenland et dans le Spitzberg, est 
en tout semblable au quercus prinus des États-Unis. Le peuplier et 
le platane sont aussi noblement représentés dans cette flore fossile; 
le saule, au contraire, est fort rare, et cela est d'autant plus cu- 
rieux qu'aujourd'hui cet arbre, à l'état nain, forme à lui seul un 
bon quart de la végétation ligneuse de la zone arctique. Le bouleau 
abondait autrefois en Islande, où l'on a aussi découvert le sycomore 
et une espèce de tulipier. Le magnolia, le noisetier, une sorte de 
prunier et deux espèces de vignes croissaient aussi en Groenland : 
un tilleul à larges feuilles et une espèce d'aune prospéraient au Spitz- 
berg. Bref, le professeur Heer, ces intéressants fossiles devant lui, 
voit en imagination les terres polaires de l'époque miocène couvertes 
d'épaisses forêts formées d'arbres de toute dimension et de toute 
nuance, les uns à feuilles extrêmement larges, les autres hérissés 
d'aiguilles ; de capricieuses lianes sarmenteuses s'enlaçaient le long 
des troncs des pères de la forêt et, à leur ombre, croissaient des 
arbrisseaux et de luxuriantes fougères; ces forêts s étendaient en 
ceinture autour du pôle, sinon sur le pôle lui-même. 

Quel contraste avec ce que nous voyons aujourd'hui! Mais pour- 
quoi ce changement si terrible, et comment s est-il opéré ? M. Heer 
discute la théorie qui veut que ces fossiles soient des restes d'ar- 
bres portés par des courants vers le nord et prouve qu'ils ont ger- 
mé, crû, et fleuri là où ou les a découverts, et non ailleurs. H s' oc- 



494 LA MER LIBRE. 

cupe ensuite de la théorie de la déviation de l'axe polaire et de 
celle qui cherche une explication dans le refroidissement progressif 
du globe. II donne ensuite sa sympathie raisonnée à la théorie d'après 
laquelle le soleil se trouverait, à de longs intervalles, beaucoup plus 
rapproché de la terre qu'il ne Test de notre temps; mais de plus, il 
semble incliner vers l'hypothèse suivante : l'action réchauffante du 
soleil a pu être plus intense à certaines périodes qu'à d'autres et 
j)eut-être que notre système solaire tout entier, qui en réalité n'est 
qu'un atome plongé dans l'ensemble universel des tourbillons stel- 
laires et se mouvant dans un orbite d'une inconcevable étendue, tra- 
verse parfois des régions où la température est supérieure à celle de 
la région céleste où nous nous trouvons dans la période actuelle. 

Ee peu que nous avons dit montre de quelle importance cosmique 
et paléontologique est le sujet qui nous occupe. Il offre ample ma- 
tière aux hypothèses et aux découvertes de l'avenir. 

(Ferd. de L.) 



APPEiNDlCE E. 



FAUNE ARCTIQUE. 

NOTES SUR QUELQUES ESPÈCES DE MAMMIFÈRES 
PROVEXAKT DE LA PÉRIODE QUATERNAIRE. 

1" LE BŒCF MOSQUé. 

Ovibos moschatus. — L'habitat actuel de ce ruminant, déjà fort res- 
treint puisqu'il est borné à la zone arctique du continent américain 

aux iles de l'archipel de Parry, semble se resserrer sous nos yeux 
avec une rapidité plus grande que les géologues et les naturalistes 
ue l'ont remarqué jusqu'ici. Un siècle ne s'est pas écoulé depuis que 
Hearnes, qui le premier décrivit cet animal, en rencontra des trou- 
peaux de plusieurs centaines d'individus entre la baie d'Hudson et la 
rivière des mines de Cuivre. Dans les mêmes régions, de 1820 à ISbk, 
Franklin, Richardson, Back, James Ross, Dease, Simpson et Rae 
n'en découvrirent que de petites bandes dispersées, ou des individus 
isolés. Les plus forts troupeaux vus par Parry, Mac-Clintock et 
Mac-Clure , sur les lies de Melville et de Banks, ne comptaient pas 
plus de huit ou dix têtes. Suivant les Esquimaux du détroit de 
Smith, VOumenack ou bœuf musqué a disparu de leurs terres de 
chasse au commencement de la génération actuelle ; si rien n'arrête 
cette progression décroissante , on peut prévoir le jour prochain où 
le dernier bœuf musqué disparaîtra de la surface de notre planète. 

2" l'antilope-chèvhe. 

Aplocerûs montanxis. — Un pareil sort attend la chèvre des mon- 
tagnes Rocheuses dont l'habitat est déjà plus restreint que celui du 
bœuf musqué, et qui a fourni sans doute plus de squelettes au char- 
nier d'Eschscholtz que son espèce ne compte d'individus vivants 
entre les sources du Saskatchawan, du Mackensie et de l'Youkou, 
seul point du giobe qui en nourrisse aujourd'hui. 



496 LA MER LIBRE. 



3° LE RENNE. 



Cervus tarandus. — Cet animal , commun à la zone arctique des 
deux continents, a été trouvé sur les terres les plus rapprochées du 
pôle que l'homme ait pu atteindre. On ne le voit plus aujourd'hui en 
deçà du cercle polaire que dans quelques districts spécialement froids 
de la Sibérie moyenne et méridionale , mais ses ossements entassés 
au fond des tourbières de l'Europe centrale, des cavernes du midi de 
la France et des dépôts lacustres de la Suisse, disent clairement qu'il 
fut dans ces régions le contemporain, ^inon le précurseur des premiers 
hommes qui y apparurent. Au temps de César, il fréquentait encore la 
forêt Hercynienne, c'est-à-dire la portion de la Germanie comprise 
entre les hauts bassins du Danube, du Rhin et de l'Elbe. Il y émigrait 
• sans doute, des rivages de la mer du Nord, à l'équinoxe d'automne, 
comme ses congénères actuels d'Asie et d'Amérique font encore 
chaque année à la môme époque. Dès la fin de septembre ou les pre- 
miers jours d'octobre, on voit les rennes, en immenses troupeaux, 
abandonner les îles et le littoral de la mer polaire pour aller hiverner 
sur la lisière de la zone boisée qui limite du côté du sud les Toundras 
dn vieux continent et les Landes stériles du nouveau. Chez les Hyper- 
boréens de l'Europe et de l'Asie, ce ruminant a été domestiqué de 
date immémoriale, comme bête de somme ou de trait et comme bête 
laitière. Les Hyperboréens de l'Amérique, au contraire, n'ont jamais 
tiré parti de sa docilité pour s'en faire un utile auxiliaire dans leur 
lutte contre une nature marâtre ; ils n'ont vu et ne voient encore»en 
lui qu'un gibier qu'ils poursuivent pour sa chair, son pelage et son bois. 

Cette antinomie qui semble creuser une profonde ligne de démar- 
cation entre deux rameaux similaires du tronc humain, est plus appa- 
rente que réelle. Lorsque les Samoyèdes, dont il est plus d'une fois 
question dans les vieilles annales de la Chine, comme d'un peuple 
voisin des frontières du grand- empire, furent refoulés vers le Nord 
par des événements ignorés, ils étaient déjà adonnés à la vie pasto- 
rale. Sur les bords de l'Océan arctique, ils sont restés pasteurs de 
rennes. A l'Orient de la ligne de faîte des monts Yablonoïs, qui 
court des sources du fleuve Amour au détroit de Behring, vivent en- 
core des débris épars des migrations primitives qui ont couvert le 
nord de notre planète. Ces groupes attardées de notre espèce ne se 
sont jamais élevées au delà du premier stade de la voie humanitaire, 
ne demandent qu'à la châsse et à la pèche leur subsistance de chaque 
jour, et parmi les espèces inférieures répandues autour d'eux, nont 
su domestiquer que le chien, qu'ils utilisent surtout comme bête de 
trait. C'est ce que font aujourd'hui encore les Esquimaux ; et, comme 
il est difficile d'admettre l'origine américaine de leurs meutes, ce 
seul fait indique le point de départ de leurs migrations. 



APPENDICES. 497 



LE CHIEN, DIT CHIEN ESQUIMAU. 



Canis familiaris arcticus. — Les descriptions que Kane, Hayes, et 
tous leurs devanciers ont faites de cet animal, sont applicables à peu 
de choses près , à son congénère sibérien , canis sibériens , dressé 
aux mêmes usages que lui par les Kamtschadales, les Koriaques, les 
Toungouses, pêcheurs de la mer d'Okhotks, par les Manégriens, les 
Orotchones, les Gilyaks du bassin de l'Amour; par lesSamoyèdes et 
les Ostiaks de la province de Tomsk. On peut même affirmer qu'entre 
ces deux variétés d'une même espèce et le chien-loup du nord de 
l'Europe, canis pomeranus, il n'y a de dissemblances que celles qui 
proviennent nécessairement de la différence des milieux et de la 
nourriture. 

(Ferd. de L.) 



3i 



APPENDICE F, 



LES ESQUIMAUX. 

t . . . Ethnologiquement liés aux Samoyèdes et aux Sibériens des riva- 
ges du Pacifique, les Esquimaux ont été sans doute l'avant-garde, les 
éclaireurs de la race humaine sur le sol américain. Ils se rappro- 
chent du pôle plus qu'aucune autre variété de notre espèce ; mais, 
au douzième siècle de notre ère, ils s'étendaient vers le sud jusqu'aux 
rives du Potomac et de la Delaware , où les Scandinaves les ren- 
contrèrent pour la première fois et leur donnèrent le nom de Skrael- 
lingar, c'est-à-dire misérables. Celui d'Esquimaux ou Mange Cru, s'il 
faut en croire Charlevoix, leur a été donné par les Abénakis. Quant 
à eux-mêmes, ils s'attribuent la qualification d'Inouit, les hommes. 
Refoulés peu à peu vers le nord par les invasions de peuplades plus 
jeunes et plus puissantes, ils ne pénétrèrent dans le Groenland que 
vers la fin du quatorzième siècle, en même temps que la peste noire, 
et les Sagas islandaises attribuent à ces deux fléaux réunis la ruine 
des établissements Scandinaves qui florissaient depuis quatre cents 
ans dans cette contrée. 

Séparés des Peaux-Rouges de l'intérieur par une haine mutuelle 
et égale à celle qui séparait, il y a deux mille ans, les chasseurs de 
la Germanie des pêcheurs finnois de la Baltique, les Esquimaux 
n'occupent que la côte du continent et des îles. Ils ne la quittent 
jamais, et ils ne pourraient le faire sans changer entièrement leurs 
usages et leur genre de vie, dont l'identité parmi toutes leurs peu- 
plades, depuis la presqu'île d'Alatska jusqu'au cap Farewell et depuis 
la baie de James jusqu'au fond du détroit de Smith, n'est pas un des 
faits les moins remarquables de l'anthropologie. Non-seulement l'iu- 
térieur d'une habitation de la baie Norton est la répétition exacte 
du gîte d'un Groënlandais, mais les mœurs, les caractères physiques, 
le langage, l'attitude, l'habillement des habitants de ces deux huttes, 
séparées par 110** de longitude, sont semblables. Ils préfèrent la 
viande et le poisson crus à toute autre nourriture , l'huile de cétacé 
et le sang chaud de mammifère à toute autre boisson. Us n'ont, dans 
leurs tannières d'hiver comme dans leurs tentes d'été, d'autre feu 



APPENDICES. 499 

que celui d'une lampe fabriquée en pierre ollaire et alimenK'e par 
une longue tranche de graisse de phoque ; leurs canots et les intru- 
ments de pêche qui y sont attachés sont pareils et disposés de la 
même manière; enfin, et c'est le point principal, leurs errements 
sociaux , leur mode d'adoption , de mariage, de funérailles ne pré- 
sentent rien de différentiel • ils ont les mômes croyances supersti- 
tieuses et reconnaissent, en tremblant à un égal degré, le pouvoir 
mystérieux des angekoks ou sorciers. » (Voyages dans les glaces du 
pôle arctique à la recherche du passage nord-est.) 

A l'appui des lignes précédentes écrites, il y a une douzaine d'an- 
nées déjà, pour un livre destiné au peuple et à la jeunesse, nous 
pourrions invoquer aujourd'hui l'aytorité de noms et d'œuvres qui 
font autorité dans la science. Il nous suffira de citer : Sir John Ri- 
chardson, the Polar Régions : — Le docteur Latham, Des Variétés de la 
race humaine; — Sven Nilsson, Les premiers habitants de la Scandi- 
navie, — et enfin le commodore Maury, qui dans une lettre, publiée 
par Schoolscraft en tête du dernier volume de son grand ouvrage 
sur les tribus indiennes, dit textuellement : 

€ .... L'origine asiatique de la population* américaine est hors de 
doute pour moi. 

c Je suis convaincu que dès la plus haute antiquité, en supposant 
l'Océan régi par les mêmes lois physiques qu'aujourd'hui, les 
eaux du Pacifique ont été pratiquées par l'homme, en balsas, en 
pirogues, en radeaux et autres embarcations grossières des pre- 
miers âges. 

« .... Encore aujourd'hui un va-et-vient de Bdidares et d'Ow- 
viyaks, un commerce d'échange est régulièrement établi entre les 
deux côtes de la mer de Behring, entre les Tchoukchis d'Asie, pas- 
teurs de rennes , et les Esquimaux d'Amérique , dresseurs de chiens 
de trait. 

« .... Les ancêtres des Esquimaux et des Peaux-Rouges, pour 
passer d'Asie en Amérique, ont eu pour points de départ : tout le 
littoral compris entre le Japon et la mer Glaciale, pour étapes, les 
Kouriles, les îles Aléoutiennes, la presqu'île d'Alaska, etc., pour voies 
et pour guides, les courants et les vents. 

« .... Les îles Aléoutiennes ne produisent point de bois. Pour fabri- 
quer leurs canots, leurs ustensiles de pêche, pour fouir et creuser les 
tanières souterraines où ils habitent , les grossiers habitants de cet 
archipel ne peuvent se servir que de bois flotté. Or l'essence la plus 
commune que leur apporte la mer est le camphrier; et les rivages 
les plus rapprochés d'où puisse venir cet arbre, sont ceux du Japou 
méridional! Les courants portent donc des côtes orientales de l'Asie 
aux côtes nord-ouest de l'Amérique. » 

(FSRD. DE L.) 



APPENDICE G. 



l. LA MER LIBRE DU PÔLE, VUE PAR LES COMPAGNONS 
DU D' KANE EN JUIN 1854. 

La reconnaissance que Morton poussa droit au nord fut, sous tous 
les rapports, le plus remarquable épisode de l'expédition du doc- 
teur Kane. 

« .... Il quitta le vaisseau le k juin, accompagné de Hans le Groën- 
landais. 

La glace était d'abord d'un difficile accès, et dans la neige sèche 
ils enfonçaient jusqu'aux genoux; mais après avoir traversé quel- 
ques inégalités, ils la trouvèrent assez solidifiée pour porter le traî- 
neau; les chiens firent alors quatre milles par heure, et ils parvin- 
rent ainsi au milieu de la baie de Peabody. Ils se trouvèrent en cet 
endroit au milieu des pics de glace qui avaient empêché les autres 
partis de pousser plus loin. Ils avaient dans la journée laissé sur 
leur droite, par 79** de latitude, cet étrange jeu de la nature que, 
dans une excursion précédente, Kane avait nommé le monument de 
Tennisson, minaret ou obélisque de 480 pieds de haut, qui élève so- 
litaire, au débouché d'une sombre et profonde ravine, son fût cal- 
caire, aussi régulièrement arrondi que s'il eût été taillé pour la 
place Vendôme. 

Par suite du rapprochement inaccoutumé des montagnes de glace, 
les voyageurs ne pouvaient distinguer devant eux, à plus d'une lon- 
gueur de navire, les vieux glaçons qui faisaient saillie à travers les 
nouveaux en disloquant leur surface. On ne pouvait se glisser entre 
ces aspérités qu'en suivant des couloirs qui n'avaient souvent pas 
quatre pieds de largeur et dans lesquels les chiens avaient peine à 
mouvoir le traîneau. Il arrivait même que l'intervalle qui semblait 
séparer deux montairnes se terminait par une impasse impossible à 
franchir. Dans ces circonstances, il fallait transporter le traîneau 
au-dessus des blocs les moins élevés ou rétrograder en quête d'un 
chemin plus praticable. 

Parfois si une passe assez convenable apparaissait entre deux pics, 
ils s'y engageaient gaiement et arrivaient à une issue plus étroite; 



APPENDICES. 501 

puis trouvant le chemin complètement obstrué, ils étaient obligés de 
rétrograder pour tenter de nouvelles voies. Malgré leurs échecs et 
leurs désappointements multipliés, ils ne perdirent pas courage, dé- 
terminés qu'ils étaient à aller en avant. A la fin une sorte de couloir 
long de six milles les conduisit hors de ce labyrinthe glacé, mais ils 
furent depuis huit heures du soir jusqu'à deux ou trois du matin à 
diriger leurs pas avec autant d'incertitude et de tâtonnements qu'un 
homme aveugle dans les rues d'une ville étrangère. 

Dans la matinée du lundi 16 juin, Morton grimpa sur un pic afin 
de choisir la meilleure route. Au delà de quelques pointes de glace, 
il apercevait une grande plaine blanche qui n'était autre que la sur- 
face du glacier de Humboldt vu au loin dans l'intérieur, car en mon- 
tant sur un autre mamelon il en découvrit la falaise faisant face à la 
baie. C'était près de son extrémité nord ; il semblait couvert de 
pierre et de terre, et çà et là de larges rocs faisaient saillie à travers 
ses parois bleuâtres. 

Les deux explorateurs se trouvaient le 20 par le travers de la ter- 
minaison du grand glacier. Là, glaces, roches et terres formaient un 
mélange chaotique; la neige glissait de la terre vers la glace, et 
toutes deux semblaient se confondre sur une distance de huit ou dix 
milles vers le nord, point où la ligne de terre, se relevant abrupte, 
surplombait le glacier d'environ cent trente mètres. 

Au delà de cet endroit la glace devint faible et craquante, les 
chiens commencèrent à trembler; la terreur manifestée par ces ani- 
maux sagaces indiquait un danger peu éloigné. 

En effet, le brouillard venant à se dissiper en partie , les voya- 
geurs aperçurent, à leur grand étonnement, au milieu du détroit et 
à moins de deux milles sur leur gauche, un chenal d'eau libre; Hans 
ne pouvait en croire ses yeux, et sans les oiseaux qu'on voyait vo- 
leter en grand nombre sur cette surface d'un bleu foncé , Morton dit 
qu'il n'y aurait pas ajouté foi lui-même. 

Le lendemain, la bande de glace qui les portait entre la terre et 
le chenal ayant beaucoup diminué de largeur, ils virent la marée 
monter rapidement dans celui-ci. Des glaçons très-épais allaient 
aussi vite que les voyageurs; de plus petits les dépassaient, avec 
une marche d'au moins quatre nœuds. D'après les remarques faites 
par eux dans la dernière nuit, la mar^e, allant du nord au sud, en- 
traînait peu de glace. Celle qui courait maintenant si vite au nord 
semblait être la glace brisée autour du cap et sur le bord de la ban- 
quise. 

Le thermomètre dans l'eau donnait 36** 22 du thermomètre de 
Fahrenheit, c'est-à-dire quatre degrés au-dessus du point de con- 
gélation. 

Après avoir contourné le cap, qui est marqué sur la carte du nom 
d'André Jackson, ils trouvèrent un banc de glace unie à l'entrée 
d'une baie, qui a reçu depuis le nom du célèbre financier américain 
Robert Morris. C'était une glace polie, sur laquelle les chiens coi>- 



508 LA MER LIBRE. 

raient à tniite vitesse. Là le traîneau faisait au moins six milles à 
l'heure. Ce fut le meilleur jour de marche de tout le voyage. 

Quatre escarpements se trouvaient au fond et sur les côtés de la 
baie puis le terrain s'abaissait se dirigeant en pente vers une ban- 
quise peu élevée, offrant une large plaine entre de longues pointes et 
coupée de quelques monticules Un vol de Gravants (anas bernicla) 
descendait le long de cette basse terre, beaucoup de canards cou- 
vraient l'eau libre. Des hirondelles, des mouettes de plusieurs va- 
riétés, tournoyaient par centaines; elles étaient si familières, 
qu'elles s'approchaient à queljues mètres des voyageurs; d'autres 
grands oiseaux blancs s'élevaient très-haut dans l'air et faisaient re- 
tentir les échos des rochers de leurs notes aiguës. Jamais Morton 
n'avait vu autant d'oiseaux réunis : l'eau et les escarpements de la 
côte en étaient couverts. 

Sur les glaces arrêtées dans le chenal Kennedy se jouaient des 
phoques de plusieurs espèces. 

Les eiders étaient en si grand nombre, que Hans, tirant dans une 
troupe, en tua une paire d'un seul coup. 

Il y avait là plus de verdure que les voyageurs n'en avaient vu de- 
puis leur entrée dans le détroit de Smith. La neige parsemait les 
vallées et l'eau filtrait des roches. A cette époque encore peu avan- 
cée, Hans reconnut quelques fleurs; il mangea des jeunes pousses 
de lychnis et m'apporta des capsules sèches d'une hesperis qai avait 
survécu aux vicissitudes de l'hiver. Morton fut frappé de l'abon- 
dance de petites joubarbes de la dimension d'un pois. La vie sem- 
blait renaître à mesure qu'ils s'avançaient au nord. 

Le 2k juin, Morton atteignit le cap Constitution qu'il essaya en 
vain de tourner, car ki mer en battait la base. Faisant de son mieux 
pour gravir les rochers, il n'arriva qu'à quelques centaines de pieds. 
Là il fixa à son bâton le drapeau de VAntartic, une petite relique 
bien chère, qui m'avait suivi dans mes deux voyages polaires. Ce 
drapeau avait été sauvé du naufrage d'un sloop de guerre des États- 
Unis, le Peawech, lorsqu'il toucha dans la rivière Colombia. Il avait 
accompagné le commodore Wilkes dans ses lointaines explorations 
du continent antarctique. C'était maintenant son étrange destinée de 
flotter sur la terre la plus septentrionale non-seulement de l'Améri- 
que, mais de notre globe ; près de lui étaient nos emblèmes maçon- 
niques de l'équerre et du compas. Morton les laissa flotter une 
heure et demie au haut du noir rocher qui couvrait de son ombre 
les eaux blanchissantes que la mer libre faisait écumer à ses pieds. 

La côte au delà du cap doit, selon lui, s'abaisser vers l'est, puis- 
qu'il lui fut impossible, au point où il était placé, de voir aucune 
terre sous le cap. La côte ouest au contraire courait vers le nord où 
son œil la suivait durant une cinquantaine de milles. Le jour était 
clair, il lui fut facile d'apercevoir plus loin encore la rangée de 
montagnes qui la couronnent; elles étaient fort hautes, arrondies et 
non corùques à leur sommet comme celles qui l'avoisinaient, quoique 



APPENDICES. 503 

peut-ôtre ce changement apparent provînt dt; la distance, car il re- 
marqua que leurs ondulations se perdaient insensiblennent dans 
l'horizon. 

La plus haute élévation du point d'observation oix il fut obligé de 
s'arrêter lui parut de trois cents pieds au-dessus de la mer. De là il 
remarqua, à six degrés ouest du nord, un pic très-éloigné tronqué à 
son sommet comme les rochers de la baie de la Madeleine. Nu comme 
la roche vive, il était strié verticalement avec des côtes saillantes. 
Nos estimations réunies lui assignent une élévation de 2500 à 3000 
pieds. Ce pic, la terre la plus septentrionale connue, a reçu le nom 
du grand pionnier des voyages arctiques, sir Edward Parry. » 



II. NOTE SUPPLÉMENTAIRE DU D' KANE SUR LE BASSIN 
DE LA MER POLAIRE. 

c .... Les voyages que j'ai faits moi-même et les différentes expédi- 
tions de mes compagnons ont démontré qu'une surface solide de 
glace couvre entièrement la mer à Test, à l'ouest et au sud du ca- 
nal Kennedy. Depuis la limite méridionale de cette banquise jus- 
qu'à la région mystérieuse de l'eau libre, il y a, à vol d'oiseau, 
180 kilomètres. N'ôût-ce été la vue des oiseaux et l'affaiblissement 
de la glace, ni Hans ni Morton n'en auraient cru leurs yeujc, 
n'ayant aucune prévision de ce fait. 

Lorsque, prenant terre en cet endroit, ils continuèrent leurs ex- 
plorations, un nouveau fait les frappa. Ils étaient sur les bords 
d'un canal si ouvert, qu'une frégate ou une flotte de frégates aurait 
pu y faire voile. La glace, déjà brisée et fragmentée, formait une 
sorte de plage en fer à cheval, contre laquelle la mer se brisait. Kn 
s'avançant vers le nord, le canal formait un miroir bleu et non glacé; 
trois ou quatre petits blocs étaient tout ce qu'on pouvait voir sur la 
surface de l'eau. Vue des falaises, et prenant 36 milles comme le 
rayon moyen de l'étendue observée, cette mer libre avait plus de 
4000 milles carrés. 

La vie animale, qui nous avait fait défaut vers le sud, leur apparut 
d'une manière saisissante. Au havre Rensselaer, à l'exception du 
phoque nelsik, ou du rare héralda, nous n'avions aucun objet de 
chasse. Mais là, l'oie de Brent, l'eider, le canard royal, étaient si 
nombreux que nos voyageurs en tuaient deux d'une simple balle. 

L'oie de Brent n'avait pas été vue depuis l'entrée sud du détroit de 
Smith. Elle est bien connue du voyageur polaire comme un oiseau 
émigrant du continent américain. Ainsi que ceux de la même fa- 
mille, cet oiseau se nourrit de matière végétale, généralement de 
plantes marines avec les mollusques qui y adhèrent. Il est rarement 
vu dans l'intérieur des terres, et ces habitudes en font un indice 
de la présence de l'eau. Les troupes de ces oiseaux, qu'on distingue 



504 LA MER LIBRE. 

aisément par la ligne triangulaire qu'elles dessinent dans leur vo.', 
traversaient l'eau obliquement et disparaissaient vers la terre au 
nord et ù Test. J'ai tué de ces oiseaux sur la côte du canal Welling- 
ton, à la latitude de 74* 50', c'est-à-dire 6 degrés plus au sud; ils 
volaient dans la même direction. 

Les rochers étaient couverts d'hirondelles de mer, oiseaux dont 
les habitudes demandent l'eau libre, et qui y étaient déjà au mo- 
ment de la ponte. 

Il peut être intéressant pour d'autres personnes que des natura- 
listes d'établir que tous ces oiseaux occupaient les premiers milles 
du canal depuis le commencement de l'eau libre, mais que plus au 
nord ils étaient remplacés par des oiseaux nageurs. Les mouettes 
étaient représentées par non moins de quatre espèces. Les kittiwakes 
(larus tridcictylis), rappelant à Morton la navigation de la baie de 
Baffin, étaient encore occupés à enlever le poisson de l'eau, et leurs 
tristes cousins, les bourgmestres, partageaient un dîner qui leur était 
servi à si peu de frais. L'animation était partout. 

De la flore et de ses indications je dirai peu de chose, et j'oserai 
encore moins en tirer des conclusions quant à la température. La 
saison était trop peu avancée pour l'épanouissement de la végéta- 
tion arctique, et en l'absence d'échantillons, j'hésite à adopter les 
observations de Morton, qui n'était pas botaniste. Il est évident ce- 
pendant que beaucoup de plantes à fleurs, au moins aussi dévelop- 
pées que celles du havre de Rensselaer, étaient déjà devenues re- 
connaissa: les. Et, chose étrange, le seul échantillon rapporté fut un 
crucifère {ha.peris pygman), dont les s liques, contenant de la se- 
mence, avaient survécu à l'hiver, témoignant ainsi de son parfait 
développement. Cette plante, trouvée au nord du grand Glacier, ne 
m'avait pas été signalée depuis la zone sud du Groenland. 

Un autre fait remarquable, c'est que, dans la continuation du 
voyage, la glace qui avait servi de sentier pour les chiens, se rom- 
pait, se fondait, et à la fin disparaissait complètement, de sorte que 
le traîneau devint inutile, et Morton se trouva obligé de gravir des 
rochers de la plage d'une mer qui, comme les eaux familières du 
sud, venait briser ses vagues à ses pieds. 

Là, pour la première fois, il remarqua le pétrel arctique (procel- 
laria glacialis), un fait qui montre la régularité de son observation, 
quoiqu'il n'en connût point l'importance. L'oiseau n'avait pas été vu 
depuis que nous avions quitté les eaux hantées par les baleiniers 
a.oglais, à plus de 200 milles au sud. Sa nourriture, essentiellement 
marine, consiste en acalèphes, etc ; il s'attroupe rarement, excepté 
dans les parages fréquentés par les baleines et les plus grands ani- 
maux de l'Océan. Ici des troupes de ces pétrels se balançaient au- 
dessus de la crête des vagues, comme le font les représentants de la 
même espèce dans les climats plus doux : les pigeons du cap de 
Bonne-Espérance, les poulets de la mère Carey et autres. 

Morton, quittant Hans et ses chiens, passa entre l'île de sir John 



APPENDICES. 505 

Franklin et une plage étroite dont la côte, semblable à une muraille, 
était formée de sombres masses de porphyre allant se perdre dans la 
mer. Avec des difficultés croissantes, il entreprit de grimper de ro- 
cher en rocher, dans l'espérance de doubler le promontoire et d'a- 
percevoir la côte au delà, mais l'eau entravait de plus en plus le 
chemin. 

Ce'dut être un spectacle imposant que la vue de la vaste étendue 
d'eau étalée devant lui ; au moment où il était au plus haut point 
de son ascension, pas un atome de glace ne flottait. Là, d'une hau- 
teur de kSO pieds, avec un horizon de 40 milles, ses oreilles furent 
réjouies de la nouvelle musique des vagues; un ressac se brisant à 
ses pieds au milieu des rochers arrêta sa marche. 

Au delà de ce cap tout est supposition. Les hauts sommets du nord- 
ouest s'évanouissaient en gradins de plus en plus bleus jusqu'à se 
confondre avec le ciel. Morton baptisa le cap qui arrêta sa marche 
vers le nord du nom de son commandant ; mais je lui ai donné le 
nom plus durable de cap de la Constitution . 

Le voyage de retour, employé à compléter ses observations, ne 
fut signalé par aucun fait nouveau; je n'en parlerai pas. Mais je ne 
veux point terminer ma notice sur cette mer libre de glaces, sans 
ajouter que les détails de Morton concordent pleinement avec les 
observations de tout notre parti. Et maintenant, sans discuter les 
causes de ce phénomène, sans rechercher à quelle distance cette 
mer s'étend, soit comme une particularité de cette région, soit 
comme partie de la grande arène encore inexplorée du bassin po- 
laire, toutes questions du ressort des hommes scientifiques, je me 
contenterai de l'humble tâche de rapporter ce que nous avons vu. 
Se présentant ainsi au milieu des vastes plaines de glace, cet élé- 
ment fluide était de nature à soulever les émotions de l'ordre le plus 
élevé ; il n'y avait pas un de nous qui ne fût animé du désir de s'em- 
barquer sur ces eaux resplendissantes et solitaires. Mais on sait 
comment nous fûmes forcés de renoncer à ce désir. 

Une mer libre près du pôle, ou môme un bassin polaire, a été \m 
sujet de théories débattues longtemps; nous venons de le raviver 
par nos découvertes. Déjà à l'époque deBarentz,en 1590, sans men- 
tionner de plus incertaines chroniques, l'eau fut aperçue à l'est du 
cap nord de. la Nouvelle-Zemble; et jusqu'à ce que son étendue fût 
déterminée par des observations directes, elle fut prise pour la mer 
elle-même. Les pêcheurs hollandais autour du Spitzberg poussèrent 
leurs croisières aventureuses à travers la glace dans des espaces li- 
bres, variant en étendue et en forme suivant la saison et les vents; 
et le docteur Scoresby, une respectable autorité, fait allusion à 
ces ouvertures dans la banquise comme indiquant une eau libre 
dans le voisinage du pôle. Le baron de Wrangell, à kO milles de 
la côte de l'Asie arctique, vit, il le crut du moins, un océan 
sans limites , oubliant pour l'instant combien sont bornées les li- 
mites de la vision humaine sur une sphère. Plus récemment, le 



506 LA MER LIBRE. 

capitaine Penny proclama l'existence d'une mer libre dans le dé- 
troit de Wellington, h l'endroit même où sir Edward Belcher a de- 
puis été contraint d'abandonner ses navires pris dans les glaces. 
Enfin mon prédécesseur, le capitaine Inglefield, du haut du mât de 
son petit navire, annonça un bassin polaire à 15 milles de la glace 
qui arrêta notre marche l'année suivante. 

Toutes ces découvertes illusoires ont sans doute été notées avec 
une parfaite intégrité, et d'autres peuvent penser que mon obser- 
vation, quoique sur une plus grande échelle, se rangera dans la 
même catégorie. Toutefois, la mer que je me suis hasardé à appeler 
libre, a été suivie pendant nombre de milles le long de la côte, et 
vue d'une élévation de 480 pieds, toujours sans limite et sans glace, 
se soulevant et se brisant contre les rochers du rivage. 

Il est impossible, en rappelant les faits relatifs à cette décou- 
verte, — la neige fondue sur les rochers, les troupes d'oiseaux ma- 
rins, la végétation augmentant de plus en plus, l'élévation du ther- 
momètre dans l'eau, — de ne pas être frappé de la probabilité d'un 
climat plus doux vers le pôle. Mais signaler les modifications de 
température au voisinage de la mer libre, ce n'est pas résoudre la 
question, qui reste non résolue : Quelle est la cause de la mer 
libre? 

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans cette discussion. Il n'y a pas 
de doute pour moi qu'à une époque encore dans la limite des temps 
historiques, le climat de cette région était plus doux que mainte- 
nant. Je pourrais baser cette opinion sur le fait, mis en relief par 
notre expédition, du soulèvement séculaire de la ligne de côte. 
Mais indépendamment des anciennes plages et terrasses, et d'autres 
marques géologiques qui montrent que le rivage s'est élevé, des 
huttes de pierres sont éparpillées tout le long de ces parages, dans 
des lieux maintenant entourés de glace, au point d'exclure la pos- 
sibilité de la chasse, et par conséquent, pour les peuplades qui en 
vivent, la possibilité d'y demeurer. 

La tradition signale ces parages comme ayant été autrefois des 
champs favoris de chasse. Au havre Rensselaer, appelé par les indi- 
gènes Aunatok, ou la place du dégel, nous rencontrâmes des huttes 
en bon état de conservation, avec des assises de pierre pour sou- 
tenir les carcasses de phoques et de walrus. 

A Lanny Georges et dans la grande coupure de la baie Dallos, 
sont les restes d'un village, entourés d'os de phoques et de balei- 
nes, le tout maintenant enfermé dans la glace. En connexion avec 
ces faits, attestant non-seulement lextension antérieure de la race 
des Esquimaux plus au nord, mais encore les changements du cli- 
mat, il faut ranger le patin trouvé par M. Morton sur les bords de 
la baie Morris, à une latitude de 81"*. Il était fait d'un os de baleine 
très-habilement travaillé. 

Dans cette récapitulation de faits, je laisse de côté la question de 
savoir si le climat plus chaud de cette région dépend d'une loiphy 



APPENDICES. 507 

sique applicable aux lignes isothermes actuelles. Encore moins 
suis-je disposé à exprimer une opinion touchant Tinfluence que les 
courants peuvent exercer sur la température de ces contrées; je 
laisse cette discussion à ceux qui font leur étude spéciale de la phy- 
sique du globe. C'est à ceux-là que je proposerai humblement d'exa- 
miner si le courant du golfe, dftjà suivi jusqu'à la côte de la Nou- 
velle-Zemble, ne se propage pas le long de cette Ile jusque auprès 
du pôle. Une différence de quelques degrés dans la température 
moyenne de l'été suffirait pour amener le renouvellement pério- 
dique de l'eau libre, ou, comme disent les Russes, d'une grande 
Polynia. 

Les lois qui limitent la ligne de la neige perpétuelle et des gla- 
ciers sont certainement liées au problème de ces espaces d'eau 
dans le voisinage du pôle. 

D' Kane, Artic explorations^ tome I, p. 280-309. 



TABLE DES GRAVURES. 



Portrait du docteur Hayes Frontispice 

Ancre à glace , . . . 3 

Pilote esquimau 13 

Un iceberg 16 

La haute école du kayak 18 

Esquimau et son kayak 25 

Vue d'Upernavik 27 

Oumyak ou barque de femmes 31 

Groupe de maisons à Upernavik 37 

La baie de Melville en été , . . . . 39 

Cristallisation d'un flocon de neige 52 

Baleiniers , — banquise , ice-bergs et iceblink '. . . 55 

Hans épiant le passage d'un vaisseau 63 

Hans en 1853 d'après le docteur Kane 69 

Vue du cap Alexandre 82 

Tête de renne » 93 

Hivernage au port Foulke 95 

Le schooner pris dans les glaces 103 

Le traîneau et son attelage 107 

Rennes sauvages 117 

Esquimaux et chiens de traits 127 

Un ours blanc , 133 

Le lac Alida 137 

La vallée de Chester 144 

Le glacier de John 154 

Un troupeau de rennes 169 

Ours polaires 173 

Une ourse et son ourson 179 

Tête de morse 198 

Tête de chien esquimau 205 

Une aurore boréale 219 

Esquimau devant sa hutte 238 

Morses ou walrus 247 

Glaçons chargés d'oiseaux 248 

Phoque ou veau marin 250 

Esquimaux arrivant au port Foulke 259 

Kalutunah, chef d'une tribu d'Esquimaux 265 

Groupe d'Esquimaux 269 

InsUllation des Esquimaux à Etah 275 



510 TAULE DES (tRAVURES. 

La tombe de Sonntag 281 

Croquis de la tombe 283 

Le glacier de Humboldt, ou du cap Agassiz 293 

Hans enterrant sa belle-mère 303 

Dans les bummocksi 317 

Traîneau indigène 329 

Isatis ou renard arctique 340 

Vestiges d'habitations sur la terre de Grinnell 345 

M. Hayes en vue de la mer polaire 359 

Une mouette bourgmestre 361 

La mer ouverte 362 

Vue des monts Murcbison, Church et Parry 381 

Le chenal Kennedy 384 

Canards eiders et oies de Brcnt 393 

Bœuf musqué 401 

Chasse aux aukx (guillemets nains) 405 

Guillemots nains {arctica aile) 409 

Combat avec des morses 421 

Esquimaux épiant un phoque 431 

Ruines de huttes sur la terre d'Ellesmèrc 439 

Ciseaux de mer sur les rochers et les glaçons 429 et 442 

Le glacier de Tyndall 451 

Le Pétrel .arctique 456 

Carte des régions circompolaires, à la fin de l'introduction. 
Carte du port et du fiord de Foulke, entre les pages 102 et 103. 
Carte des détroits de Smith et de Kennedy, entre les pages 362 et 363. 



TABLE DES MATIÈRES. 



iHTBODncTio» Page 

CHAPITRE I. 

Départ de Boston. — La rade de Nantasket. — En mer 



CHAPITRE IL 

Traversée de Boston au Groenland. — La discipline à bord. — Les 
ponts. — Nos quartiers. — Le premier iceberg. — Le cercle polaire. 
— Le soleil de minuit. — Le jour sans fin . — Nous approchons 
de la terre. — Spectacle magique. — Le port de PrôTen 



CHAPITRE m. 

La colonie de Prôven. — Les nochers groênlandais. — Rareté des 
dùens. — Libéralité du résident. — La flore arctique. — Kayaks 
etoumyaks 17 



CHAPITRE IV. 

Upemavik. — Hospitalité des habiunts. — Mort et funérailles de 
Gibson Caruthers. — Une collation A bord. — Adieu 26 



CHAPITRE V. 

Dans les icebergs. — Dangers de la navigation arctique. — Nous cou- 
rons risque d'être coulés. — Dimensions d'une montagne de glace. 
— Les abords de la baie de Melville. 38 



512 TABLE DES MATIERES. 



CHAPITRE VI. 

La baie de Melville. — La glace du milieu. — Le grand courant po- 
laire. — Encore un iceberg dangereux. — Le cap York. — A la 
rescousse de Hans 53 



CHAPITRE VU. 

Hans et sa famille. — Le glacier de Pétovak. — Une trombe de neige. 
— Un champ de glace. — Le détroit de Smith. — Une tempête. — 
Collision avec les icebergs. — Nous rencontrons les champs de 
glace. — 11 nous faut battre en retraite. — La baie de Hartstène. — 
Nos quartiers d'hiver 67 



CHAPITRE Vm. 

Le port Foulke. — Préparatifs Pour l'hiver. — Travaux scientifiques. 
— Notre observatoire. — Le navire jeté sur la côte. — Les chas- 
seurs. — Nous scions une crique. — La glace nous entoure 94 



CHAPITRE IX. 

Le coucher du soleil. — Nos attelages. — Le glacier du frère John. — 
La chasse. — Gisements de tourbe. — Les tombes des Esquimaux. 
— Remarque sur la putréfaction des corps. — Sonntag fait l'as- 
cension du glacier. — Hans et Peter. — Les chiens esquimaux. — 
Exploration du glacier. — Le jour de naissance de Mac-Cormick... 104 



CHAPITRE X. 

Voyage au glacier. — Le premier campement. — Escalade du glacier. 

— Description de sa surface. —Terrible tempête. — Froid excessif. 

— Dangers de notre position. — Le clair de lune 134 



CHAPITRE XI. 

Résultats importants de notre excursion. — Système de glaciers du 
Groenland. — Les glaciers des Alpes. — La marche des glaces. — 
Esquisse de la mer de glace du Groenland Ikh 



CHAPITRE XH. 

.Ma cabine. — Sonntag mesure le glacier. — Le scorbut. — Danger 
de manger de la neige. — Knorr et Starr. — Les morsures de la 



TABLE DES MATIÈRES. 5J3 

gelée. — Nos Esquimaux, Hans, Peter et Jacob. — Le charbon. — 
Les feux. — Nos quartiers d'hiver. — Notre maison sur le pont. — 
Le temps devient plus doux. — Mme Hans. — John Williams, le 
cuisinier. — Une soirée agréable 155 



CHAPITRE XIll. 

obscurité croissante. — Existence routinière. — Mon journal. — Notre 
foyer. — Le dimanche. — Retour de Sonntag. — Une chasse à 
l'ours. — La mer libre. — M. Knorr. — Le dégel. — La presse à 
Port Foulke. — Le marégraphe. — Le trou à feu. — La chasse aux 
renards. — Disparition de Péter 170 



CHAPITRE XIV. 

L'hiver. — La nuit de plusieurs mois. — Le clair de la lune. — Dou- 
ceur de la température. — Une averse. — Épaisseur de la neige. — 
Ses cristaux. — Nos chiens tombent malades. — Symptômes du 
fléau. — Terrible mortalité. — Nouveaux projets. — Plans de voyage 
chez les Esquimaux du détroit de la Baleine 19t) 



CHAPITRE XV. 

Le minuit polaire. — Départ de Sonntag. — L'obscurité. — La rou- 
tine quotidienne. — La veillée de Noël. — La fête. — Le repas 206 



CHAPITRE XVI. 

Le nouvel an. — L'aurore boréale. — Profondeur de la neige. — Étran- 
ge douceur de la température. — La mer libre. — Remarques sur 
l'évaporation. — Nous attendons l'aube avec impatience. — Mon 
renard apprivoisé 216 

CHAPITRE XVU.' 

La nuit polaire 227 

CHAPITRE XVUi. 

Absence prolongée de M. Sonntag. — Je lue prépare à aller à sa re- 
cherche. — Arrivée des Esquimaux, -r-, Triste nouvelle. — Hans et 
sa famille ; — son récit 232 

CHAPITRE XIX. 

Sonntag. — Le crépuscule. — Une chasse aux rennes. — Les re- 
nards arctiques. — L'ours polaire. — Nouveaux Esquimaux. — 

33 



514 TABLE DES MATIÈRES. 

Leur toilette. — La hutte de neige. — Leurs outils. — Une chasse 
aux morses 239 



CHAPITRE XX. 

L'attente du jour. — Les oiseaux. — Le soleil f 251 

CHAPITRE XXI. 

L'aube du printemps. — Arrivée de nouveaux Esquimaux. — Us me 
prêtent quelques chiens. — Kalutunah, Tattarat, Myouk, Amalatok 
et son fils. — Un hôpital polaire. — Reconnaissance des Esqui- 
maux 257 

CHAPITRE XXn. 

Retour de Kalutunah. — Une famille esquimaude. — Le ménage. — La 
garde-robe. — Myouk et sa femme. — On découvre le corps de 
Pierre. — Mon nouvel attelage. — La chasse. — Nourriture des 
animaux arctiques. — Kalutunah chez lui. — Un festin esquimau. 

— J'envoie chercher le corps de M. Sonntag. — Ses funérailles. — 

Son tombeau 270 

CHAPITRE XXm. 

Le premier départ. — But de notre voyage. — Une mésaventure. — 
Second départ. — Le premier campement. — Le cairn de Hartstène. 

— Nouveau mode de hutte de neige. — Une mauvaise nuit. — Le 
thermomètre. — Effet de la température sur la neige. — Les hum- 
mocks. — Le glacier de Humboldt. — Port van Rensselaer. — 
L'Advance. — Retour par la tempête 284 

CHAPITRE XXIV. 

Notre dépôt de Caim-Poinle. — Kalutunah. — M. Knorr. - Plan du 
voyage. — Nos préparatifs. — Les femmes esquimaudes. — Mort et 
funérailles de Kablunet. — Le départ 298 

CHAPITRE XXV. 

Le premier jour du voyage. — Abaissement de la température. — Dé- 
couragement de nos hommes. — Notre maison de neige. — Le se- 
cond jour. — Cairn-Pointe. — La glace. — La tempête. — Embar- 
ras des cuisinieis. — Une trombe de neige. — Violence de l'ouragan. 

— Notre hutte 306 



TABLE DES MATIÈRES. 515 



CHAPITRE XXM. 

La tempête continue. — A l'œuvre. — Parmi les hummocks. — Diffi- 
cultés de la marche. — Les neiges. — La glace du détroit de 
Smith. — Formation des hummocks. — Les vieux champs de glace. 
— Leur mode décroissance. — Épaisseur de la glace 315 



CHAPITRE XXVn. 

Les difficultés augmentent. — Un traîneau brisé. — Nos réflexions. 
— Mes hommes épuisés. — De mal en pis. — Je me décide à ren- 
voyer ma troupe et à continuer mon voyage avec mes chiens 374 



CHAPITRE XXVm. 

Départ de la troupe. — Encore des hummocks. — Avantage des 
chiens. — Nous campons dans une caverne. — Les ophthalmies. — 
Nouveaux accidents. — Les caps Hawks et Napoléon. — La tem- 
pête. — La terre de Grinnell. — Découverte d'un détroit. — Vora- 
cité des chiens. — Un triste souper. — Campement en plein air. — 
Prostration générale. — Nous touchons enfin la terre 330 

CHAPITRE XXIX. 

Perspective — Le cap Napoléon. — Le cap Frazer. — Vestiges des 
Esquimaux. •— Le canal de Kennedy. — Douceur de la température. 
— Les oiseaux. — Formation géologique de la côte. — La végéta- 
tion. — Nouvelle chute de Jensen 341 



CHAPITRE XXX. 

Encore un effort. — Mon projet. — Le brouillard. — Le paysage 
arctique. — La glace pourrie. — Les observations. — La mer libre 
du pôle. — La retraite 3.' 



CHAPITRE XXXI. 

La mer libre du pôle. — Étendue du bassin polaire. — Ses limites. 
— Les courants du pôle. — L% glace. — Sa ceinture. — Les décou- 
vertes arctiques. — Les Russes et leurs explorations en traîneau. — 
La Polynia ou mer ouverte de Wrangell. — L'expédition Parry. — 
L'expédition Kane. — Étendue du détroit de Smith. — Conclu- 
sions générales, tirée» de mes découvertes et de celles de mes pré- 



décesseurs. 



363 



516 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE XXXn. 

De DOUTcao à bord. — Récapitulation da voya^. — Pénible marche 
par la tempête. — Les bommocks. — Fatigue extrême des chiens. 

— A la dériTe sur un glaçon. — Arrirée au schooner. — Ha carte. 

— Le DOUTean détroit. — Mes déeouTertes J7I 



CHAPITRE XXXni. 

lupectioD da narire. — Le radoub. — Gravité des avaries. — Le 
narire est dcsorniais iaeapMe de résister aux ^aces. — Examen de 
nos resaoarees. — Nos plans 385 



CHAPITRE XXXrV\ 

Le printemps arctique. — La neige di^)aralt. — Les plantes donnent 
signe de vie. — Fetour des oiseaux. — La mer. — iNotre schooner 
— Les Esquimaux. — Visite à Kalutunah. — Les traditions qu'il 
nous raconte. — Les terrains de chasse diminués par l^accumnla- 
tion des glaces. — Difficultés de TÎTre pour les Esquimaux. — Leur 
race s'en va. — Visite an ^acier. — On le mesure de nonreau. — 
La chasse de Kalutunah. — Une trombe de neige. — Le midi de 
Tété polaire 390 



CHAPITRE XXXV. 

L'été polaire. — La flore. — Dissolution des glaces. — Une tempête 
de pluie, de neige et de grêle. — Les terrasses. — L'action des 
glaces. — Soulèrement de la côte. — Intérêt que les icebergs et la 
glace de terre ont pour la géologie. — Une chasse aux morses. — 
Le 4 juillet. — Visite i Tile Littleton. — Immense quantité d'eiders 
et de mouettes. — La débâcle. — Position critique du narire. — 
Nous prenons congé des Esquimaux. — Adieu à Port Foulke 410 



CHAPITRE XXXVL 

Au large. — Efforts pour atteindre le cap Isabelle. — Rencontre du 
pack. — Nous mouillons à l'Ile Littleton. — Abondance de morses 
et d'oiseaux i Caim-Pointe. — Ncms atteignons la côte occidentale. 
— Le cap Isabelle. — Plans pour l'aTenir. — Résultats obtenus. — 
Les glaciers de la terre d'Ellesmëre 430 

CHAPITRE XXXVH. 

Départ du détroit de Smith. — TraTersée des eaux du nord. — 
Une seèa» animée. — Un mirage. — Le détroit de la Baleine. — 



TABLE DES MATIÈRES. 517 

Les EsqojBuiix «fltoplik. — Lews mamn «t coatoMcs. — Oéca- 
deoce de la tiibo. — Libûe de Baidn. — Le^acMrdeT^addl. 443 



CHAPITRE XXXVffl. 

BmrtB de retour. — la bue de lUfOle. — Cn ours. — La bas- 
qûse. — Les eaax da S«d. — Upenwvik. — Les nonveOet. — 
GoodhavcD. — Libénfitè da g,iwiiiiBiiBiiiiil daaois «t des famtàam- 
paires grofiilandais. —Ckanêsda droit chMaia par U tcspêle. — 
FtKcés de nous réfagier à Halifu. — Hagâtalite des Aaglo-AiBfri- 
caîss. — Arriiéeà Boston. — CiwiciaBoii 4»'ï 



APPENDICES. 

A. GtOKtniK de qodqaes tenues osâtes pannî les naTigalean des 
mers pfdaires 473 

B. Dérive do jM<k oa jiace da «Mlim de la liaie de Baffia . 4T7 

C Tenqtératoie do pAle. — iBsolatiao 480 

D. Géologie do bassin polaire aictiqoe 487 

B. Faune arctique. 49& 

P. Esqaimanv V9ê 

G. La mer libre do pôle. Tae par ks eompagams da docteor lane. 

aijainl854 500 



Tkbie des grarures 309 

Table des cartes 510 



rai SB LA TABLB BBS HAnÉBES. 



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UNIVERSITY OF ILUNOIS-URBANA 



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